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Pays & régions n°24

LIBAN - Par Wassim Manssouri et Pascale Asmar

LIBAN - Par Wassim Manssouri et Pascale Asmar

Année Francophone Internationale 2015 - 2016



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Une société déboussolée ? (Flickr - Imad Haddad)

La région du Moyen-Orient connaît plus que jamais des événements et des troubles graves qui affectent inévitablement la scène libanaise intérieure. L’organisation intégriste Daech s’est largement répandu en Syrie et en Irak. Sa présence parallèle à celle du parti Al Nusra branche de Al Qaeda aux frontières est libanaises, les nombreux affrontements menés par l’armée libanaise pour les refouler hors limite influent négativement sur le cadre interne et concoure à l’enrayement de la stabilité politique interne telle que nécessaire à la bonne marche du pays.

Il est possible de recadrer les derniers événements suivant le plan suivant :

Permanence du vide présidentiel
La fonction de présidence de la République est désespérément inoccupée, et ce, depuis le 24 mai 2014 sans qu’aucune solution ne soit venue ajuster le vide auquel se voit confronter le pays.
À cette vacuité vient s’ajouter la difficulté de l’obtention du quota parlementaire nécessaire à cette élection dans la mesure où nous assistons à un désaccord bien ancré autour de ce sujet parmi les hommes politiques [1].
Ce désaccord a pour raison l’insistance du Général Aoun à être désigné comme président et de l’opposition du «  parti du 14 mars » à y donner consentement [2]. C’est pour cette raison que le Général Aoun a dernièrement entrepris l’action de boycotter les sessions du gouvernement tant que les décrets revendiqués par lui ne trouvent pas adoption, notamment en ce qui concerne la nomination du commandant de l’armée.
En conséquence de ce désaccord, le chef du gouvernement Tammam Salam a repositionné la question de la nécessaire réunion du gouvernement et du mode de représentation du président en cas de vacance.

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Le chef du gouvernement Tammam Salam (Wikimedia Commons - Département d’état EU)

Le gouvernement libanais et sa représentation du président de la République par mandat
La constitution stipule qu’en cas de vacuité de la présidence de la République, pour quelque raison que ce soit, l’exercice de ce pouvoir est accordé au conseil des ministres [3]. Mais, la constitution n’a pas prévu l’hypothèse d’une vacance de long terme. C’est pourquoi alors que le chef du gouvernement Tammam Salam avait considéré au début de cette situation que la représentation pouvait se faire à la totalité des voix ministérielles a considéré qu’une telle exigence n’aboutissait qu’à la paralysie du gouvernement. Un nouvel examen a donc été requis afin de trouver solution à ce dilemme auquel le pays s’est vu confronté.
Pour mieux comprendre cette situation, il convient de rappeler le contenu de l’Accord de Taëf qui a mis fin à la guerre libanaise [4]. Cet accord a en effet apporté des modifications à la constitution en considérant le gouvernement un gouvernement d’unité nationale dans lequel toutes les parties de la société politique et confessionnelle sont représentées. En conséquence de quoi, l’article 65 de la constitution a prévu la prise de décisions par consensus ou à la majorité des présents. Quant aux décisions fondamentales, elles requièrent l’approbation des deux tiers du gouvernement.
Ainsi, après avoir considéré que le consensus était une condition nécessaire au transfert du pouvoir exécutif vers le conseil des ministres, le chef du gouvernement a déploré que cette exigence risque de bloquer l’activité gouvernementale. Aussi, avec l’appui du chef du parlement, le chef du gouvernement tente de recadrer les événements afin de parvenir à les orienter dans la bonne direction en ne maintenant que la prise de décision par voie de consensus ou de majorité des présents au conseil des ministres. Les répercussions de cette démarche sont à entrevoir dans les prochains jours, mais il serait lucide de comprendre que malgré cet effort, cette procédure restera l’épée de Damoclès de la stabilité du gouvernement.


