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BURUNDI - Société en ébullition, quid de la culture ?

BURUNDI - Société en ébullition, quid de la culture ?

Par Roseline Drapeau, contributrice au réseau AGORA - ZIGZAG - AFI.




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Au Burundi, le Festicab est un festival du film, qui se tient annuellement. Pour la septième édition, la soirée d’ouverture du 24 avril a lancé les festivités cinématographiques pour les 5 jours suivants. À cette occasion, les tambours ont salué ministres, ambassadeurs et spectateurs. Deux jours après, une crise politique nationale met à mal le déroulement de la manifestation. Le public n’est plus au rendez-vous et certaines institutions culturelles annulent les projections. En écho à cet exemple, il convient de se demander comment les événements politiques peuvent paralyser le monde de la culture d’un pays.

Retour sur les troubles politiques

Ce n’est pas une guerre et ça ne porte pas non plus le nom de révolution : ce sont des manifestations, difficilement contenues et sévèrement réprimées, qui opposent deux conceptions du pouvoir. Depuis le 26 avril, un mouvement contestataire grandissant a mené le Burundi dans un conflit politique. Dans plusieurs quartiers de la capitale Bujumbura, des manifestants s’opposent à la police, sous l’arbitrage de l’armée, alors que le reste de la population observe, fuit ou se prépare effrayée à un éventuel réveil des vieux démons ethniques, qui furent la cause de nombreux morts lors de la dernière guerre civile (1993-2005).

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Pierre Nkurunziza, président du Burundi et étincelle ! (Ph : Forum économique africain 2008)

La raison de cette agitation ? La raison de cette agitation ? Le 3e mandat. Celui que souhaite briguer l’actuel président de la République, Pierre Nkurunziza, lors des élections qui se dérouleront en juin prochain. L’annonce officielle a été faite lors du Congrès extraordinaire du parti CNDD FDD, le 25 avril dernier, et a mis le feu aux poudres. Il faut dire que cette candidature, qui était jusqu’ici officieuse, divise la population depuis plusieurs mois. Certains la considèrent comme inconstitutionnelle et en désaccord avec chacun des deux textes fondateurs de l’actuelle République du Burundi : d’une part, l’Accord d’Arusha, qui fut difficilement signé sous l’égide de feu Nelson Mandela et qui permit de mettre fin à la guerre ; d’autre part, la Constitution, qui est la gardienne de l’esprit de cet Accord tout en étant le socle institutionnel et juridictionnel du pays.

Bien avant ce coup d’envoi contestataire, la société civile, les opposants politiques, les autorités religieuses et les instances internationales avaient tour à tour demandé à Pierre Nkurunziza de ne pas céder à cette envie de garder le pouvoir. En vain. Cependant, en dehors des tragiques remous internes que cette décision provoque, c’est toute la survie économique d’un pays qui est en jeu. En effet, le budget de l’État dépend en grande partie de l’aide internationale et la sanction à craindre est un embargo économique. De sombres jours s’annoncent...

Un autre domaine accuse aussi le coup : la culture.

Bien que doté d’un ministère de la Jeunesse, de la Culture et des Sports et d’une Direction de la Culture, le Burundi n’a aucune institution culturelle, qui lui est propre. Il dépend de projets individuels soutenus par les coopérations internationales et d’organes culturels des ambassades étrangères comme la France, la Belgique, l’Allemagne, la Suisse et les États-Unis.

Avec un Institut français installé depuis plusieurs décennies à Bujumbura, la France est la mieux implantée dans le domaine culturel au Burundi. Cette institution est le point de convergence des artistes, qu’ils soient musiciens, peintres, sculpteurs, écrivains, cinéastes, etc. De nombreux projets y voient le jour. C’est le cas du Festicab, créé de la collaboration entre le SCAC de l’ambassade de France et le réalisateur Léonce Ngabo, en 2009. Depuis, le festival a lieu annuellement, dans plusieurs salles du pays et de la capitale. Or, le calendrier de cette année s’est mélangé à celui du temps politique et de la contestation, empêchant le bon déroulement du festival. Résultats : des séances ont été annulées, la cérémonie de clôture « reportée à une date ultérieure » et le palmarès diffusé par un simple communiqué.

