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Pays & régions n°24

CANADA - Par Bertrand Labasse

CANADA - Par Bertrand Labasse

Année Francophone Internationale 2015 - 2016



La perspective des élections fédérales de l’automne 2015 a fortement orienté la perception, et souvent l’exploitation, des événements qui ont marqué l’actualité canadienne.


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Fusillade sur la colline du Parlement (Bertrand Labasse)

Terroriste ou tireur fou ? L’attaque improvisée de Michael Zehaf Bibeau, qui, le 22 octobre 2014, a assassiné un garde du monument aux morts d’Ottawa avant de se ruer avec sa carabine dans l’édifice du parlement, a suscité une consternation unanime, mais des appellations moins consensuelles. Tandis que le Premier ministre Stephen Harper soulignait sa volonté de « combattre les organisations terroristes », prévenant qu’elles «  ne trouveraient refuge nulle part  », ses adversaires politiques hésitaient à reproduire la rhétorique du 11 septembre 2001. Le chef du principal parti d’opposition se refusait même à employer le terme « terroriste ». L’assaillant, Canadien converti à l’Islam et mentalement instable, avait certes agi 48 h après qu’un autre « loup solitaire » ait lancé sa voiture contre des militaires sur le parking d’un supermarché québécois, mais son attaque survenait aussi un an presque jour pour jour avant les élections fédérales d’octobre 2015 dont la perspective dominait déjà toutes les prises de position. Neuf mois après la fusillade du parlement, le Premier ministre conservateur, chapeau de cow-boy sur la tête, continuerait à marteler que « Nous vivons dans un monde dangereux », convaincu qu’« en octobre, les Canadiens choisiront la sécurité plutôt que le risque. »

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Stephen Harper synonyme de longévité ! (Presse Stephen Harper)

POLITIQUE

Un climat tendu et polarisé
Obtenir un quatrième mandat consécutif, exploit qui n’aurait que deux précédents dans l’histoire canadienne, permettrait à Stephen Harper de parachever l’inflexion conservatrice qu’il s’efforce de donner à un pays traditionnellement centriste. Ce stratège politique déterminé devra toutefois surmonter pour cela un contexte politique et économique peu favorable.
Embarrassé par l’interminable scandale des frais injustifiés de sénateurs conservateurs, lequel a conduit à la démission de son chef de cabinet, le Premier ministre fait par ailleurs face à une série de revers et de défections qui alimentent l’image d’un pouvoir usé. Si la sévère défaite des conservateurs de l’Ontario et du Nouveau-Brunswick lors d’élections provinciales en 2014 n’avait guère affecté le parti à l’échelle fédérale, il n’en va pas de même pour l’échec qu’ont subi en mai 2015 leurs homologues de l’Alberta. Dans cette province agricole et pétrolière, l’effondrement des conservateurs, réduits à 10 députés après 43 ans à la tête de la province, a constitué un choc d’autant plus symbolique que l’Alberta incarne les valeurs et la base électorale du Premier ministre canadien. Parallèlement, les départs se multiplient autour de lui. Plusieurs ministres importants, dont John Baird (Affaires étrangères), Peter MacKay (Justice) et James Moore (Industrie) ont quitté le gouvernement, de même que son directeur de la communication, tandis qu’une trentaine de députés conservateurs ont eux aussi renoncé à se lancer dans la campagne électorale.