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Réfugiés syriens, enfants quand même ! (Flickr - Banque mondiale)

Le gouvernement libanais et la crise syrienne
Durant la dernière période, le gouvernement a démontré une faculté appréciable à prendre les décisions essentielles relatives aux nominations indispensables à la fonction publique, victime elle aussi de vacances ainsi que celles touchant la sécurité nationale et la stabilité économique et monétaire. Il est important de noter à cet égard le succès palpable du ministère des Finances qui a procédé à la plus grande émission monétaire de l’histoire du Liban, émission qui a rencontré une large accréditation influant de la sorte sur la confiance qui peut profiter au pays.
De plus, dans sa décision du 23 octobre 2014, le gouvernement a décidé de conditionner l’entrée des réfugiés syriens au Liban. Les raisons directes à cette initiative résident non seulement dans le fait que le nombre de ces réfugiés est parvenu presque à la moitié de celui de la population libanaise, mais aussi, de fait que la société internationale a échoué dans sa fonction initiale devant assurer les besoins vitaux à cette masse de gens en lai ssant le poids de huit milliards de dollars à charge du Liban !

La réussite première du gouvernement reste toutefois la lutte contre le terrorisme.
Enrayement de nombreux desseins visant à nuire au pays dans différentes régions libanaises
L’armée libanaise est parvenue à éradiquer nombreuses initiatives terroristes ayant pris pour base des lieux de prière dans les régions du nord, notamment à Tripoli, et dans le sud, à Saida. Malgré un lourd tribut, l’armée a réussi à réaliser sa mission.
Reste le problème de la frontière est du Liban. À ce propos, l’armée est toujours confrontée à l’organisation Daech qui persiste dans ses tentatives d’incursions à l’intérieure des frontières libanaises. Il est à noter que l’Arabie Saoudite a promis une donation de 3 milliards de dollars à l’armée libanaise. Il est vrai que cette aide est plus qu’essentielle à la réussite de l’action de l’armée, institution qui regroupe une large approbation nationale, d’autant plus que cet établissement tente aujourd’hui de libérer certains de ses membres détenus par les terroristes lors d’opérations sur le terrain à la frontière est justement autour de la ville de Ersal.

Reconduction du mandat du parlement et renouvellement du débat
Le 5 novembre 2014, en raccord avec une première reconduction, le parlement a voté une loi prévoyant une seconde reconduction d’une durée de deux ans et sept mois expirant le 20 juin 2017. À cet effet, le Conseil constitutionnel a refusé de recevoir les demandes en nullité introduite devant lui alléguant l’inconstitutionnalité de cette reconduction considérant que les circonstances exceptionnelles légitimaient cet acte.
Cette reconduction reflète d’une certaine manière l’instabilité de la situation politique et sécuritaire d’un pays où toutes les parties tentent pourtant d’en limiter les conséquences.
En effet, une réelle prise de conscience a donné lieu à moult débats aspirant à calmer la situation politique intérieure. Ainsi, les débats entrepris entre le parti du Hezbollah et celui du Futur présidé par Saad Hariri en sont un exemple marquant ayant des conséquences notables sur les tensions entre population chiite et sunnite. De même, les débats intrachrétiens entre le Général Aoun et les Forces Libanaises visent à apaiser les discordes palpables entre les populations chrétiennes. Et toute la société libanaise a l’œil rivé sur les présumables conséquences de tels débats.

En conclusion, nous pouvons remarquer qu’au cours de l’année écoulée, la commission générale des Nations-Unis a pris une décision datant du 19 décembre 2014 enquérant à Israël de dédommager le Liban pour les préjudices écologiques subis suite aux attaques de 2006. Le Liban escompte de telles réparations, mais le maintien des immixtions et agressions israéliennes sur les frontières libanaises n’atteste nullement de leur réalisation prochaine.
Les Libanais sont dans l’attente de dénouements positifs dans la région dont la pierre d’angle serait la signature des accords avec l’Iran qui nécessairement auraient des conséquences sur la stabilité de la région et donc sur l’intérieur libanais.

