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Diversité culturelle

FRANCE - Il existe un rock "progressiste" francophone (...)

FRANCE - Il existe un rock "progressiste" francophone !

Entretien avec Henri Vaugrand



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Le loup, l’Autre passion...
Ph : Flickr - Hilton Lieberum

Henri Vaugrand, vous aimez l’Auvergne, les loups, les livres et la musique... en particulier le rock progressif. Un premier éclairage s’impose... De quoi parle-t-on là ?

Le rock progressif est un style particulier né à la toute fin des années 60 dont la traduction en français manque de sens. On devrait plutôt dire rock progressiste. L’idée des précurseurs était de se libérer des carcans musicaux du rock et d’aller chercher des influences dans d’autres courants : classique, jazz, musique orientale ou psychédélique, etc. Aujourd’hui, se sont ajoutés le metal, la world music, le trip-hop… De manière consensuelle, on s’accorde à dire que le premier album de prog est celui de King Crimson, In the Court of the Crimson King, sorti en 1969. Mais on trouve des éléments "proto-prog" chez les Beatles, les tout premiers Pink Floyd, les Moody Blues, Procol Harum et même Frank Zappa, entre autres. Le livre de Frédéric Delâge, Prog 100 (Le Mot et le Reste, 2014), est une bonne entrée en matière pour comprendre le prog au travers de cent disques, des débuts à ce jour.

J’imagine que vos modèles, vos idoles sans doute, sont en grande partie anglo-saxonnes...

Oui, en grande partie. J’ai commencé à écouter de la musique à l’âge d’or du progressif avec des groupes comme Yes, Genesis, Pink Floyd, King Crimson… Mais j’écoutais bien d’autres choses : les Beatles (c’est Paul McCartney qui m’a amené à la basse et au chant, en plus je suis gaucher comme lui…), Slade, David Bowie, Led Zeppelin, Deep Purple, et d’autres artistes oubliés par les générations actuelles. (Rires)

Dès les débuts du rock progressif le français a-t-il trouvé sa place ?

Il a démarré à la même époque avec Triangle, Magma et Ange. Magma, le groupe du batteur Christian Vander a une langue spécifique, le kobaïen, et a développé une branche musicale très particulière : la musique zeuhl. C’est surtout Ange qui a porté le genre et le porte encore, en s’exprimant en français, en concurrence, pour moi en tout cas, avec Atoll (un de mes groupes préférés) et Mona Lisa. A l’époque, c’est Ange qui m’a amené vers ce style. Parmi mes amis, il y avait des clans entre les amateurs de Genesis, et ceux de Ange qui étaient surnommés les Genesis français ! Après le raz-de-marée du punk – qui visait particulièrement la musique élaborée du prog avec ses morceaux longs, ses perpétuels changements de rythme et sa grande technicité – autour de 1977, le progressif a décliné, notamment le prog français…



Le rock progressif en français est donc une niche, certes, mais à ne pas négliger...

C’est un genre qui peine toujours à trouver sa place. A l’époque, Ange avait été boosté par une tournée en première partie de Johnny et des radios passaient leur musique (des gens comme Jean-Bernard Hebey sur RTL). Aujourd’hui, quasiment rien, paradoxe des quotas. Les programmateurs ne passent que ce qui marche pour respecter les quotas d’artistes français. Plus d’audace, donc plus de prog ! Pourtant, aujourd’hui encore, il existe des groupes d’une rare qualité : Ange est toujours là (renouvelé sous la houlette de son fondateur Christian Decamps), Gens de la Lune (le nouveau groupe de son frère Francis), Némo, Motis ou Lazuli. La musique de ces groupes a digéré d’autres influences que celle des « pères fondateurs », mais elle a gardé une orientation qui donne une grande importance aux textes.

De quel œil les Anglo-Saxons regardent-ils les « Frenchies » qui chantent en français ? Est-il possible d’obtenir une reconnaissance, voire du succès auprès d’un public étranger averti ?

Vous seriez surpris de voir le décalage flagrant qui existe ! Les groupes dont je viens de parler, s’ils ont une base de fans en France, passent très bien à l’étranger. Lazuli, par exemple, a tourné récemment en Angleterre en première partie de Fish (ancien chanteur de Marillion) à l’invitation de celui-ci ! Ils ont fait un tabac. De même en Allemagne, aux Pays-Bas, etc., devant des publics qui ne comprennent pas forcément les mots, mais saisissent les émotions et la musique, langage universel s’il en est.

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Un festival au coeur de l’Auvergne

A contrario, en France, c’est surtout le soutien de quelques organisateurs de festivals (Crescendo, Prog’Sud, Quadrifonic, Le Péage du Rock, Prog en Beauce…) qui permet à ce genre de groupe de se produire dans l’Hexagone… Au tout début des années 90, un groupe fabuleux, Arrakeen, soutenu par Marillion, a tenté de développer une vraie carrière, mais s’est heurté aux maisons de disques, programmateurs, etc., qui ne croyaient pas en ce genre de musique chantée en français. La question de la langue française est finalement moins un problème pour les non-francophones que pour nos compatriotes !



À l’inverse, de nombreux groupes français de rock progressif, et pas seulement, chantent en anglais ou en quelque chose qu’ils croient être de l’anglais...

