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Pays & régions n°24

THAILANDE - Par Jean-Philippe Leblond et Yann Roche

THAILANDE - Par Jean-Philippe Leblond et Yann Roche

Année Francophone Internationale 2015 - 2016



POLITIQUE

La crise politique quasi permanente que connaît la Thaïlande depuis 2005 avait été marquée, en 2014, par un important tournant avec la destitution de la Première ministre Yingluck Shinawatra et le coup d’État militaire ayant porté au pouvoir le général Prayuth Chan-Ocha, devenu ensuite Premier ministre en août. Elle ne s’est pas résorbée en 2015. Dès le 23 janvier, Yingluck s’est vue inculpée pour corruption et bannie de vie politique pour cinq ans par le Parlement [1]. L’acharnement de la junte et de ses alliés contre la famille et le parti de Thaksin Shinawatra ne se relâche donc pas, et le procès de Yingluck, entamé le 19 mai, se poursuit. L’ex-Première ministre fait face à des accusations de négligence dans une affaire de subventions sur le riz et bien qu’elle ait plaidé non coupable, elle encourt jusqu’à 10 ans de prison si elle est reconnue coupable [2].

L’Armée garde le contrôle de la vie politique, malgré la levée par le roi de la loi martiale le 1er avril 2015. Le général Prayuth, avait préalablement mentionné son intention de remplacer ce dispositif par le décret 44, au grand dam des défenseurs des droits humains qui voient dans ce décret une occasion de lui accorder des pouvoirs absolus [3]. Résolu à « restaurer le bonheur pour le peuple et en finir avec les profondes divisions politiques du pays » [4], il a annoncé que les prochaines élections promises lors de son accès au pouvoir seraient retardées au moins jusqu’au mois d’août 2016. Sa position face aux opposants et à la liberté d’expression est particulièrement intransigeante et certains appellent les alliés occidentaux de la Thaïlande à ne pas accepter cette dérive autoritaire. Pour donner une idée de cet autoritarisme, le Premier ministre a déclaré au mois de mars qu’il entendait faire exécuter les journalistes qui ne rapportaient pas la «  vérité » [5]. Ce qu’il entend par vérité est vraisemblablement lié à son jugement personnel.

La crise des migrants qui touche aussi l’Asie du Sud-Est est marquée en Thaïlande par la question de la minorité musulmane Rohingya, affluant en masse depuis la Birmanie, où elle fait l’objet de persécutions de la part du régime de Naypyidaw. La découverte, le 1er mai, de fosses communes près de Songkhla, dans la jungle du Sud, a remis à l’avant-plan un drame humanitaire causé par des passeurs sans scrupules, mais aussi par un certain laisser-aller de la part des autorités thaïlandaises, à qui l’ONG Human Right Watch reproche de ne pas en faire assez pour lutter contre le véritable trafic humain dont le royaume se trouve être un lieu de transit privilégié [6].


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Jeune fille rohingya dans un camps au Myanmar (Flickr - Steve Gumaer)

Toujours en ce qui concerne les minorités, la junte a beaucoup de mal à gérer les revendications nationalistes des provinces du Sud, à majorité musulmane, de Yala, Pattani et Narathiwat. L’annonce de la reprise des pourparlers entre les autorités et les séparatistes à la fin du mois de mai ne peut occulter les tensions récurrentes entre le régime de Bangkok et un Sud qui a depuis longtemps de bonnes raisons de se méfier des nombreuses tentatives d’assimilation, dont les musulmans font l’objet [7]. Même si le général Prayuth a fait du dénouement de l’impasse une de ses priorités, sa bonne foi dans ce dossier est mise en doute par plusieurs observateurs. La question des tests ADN et du fichage que les autorités ont mis en place dans ces trois provinces attise la méfiance des populations locales et contribue à dégrader un climat déjà tendu [8].

La démocratie en Thaïlande, bien que régulièrement mise à mal par les fréquents coups d’État, a encore subi au début juillet un dur coup, avec la création par le gouvernement d’un comité chargé de tracer les grandes lignes d’une stratégie portant sur les 20 prochaines années et qui assurera la continuité de ses décisions sur les questions sociales, économiques, juridiques, sécuritaires et en matière de politique étrangère. Bien que le vice-premier ministre Wissanu Krea-ngam
s’en défende, cela ressemble fort à une tentative visant à engager les gouvernements futurs vis-à-vis des réformes prises par le régime actuel [9].