Pour autant, le Premier ministre sortant conserve des atouts dans un pays où la polarisation politique n’a cessé de s’accroître, au détriment de l’usuelle modération canadienne, mais aussi au détriment du parti libéral, laminé lors des élections de 2011. À la tête de l’unique parti de la droite canadienne, bénéficiant à ce titre d’un socle d’électeurs indéfectibles et de solides réserves financières, Stephen Harper a face à lui des adversaires divisés, dont aucun n’a l’expérience du gouvernement fédéral. En outre, il jouit d’une capacité remarquable à recourir sans fausse pudeur à tous les moyens pouvant lui procurer un avantage politique. Ainsi a-t-il, en dissolvant le parlement onze semaines avant la date des élections, donné le départ à la plus longue campagne électorale de l’histoire canadienne, mais aussi à celle qui s’annonce la plus coûteuse pour les divers candidats, les dépenses autorisées pour la campagne étant proportionnelles à sa durée. De même, le budget fédéral présenté en avril comportait nombre de mesures favorisant certaines catégories sociales stratégiques, y compris des dispositifs de réduction d’impôts pour les ménages aisés. Interrogé sur le fait que le coût cumulatif de l’une de ces mesures devrait devenir écrasant en quelques décennies, le ministre des Finances a sereinement répondu qu’il laisserait « la petite fille du Premier ministre Harper résoudre ce problème » en temps utile.

Peu soucieux de consensus, le gouvernement et sa majorité ont fait aboutir au cours de la dernière législature plus de 150 projets de loi, en dépit des protestations de l’opposition visant autant le fond de ceux-ci que leur mode de soumission. Les textes étaient souvent présentés sous une forme trop épaisse — près de 600 pages pour l’un d’eux — et dans un délai trop court pour permettre, selon elle, un réel examen parlementaire.

Parmi ceux-ci, le projet de loi antiterroriste C-51 consacrait la priorité conférée par le Premier ministre aux questions de sécurité. Adoptée en juin 2015, la loi accroît notamment les capacités de collecte de données personnelles et de détention provisoire des forces et agences de sécurité et criminalise l’expression d’un soutien aux infractions de terrorisme « en général ». Ses dispositions ont cependant été mises en cause par de nombreuses organisations telles qu’Amnesty International et le Comité des droits de l’homme de l’ONU, qui soulignaient l’étendue des pouvoirs accordés pour lutter contre des menaces désignées de façon non moins étendue. Comptant parmi les atteintes à la sécurité du Canada les interférences avec sa « stabilité économique ou financière » ou les entraves au « fonctionnement d’infrastructures essentielles », le texte pourrait, selon ses opposants, s’appliquer aussi bien à des militants autochtones ou écologistes qu’aux terroristes en armes.

Un autre projet de loi sur la sécurité visant pour sa part à établir dans le cas de certains meurtres (dont les crimes terroristes) des peines d’emprisonnement à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle a disparu avec la dissolution du Parlement. Stephen Harper vient toutefois d’indiquer que sa remise à l’ordre du jour sera l’une de ses priorités en cas de réélection. Parmi les autres projets annoncés figure aussi la création de « zones désignées », destinations de voyage à l’étranger interdites aux Canadiens (médias et travailleurs humanitaires exceptés) sous peine de poursuites criminelles.


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Toronto (Flickr - mariusz kluzniak)

ÉCONOMIE

Des perspectives préoccupantes
L’insistance avec laquelle le Premier ministre aborde les questions de sécurité contraste avec la « principale priorité » qu’il mettait en avant jusqu’alors : la croissance économique. Il est vrai qu’à l’heure des comptes, l’économie canadienne ne manifeste pas la bonne santé espérée.

Le gouvernement a pourtant tenu la promesse de présenter en 2015 un budget revenu à l’équilibre. Bien qu’il lui ait fallu pour cela se défaire de quelques actifs (fond de réserve et participation publique) et, surtout, tabler sur des prévisions économiques optimistes, ce n’est pas un mince succès politique et ce serait un réel succès économique s’il devait se confirmer dans les faits. De même, le taux de chômage s’est stabilisé à 6,8 % au premier semestre 2015 alors qu’il dépassait 8 % cinq ans plus tôt.