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Wassim Manssouri
Avocat au barreau de Beyrouth,
professeur à la Faculté de droit
wm@manssouri-law.com

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Même le patrimoine est entré en résistance ! (Flickr - gilbert sopawuka)

SOCIÉTÉ / CULTURE

L’exacerbation de l’extrémisme et de la guerre en Syrie et en Irak conduisent à l’augmentation du flux des réfugiés syriens et irakiens dans les pays environnants dont le Liban qui en accueille le plus grand nombre par habitant. La fragilité de la situation économique avec un taux de chômage grandissant, atteignant les 35 % chez les jeunes Libanais, le déséquilibre social, tout comme l’insécurité, qui ne manquent pas d’ombrer le quotidien, sont accentuées par les batailles sur la frontière libano-syrienne.
Le vide présidentiel, les troubles politiques internes, l’enlèvement de soldats libanais par le groupe extrémiste et terroriste Daesh, l’affaire des 17 000 disparus de la guerre civile libanaise et le sort inconnu du journaliste libanais Samir Kassab, enlevé en 2013 en Syrie par Daesh, autant de problèmes qui pèsent sur le quotidien des Libanais.

En dépit de ce paysage qui s’assombrit de plus en plus, et malgré le flou et l’incertitude qui enveloppent l’avenir du Liban, le pays fourmille d’activités sociales et culturelles, le plus souvent initiées individuellement, parfois avec un coup de pouce gouvernemental ou international.

Au Sommet de la Francophonie à Dakar, en novembre 2014, le Liban obtient 3 amendements à la résolution de Dakar dont, notamment, une réaction juridique adéquate face au terrorisme qui secoue le monde et qui n’épargne pas la France. La société civile, solidaire, et dans un geste de défense de la liberté d’expression, réagit au massacre des 12 journalistes ou proches de Charlie Hebdo, sur les réseaux sociaux et par des sit-in pacifiques au cœur de la capitale, affichant une adhésion à la campagne « Je suis Charlie ».

Un cinéma libanais auréolé à l’étranger
Ely Dagher, jeune cinéaste de 29 ans, est récompensé au Festival de Cannes avec la Palme d’Or pour son court-métrage Waves ’98. Cette distinction est une première pour le Liban. Waves ’98 est, selon Dagher, « une exploration de [sa] relation avec Beyrouth racontée à travers le regard d’un adolescent dans une banlieue de la capitale ». Le film, sélectionné parmi 4 500 courts métrages internationaux, puis en compétition avec 8 films finalistes, est élu à l’unanimité par les membres du jury.


WAVES'98 Trailer from Beaverandbeaver on Vimeo.


Alors que le cinéma libanais est célébré à Cannes, l’étau de la censure se resserre au Liban autour du documentaire de la réalisatrice Reine Mitri, In this Land Lay Graves of Mine, qui est banni de projection publique. Les archives de Studio Baalbeck, référence mythique du cinéma au Moyen-Orient dans les années 60, et base de données riche en films et documentaires inédits du cinéma libanais et arabe, sombrent dans un destin inconnu. L’association Umam D & R, qui a réussi à sauver une grande partie du patrimoine cinématographique, déplore le désintérêt et le désengagement des autorités publiques face à l’urgence de la situation.


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Le graffiti, une expression en vogue (Flickr - michel banabila)

Les défis du patrimoine libanais
Les rues du Liban se débarrassent des portraits et slogans politiques et se revêtent de graffiti, un art des rues récent au Liban, dont les prémices remonteraient à 2006, au lendemain de la guerre de 33 jours. La municipalité de Beyrouth, qui décide d’enlever les graffitis qui tapissent les murs de la capitale, rencontre un mouvement de contestation, mené spontanément et pacifiquement via les médias et les réseaux sociaux. Le gouverneur de Beyrouth demande alors aux autorités de protéger les œuvres murales. Les graffitistes sont salués pour leurs créations au Liban et dans le monde, notamment à Singapour où le graffitiste libanais Yazan Halwani expose son œuvre originale à la Singapore Art Fair.