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L’activité du coeur de Bangkok (Flickr - l@mie)

ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ

En 2014, la croissance de l’économie thaïlandaise n’a été que de 0,9 %. Malgré ses promesses, la junte n’a pas encore réussi à relancer l’économie thaïlandaise durement touchée par l’incertitude politique prolongée, certaines décisions gouvernementales et un difficile contexte international marqué par le ralentissement de l’économie chinoise et la poursuite du déclin des prix agricoles débuté en 2011-2012. Ceci a mené une plus grande insatisfaction de la population face à la gestion de l’économie.

Dans les mois suivant le coup, le secteur touristique a été durement touché. D’une part, les entrées internationales ont reculé. D’autre part, le secteur touristique faisait grand usage de travailleurs étrangers légaux et illégaux. Des centaines de milliers d’entre eux ont fui le pays dans les semaines suivant le coup, alors que la junte les menaçait d’arrestation et d’expulsion. La situation s’est toutefois améliorée puisque la Thaïlande enregistre depuis la fin 2014 une croissance des entrées internationales, soutenue largement par les visiteurs chinois.

Le secteur agricole a connu d’importants bouleversements durant l’année 2014-2015. Soucieux d’accroître sa légitimité, le gouvernement militaire a rapidement débloqué le paiement des sommes promises aux agriculteurs en vertu des programmes de subventions des prix agricoles de l’ancien gouvernement de Yingluck Shinawatra. Causé par le blocage politique, ce délai de paiement a aggravé l’endettement de nombreux agriculteurs. Le gouvernement militaire a ensuite cherché à se distinguer du précédent gouvernement en éliminant ou en limitant l’aide financière directe aux agriculteurs. Face à la grogne populaire, le gouvernement s’est résolu à offrir un appui financier à certains groupes d’agriculteurs politiquement importants, notamment sous forme de subventions à l’achat d’intrants. Cet appui apparaît toutefois plus modeste que les mesures qu’il remplace.

Un second problème pour l’agriculture thaïlandaise relève du retour aux grands projets de confiscation de terres et de déplacement de populations vivant dans les territoires désignés comme forestiers. Le gouvernement met en œuvre une campagne musclée visant en particulier les plantations d’hévéas établies dans les nouvelles zones de cultures du Nord et du Nord-Est. Il voit cette campagne comme un moyen d’augmenter la couverture forestière de 31 à 40 % du pays et d’augmenter les prix du caoutchouc via une réduction de la production. Cette campagne ne devait affecter que les riches propriétaires et non les moins nantis, mais la réalité apparaît malheureusement toute autre [10]. Si le passé est garant de l’avenir, la capacité des militaires à contenir la contestation par la force devrait s’amenuiser à mesure que de plus en plus de villageois sont touchés.


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La maitrise de l’énergie (Flickr - Banque asiatique de développement)

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De faibles réserves hydrauliques... (Flickr - Anton Strogonoff)

Le troisième problème agricole découle de la rareté de l’eau. Le gouvernement a pratiquement interdit à la fin de 2014 aux agriculteurs situés dans les périmètres d’irrigation de 26 provinces d’entreprendre la culture du riz durant la saison sèche. Cette décision découlerait des faibles réserves hydrauliques dans les réservoirs, elles-mêmes dues à des changements de gestion des barrages en faveur de la lutte contre les inondations, ainsi qu’à des pluies moins abondantes. La perte de la culture irriguée dans le cœur rizicole du pays s’est traduite par une réduction de 60 % de la production en saison sèche, une réduction des dépenses des ménages agricoles, de plus importants problèmes d’endettement et la perte de l’équivalent de 0,4 % du PIB. La situation n’apparaît pas s’améliorer pour ces mêmes agriculteurs avec l’arrivée d’El Nino et le retard de la mousson. Le gouvernement a « encouragé » en juin 2015 le report de la principale culture du riz sur 54 % des superficies irriguées dans 22 provinces centrales et se montre réticent à offre une compensation aux cultivateurs affectés. On estime que la production rizicole lors de la principale saison de culture sera réduite de 2 % [11]. Le gouvernement semble ici aussi voir des bienfaits à la réduction de la production de riz, celle-ci devant permettre d’écouler à meilleur prix les importantes réserves thaïlandaises accumulées sous le gouvernement de Yingluck Shinawatra.