Cependant, la conjoncture internationale semble bien partie pour mettre en pièce le bilan économique des conservateurs. En mars 2015, le gouverneur de la Banque du Canada annonçait un premier trimestre « atroce » et les faits lui donnaient aussitôt raison : le poids très élevé du pétrole et du gaz, qui représentent 10 % de l’économie canadienne ont amené celle-ci à subir de plein fouet l’impact de l’effondrement de leurs cours. Qui plus est, les niveaux de prix des autres produits de base — notamment les métaux et le bois — ne sont pas beaucoup plus brillants. Pays fortement dépendant de la demande en matières premières, et donc de la vitalité économique de ses partenaires, le Canada souffre à la fois de la lenteur de la reprise aux États-Unis et du net ralentissement de l’économie chinoise, pour ne pas parler de la morosité européenne. Le taux de change particulièrement bas vis-à-vis du dollar états-unien, 0,75 USD pour 1,00 CAD, n’a pas suffi à soutenir les exportations. Ainsi, le spectre hautement symbolique de la récession économique plane-t-il sur la campagne électorale après six mois consécutifs sans croissance.

Les opposants à Stephen Harper n’ont pas manqué d’attribuer ces mauvais résultats à la primauté accordée à l’exploitation des ressources naturelles, en particulier celle du pétrole de l’Ouest canadien, ainsi qu’aux sévères compressions budgétaires ayant permis des baisses d’impôt au détriment de la diversification du tissu économique. Le Premier ministre, pour sa part, n’a eu aucun mal à intégrer les soubresauts des économies canadienne et mondiale au thème du monde périlleux, présentant comme « très dangereux » les programmes de ses adversaires : « Dans une économie mondiale turbulente, vous aurez à choisir entre la sécurité et le risque, entre l’expérience et l’inconnu. »

Un des risques, en tout cas, est bel et bien intérieur. Pour tenter de relancer l’activité, la Banque du Canada a pris la décision d’abaisser encore son taux directeur, porté en juillet de 0,75 à 0,50 %. Toutefois cette décision, dont les effets positifs éventuels prendront du temps à se manifester (18 à 24 mois de l’aveu même de l’institution) pourrait accentuer une autre vulnérabilité majeure de l’économie canadienne : l’endettement des ménages, qui a dépassé 160 % de leur revenu disponible. Le très faible coût du crédit tend en outre à accroître la demande et donc les prix dans l’immobilier qui ont déjà gonflé en moyenne de 70 % en dix ans. D’où la crainte de plus en plus vive d’une bulle immobilière dont l’éclatement pourrait avoir de très sévères conséquences lorsque les taux d’intérêt remonteront.

Pour les consommateurs, le début de l’année 2015 a aussi été marqué par l’échec spectaculaire du groupe états-unien de distribution Target. Lancée en 2013, l’offensive très attendue de la chaîne d’hypermarchés s’est rapidement heurtée à la déception des Canadiens, choqués de constater qu’une nouvelle fois les prix affichés dans leur pays étaient supérieurs à ceux pratiqués de l’autre côté de la frontière. La différence des tarifs entre les États-Unis et le Canada pour des produits identiques ou similaires a souvent été dénoncée en vain dans les secteurs de l’automobile, des télécommunications ou du commerce de détail, mais, cette fois, les clients ne l’ont pas acceptée. Le nouveau venu a rapidement déclaré forfait et abandonné avec de lourdes pertes ses 133 magasins, dont la plupart étaient auparavant occupés par la chaîne locale Zellers. Au terme de l’opération, le géant Walmart s’est retrouvé sans véritable concurrent au Canada, ce qui n’augure guère d’amélioration pour les prix.


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Canada - Russie : 6 - 0 (André Ringuette - André Leigh Cardin / HHOF)

SOCIÉTÉ

Les contrecoups de l’austérité
Au milieu de cette actualité assez maussade, les Canadiens ont eu au moins une raison consensuelle de se réjouir, et pas n’importe laquelle dans un pays dédié au culte du hockey sur glace : leur équipe nationale a triomphé aux championnats du monde en battant sèchement son éternelle rivale russe 6 à 1. L’équipe junior canadienne n’était pas en reste, s’étant débarrassée (un peu plus difficilement) du même pays quelques mois plus tôt.