Pour une manifestation culturelle comme ce festival, cela peut être tragique à plusieurs niveaux. À l’international, des aides financières peuvent disparaître. Récemment, le président du Festicab a fait un voyage de promotion au Japon pour y trouver des partenaires financiers. Si le déplacement fut fructueux, cette crise politique ne va-t-elle pas fragiliser toute nouvelle relation de partenariat ? De même, le Festicab reçoit des invités étrangers à chaque nouvelle édition. Des réalisateurs de différents pays envoient leurs productions pour les faire connaître et espérer une récompense. Si la sécurité des personnalités et la bonne diffusion des œuvres ne peuvent pas être assurées, comment cela ne pourrait-il pas nuire à la réputation du festival ?

En ces temps troublés, il est plus que difficile de maintenir une programmation. Lorsque la sécurité et la survie deviennent les préoccupations premières, peu de citoyens acceptent le fait de devenir des spectateurs le temps d’une soirée. De même, les artistes nationaux peinent à s’exprimer par leur art : même si certains réagissent vite au contexte qui les entoure, personne n’est réceptif à leur production. Force est de constater que la culture est alors reléguée à une place mineure dans la vie de la population.


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Le rugo, habitat traditionnel burundais. (Ph : Julia Gasquet - 2012)

Un tourisme et artisanat local
Avant ces événements, l’image touristique du Burundi se renforçait. Le pays commençait à s’ouvrir au tourisme, en mettant sa culture traditionnelle au cœur de sa promotion. Ce développement touristique passait par la présentation de l’artisanat culturel burundais : les habits et bijoux traditionnels, le travail de l’osier et de la poterie,les musiques, les danses et la sculpture. Ce patrimoine était mis en avant dans des foires internationales depuis 2010. Avec une évidente réussite puisque les délégations du pays remportèrent trois années de suite le prix du Meilleur stand à la Foire de Berlin.

Autre indicatif, depuis 2009, les éditions françaises du Petit Futé consacrent un guide entier au Burundi, revu et corrigé par trois fois. La dernière édition est parue fin 2014.

Enfin, l’UNESCO venait d’apporter sa propre reconnaissance, en plaçant la pratique musicale des tambourinaires du Burundi sur la liste du patrimoine immatériel de l’humanité. Ces mêmes tambours qui se produisent à travers le monde dans des festivals de musique depuis les années 80, et qui sont devenus l’étendard de toute une nation.

Cette nouvelle vague d’insécurité due à des décisions politiques est un frein aux conséquences terribles. Même si l’économie touristique nationale n’était pas encore un poids dans les finances du pays, il reste que l’artisanat local était en plein essor et permettait à des créateurs de s’exprimer et de vivre.

In fine, c’est l’image même du pays qui en pâtit. Au lieu de se faire connaître pour sa production artistique, ce sont les blessés et les morts que l’on comptabilise dans la presse nationale et internationale. Quand l’art permet de montrer un esprit de cohésion, les conflits mettent le projecteur sur les dissensions et l’insécurité. Alors qu’un panorama culturel actif et attractif se construit sur plusieurs années, il se démolit en quelques jours lorsque le climat politique se détériore. Il est important qu’un peuple jouisse de la liberté de s’exprimer. Qu’elle passe par les urnes ou par l’art, quand cette expression est paralysée par des événements politiques, ce sont des enjeux économiques et fraternels, nationaux et internationaux, qui sont mis en péril. Espérons que le Burundi sorte vite de cette crise et puisse ainsi poursuivre son chemin vers la reconnaissance mondiale de sa culture.

Roseline Drapeau fut chargée de mission à l’Institut français du Burundi.

Sources :
www.festicab.org
www.ifburundi.org
www.akeza.net
www.iwacu-burundi.org


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