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La guerre n’est pas la seule responsable des destructions (Flickr - we_like_it)

La souffrance des espaces publics continue à Beyrouth. L’espace marin naturel de Minet El Dalieh, qui se situe face à la mythique Grotte aux Pigeons, est désormais en proie à l’incertitude. En effet, ce lieu, un des derniers sanctuaires publics, risque d’être privatisé par les géants de l’immobilier.
L’espace public au Liban continue d’être menacé par la massive destruction des bâtiments patrimoniaux. Dans un rapport publié en 2015 par David Lepeska, 80 % du patrimoine de la capitale libanaise aurait été détruit. Plus de 800 des 1050 bâtiments datant de l’époque ottomane et du Mandat français auraient été rasés. Les quelque 200 bâtiments restants font toujours l’objet d’une campagne civile non gouvernementale qui a besoin du soutien étatique en vue d’assurer leur survie et leur préservation.
Les tentacules de la privatisation de l’espace public atteignent la plage d’Anfeh située au nord du Liban tout comme le cimetière des victimes du génocide arménien à Byblos, mémorial qui risque d’être rasé au profit de la construction d’un centre balnéaire privé.

Cependant, malgré ce tableau noir, quelques initiatives sont couronnées de succès. Ainsi après avoir réussi à immortaliser la poésie populaire « zajal » en l’inscrivant sur la liste du patrimoine universel immatériel de l’UNESCO en novembre 2014, le Liban tente actuellement d’ajouter sa danse traditionnelle « Dabké ».

La Route des Phéniciens en Méditerranée est officiellement lancée au Liban en mars 2015 en présence du Secrétaire général de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), Taleb Rifaï. Le projet vise à revaloriser les routes empruntées par les ancêtres Phéniciens pour la communication commerciale et culturelle. Développé par le ministère du Tourisme libanais, le projet englobera des itinéraires traversant 18 pays et valorisant 80 sites historiques et culturels.

Le Liban fête le mois de la Francophonie avec une panoplie d’activités, couronnées par une conférence du recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie, Bernard Cerquiglini, à la Résidence des Pins, et par la Nuit des Musées qui permet aux visiteurs de savourer gratuitement les joyaux de 10 musées du Liban.
Le ministère de la Culture lance son premier prix visant à récompenser le meilleur roman en langue arabe.
La ville millénaire de Tyr est honorée au Congrès américain à l’occasion de la journée internationale de Tyr. La mythique Maison Rose, datant du XIXe siècle, qui surplombe l’ancien Manara (phare) de Beyrouth, est transformée par l’artiste britannique Tom Young, amoureux du patrimoine beyrouthin, en véritable havre culturel et artistique dans le but de préserver la bâtisse historique de la destruction.

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Pascale Asmar
Docteure en Sciences du Langage-Linguistique (Sorbonne Nouvelle-Paris 3 & Université Libanaise)
Enseignante à l’Université Libanaise et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth
Encadrante d’un mémoire à l’Université de Balamand
Déléguée de l’APFA pour le Liban
Experte associée aux travaux du groupe « économie et gestion » du Collège de terminologie
pascale.asmar@hotmail.com

Photo du logo : DR


Notes

[1Voir à ce sujet l’année francophone internationale 2014

[2Sur la division politique entre 8 et 14 mars voir l’année francophone internationale 2007, p. 260

[3Article 62 de la constitution

[4Suite à une réunion ministérielle de la ligue arabe - dont le Liban est membre fondateur depuis 1945 - à TUNIS, en conséquence du sommet de CASABLANCA (23 mai 1989), un Comité arabe tripartite formé de l’ALGERIE, du MAROC et de l’ARABIE SAOUDITE s’est constitué en 1989 afin d’étudier un document qui mettrait fin à la « crise libanaise ». Les travaux du Comité tripartite ont abouti, le 22 octobre 1989, à la conclusion des accords de Taëf. Ceux-ci sont approuvés, le 5 novembre de la même année par 52 des 57 députés libanais. Voir Wassim Manssouri, le contrôle de la constitutionnalité des lois au Liban, thèse de Droit Public, Université de Montpellier I, p. 49

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