En revanche, la célébration du cinquantenaire du drapeau canadien, qui remplace depuis février 1965 l’étendard frappé de l’Union Jack britannique, n’a pas bénéficié du même apolitisme. Beaucoup ont en effet remarqué que le gouvernement ne consacrait que 50 000 dollars à l’événement, quand il avait trouvé plusieurs millions pour marquer en 2012 le jubilé de diamant de la reine Élizabeth II ou, en 2015, pour le bicentenaire de John A. Macdonald, premier Premier ministre (conservateur) du Canada.

Les fonds manquent aussi à Poste Canada, qui a annoncé la fin de la distribution du courrier à domicile. Comme dans les zones rurales éloignées, des rangées de boîtes aux lettres communautaires vont faire leur apparition dans les quartiers centraux des grandes villes, au grand déplaisir de leurs habitants.

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Radio Canada... une lutte pour le droit à l’information (j’ytiens - michel aspirot)

En matière d’austérité, peu d’institutions canadiennes peuvent toutefois en remontrer à la société nationale de radio et télévision canadienne (SRC/CBC). Compression après compression, le diffuseur s’est vu priver depuis 2009 de plus de 390 millions de dollars pour atteindre un financement public inférieur à 30 $ C par habitant, soit moins de la moitié de celui de ses homologues français ou belge. Les dernières purges l’ont notamment conduit à fermer son entrepôt de décors et, en mars 2015, son entrepôt de costumes, réputé le plus grand d’Amérique du Nord. L’abandon de la réalisation en interne de série télévisée — et des studios qui leur étaient nécessaires — figure également au nombre des mesures. Mais c’est surtout la réduction de 60 à 30 minutes des journaux télévisés régionaux qui inquiète les francophones vivant dans les provinces anglophones, où les bulletins d’information en français jouent un rôle important de préservation de l’identité culturelle.

Si cette réduction de l’offre d’information a été ressentie amèrement par les organisations francophones canadiennes, c’est que cette restructuration s’inscrit à leurs yeux dans un mouvement de désengagement plus général du gouvernement à leur égard. Pour la présidente de la Fédération des communautés francophones et acadiennes, l’équilibre budgétaire a été acquis au prix d’une «  érosion du tissu social et des services, structures, organismes et institutions qui permettent à nos citoyens de vivre en français ».

C’est cependant du gouvernement du Québec, et non du gouvernement fédéral, qu’est survenu le choc le plus inattendu pour les franco-canadiens, et ce sur le terrain historiquement le plus sensible : le droit à l’éducation en français. Intervenant spontanément dans un litige qui opposait devant la Cour suprême l’école en langue française du Yukon à son gouvernement territorial, le Québec a appelé la cour à restreindre au minimum légal l’accès aux écoles francophones dans le Canada anglophone. Il s’agissait évidemment pour lui d’éviter une jurisprudence que pourrait symétriquement exploiter la minorité anglophone sur son territoire, mais cet égocentrisme a accru la fissure entre le Québec et le reste des Franco-canadiens.

Du moins ces derniers peuvent-ils compter sur la Cour suprême pour préserver leurs droits à l’éducation. Si elle n’a pas tranché l’affaire du Yukon sur le fond, la haute instance a en revanche statué à l’unanimité sur un autre litige dans ce domaine, donnant raison aux parents d’élèves d’une école francophone bondée de Vancouver contre le gouvernement de la Colombie-Britannique : lorsqu’ils sont en nombre suffisant, les francophones en milieu minoritaire ont droit au Canada à un service d’enseignement de qualité réellement équivalente à celui dont bénéficient les locuteurs majoritaires, même si les facteurs d’échelle en rendent le coût plus élevé pour la province.

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Bertrand Labasse
Professeur à l’Université d’Ottawa et conservateur du musée francophone du journalisme
bertr.labasse@pressetech.org

Photo du logo : Flickr - Ryan

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