Oui, il y en a beaucoup, et certains sont de grande qualité (je pense à Mystery Mind par exemple). D’autres me semblent opter pour l’anglais sous l’influence de la musique qu’ils écoutent et aussi dans l’espoir de percer à l’étranger. Pour d’autres, cela donne un accent assez dérangeant et des textes parfois un peu pauvres…

Question classique, pour ne pas dire « bateau », selon vous l’utilisation de l’anglais ou celle du français induisent-ils des émotions, des thèmes ou des rythmes différents ?

Oui et non. C’est une question pas évidente parce que c’est affaire de ressenti, et un peu de technique aussi. On ne chante pas de la même manière en anglais ou en français, ce sont les langues qui veulent ça, la scansion n’est pas la même, ce qui joue, plus ou moins consciemment sur les rythmes. Il est plus facile également de jouer avec les rimes en anglais (même si des citoyens de Sa Gracieuse Majesté me diraient sûrement le contraire). Néanmoins, je suis personnellement convaincu que le choix de la langue est primordial. Après, en ce qui concerne les thèmes, pas vraiment de différences. Peut-être moins de chansons d’amour prog à l’eau de rose en français. (Rires)

Le rock progressif d’aujourd’hui respecte-t-il des codes édictés par les « grands anciens » ou se renouvelle-t-il, se réinvente-t-il ?

Il y a plusieurs écoles et la distinction existe aussi chez les amateurs du genre, les proggeux comme on dit par ici. Entre les uns qui ne jurent que par les dinosaures du style et les autres qui ne veulent plus en entendre parler, les duels sont parfois épiques. Mais, dans le prog, comme dans nombre de styles musicaux, les musiciens s’ouvrent à bien des styles et influences. C’est souvent un casse-tête d’ailleurs pour les chroniqueurs comme moi et mes collègues de Clair & Obscur de « classer » les groupes. Du coup, nous avons des rubriques assez larges. Aujourd’hui, en exagérant, on pourrait dire qu’il y a presque autant de sous-genres que d’artistes. C’est pour cela que je revenais au début sur le terme « progressiste ». C’est à cela qu’il faut essayer de penser, en se foutant royalement de faire comme untel ou untel ou de rentrer dans telle case ou telle autre.

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"Pochette de l’album en préparation de Grandval" - © Fabien Monteil"

Vous-même terminez l’enregistrement d’un album, la question de la langue s’est-elle posée ?

Oui, bien sûr. J’ai évolué dans de nombreux groupes au sein desquels je chantais en anglais. J’ai commencé vraiment à chanter et à composer en français dans les années 90 au sein d’un groupe clermontois appelé Fracture. D’ailleurs, certains titres de l’album A ciel ouvert proviennent de cette période. Quand j’ai vraiment repensé à faire un album, les premiers titres sont venus en anglais. Ne voulant pas chanter dans les deux langues, j’ai fait un choix. Celui du français m’a paru plus naturel pour exprimer mes sensations et s’accorder à la musique en phase d’élaboration. Je suis plutôt satisfait de mon choix. Un titre sera peut-être en bonus en version anglaise sur le disque, mais rien de certain encore.

À écouter le paysage musical sur les radios les plus populaires, le rock progressif n’est pas vraiment présent. Comment monte-t-on un projet tel que le vôtre ? Indépendance et engagement sans faille ?

Aujourd’hui, il devient facile d’enregistrer et il y a beaucoup de bons musiciens et d’excellents studios en France. Alors, faire du prog en français, quand on sait que ça n’intéresse pas, mais alors pas du tout les grandes majors du disque, ça reste un parcours du combattant. Il reste le mythique et historique label Musea, quelques labels indépendants en Italie ou en Allemagne qui peuvent prendre des artistes français, mais pour la majeure partie des groupes, c’est l’indépendance qui prime, avec son lot de galères, mais aussi la possibilité de faire exactement ce que l’on veut. Du coup, on se débrouille, on en bave, on fait appel à des amis musiciens (quatre guitaristes fantastiques – et pas tous français – participent ainsi à mon album : Jean-Pierre Louveton, Steph Honde , Kevin Serra et Colin Tench). Je rencontre et je me rends compte d’une solidarité et d’une gentillesse incroyables, également chez les gens qui aiment ce genre musical. C’est aussi le cas pour le financement participatif qui a démarré il y a quelques jours.

Pour terminer, permettez une question naïve, voire stupide... j’assume ! La musique s’écrit-elle différemment selon la langue des paroles ?

(Sourire) La question est loin d’être stupide…. Je vais prendre un exemple avec une chanson de l’album intitulée « Aktion T4 ». Elle parle de la volonté cachée des nazis (avant même d’activer l’extermination des juifs, tziganes et autres) d’éliminer les fous, les débiles, handicapés mentaux, appelez-les comme vous voulez. J’ai d’abord écrit cette chanson en anglais avec une musique assez rapide, presque violente. Cela n’allait pas. Pourtant, il y avait peu de texte… Et puis, j’ai retravaillé le texte en français, avec quelques mots en allemand. Une fois terminé, le texte a appelé une musique tout à fait différente, plus douce en apparence, mais je crois beaucoup plus sombre que la version anglaise d’origine. En ce qui me concerne, en adoptant l’écriture en langue française, je pense m’être débarrassé de carcans qui m’amenaient parfois à copier. Le dernier titre de l’album devrait d’ailleurs surprendre avec des passages en parlé-chanté


Entretien mené par Arnaud Galy

Photo du logo : Élodie Saugues


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