Malgré la hausse de l’endettement des ménages et le déclin de leur confiance envers l’économie au cours de la dernière année, la situation économique thaïlandaise devrait s’améliorer en 2015. La Banque mondiale prévoit une croissance économique de 3,5 %, une prévision reposant notamment sur l’hypothèse d’une croissance du secteur touristique et d’une rapide mise en œuvre du plan de relance du gouvernement. Ce dernier met l’accent sur de grands programmes d’investissement notamment dans les infrastructures. Afin d’en accélérer la mise en œuvre, le gouvernement militaire cherche à limiter les processus d’évaluation environnementale pour certains projets. Les grands projets accapareront environ 20 % du budget 2015-2016, pour lequel le gouvernement prévoit un déficit de 11,7 milliards de dollars américains, soit 56 % de plus que celui de l’année précédente [12].

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Jean-Philippe Leblond
Professeur adjoint, École de développement international et mondialisation
Université d’Ottawa
Jean-Philippe.Leblond@uottawa.ca
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Yann Roche
Professeur adjoint, Département de géographie Université du Québec à Montréal
roche.yann@uqam.ca

Photo logo : Flickr - chiang mai


Notes

[1Philip, B. En Thaïlande, l’ancienne première ministre Yingluck Shinawatra inculpée pour corruption. Le Monde, 24 janvier 2015
http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2015/01/24/en-thailande-l-ancienne-premiere-ministre-yingluck-shinawatra-inculpee-pour-corruption_4562825_3216.html#4xYbxQ31y1XC3VLj.99

[2BBC News, Thai ex-PM Yingluck Shinawatra’s negligence trial begins, 19 mai 2015 http://www.bbc.com/news/world-asia-32790248

[3Tisdall, S. Thailand – time for the west to get tough on Prayuth Chan-ocha The Guardian, 2 avril 2015 http://www.theguardian.com/world/2015/apr/02/thailand-west-get-tough-prayuth-chan-ocha-junta-bangkok

[4Lefevre, A. S., & Thepgumpanat, P. A year after Thailand’s military coup, stability trumps growth for business. Reuters, 21 mai 2015.

[5Thailand PM Prayuth says he will « probably execute » journalists who do not report « truth », ABC News, 25 mars 2015 http://www.abc.net.au/news/2015-03-25/thai-pm-prayuth-says-has-power-to-execute-reporters/6348454

[6Philip B. Découverte de fosses communes de migrants dans la jungle thaïlandaise
Le Monde, 2 mai 2015.
http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2015/05/02/decouverte-de-fosses-communes-de-migrants-dans-la-jungle-thailandaise_4626425_3216.html

[7Le Gal A. Dans le sud de la Thaïlande, les minces espoirs du processus de paix Le Monde, 22 mai 2015 http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2015/05/22/dans-le-sud-de-la-thailande-les-minces-espoirs-du-processus-de-paix_4638803_3216.html

[8Lefevre A. Thailand’s new weapon to beat deep-south insurgency - DNA swabs. Reuters 7 mai 2015 http://in.reuters.com/article/2015/05/06/thailand-south-dna-idINKBN0NR2FM20150506

[9Jikkham P et Chatrudee T. Government to draw up 20-year reform plan Bangkok Post 1er juillet 2015 http://www.bangkokpost.com/news/politics/608648/government-to-draw-up-20-year-reform-plan

[10Jitcharoenkul, P. Poor villagers ’targeted’ by forestry laws. Bangkok Post, 20 Juin 2015.

[11Therapart, C. Agriculture : El Nino to erode Thai output by 2%. Bangkok Post, 2 juillet 2015.

[12Yuvejwattana, S. et Suwannakij, S. Thailand Budget Proposes More Investment Spending to Spur Growth. Bloomberg, 11 mai 2015.

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