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Société

CANADA / QUEBEC - Les enjeux du hip-hop à Québec

CANADA / QUEBEC - Les enjeux du hip-hop à Québec

champs de bataille des rappeurs


Note de l’auteur, Marie-Thérèse Atséna Abogo :

Le présent article est basé sur une enquête ethnographique déroulée de la période de juin 2011 à décembre 2012 dans les villes de Québec, Montréal et Ottawa, auprès de 31 participants dont 25 sont des rappeurs et rappeuses. Je présente les rappeurs québécois rencontrés tels Webster, Assassin, Showme, Stratège, Les Sozi, Shoody, GLD et Rico Rich comme des guerriers menant des actions de guérilla (Certeau, 1980) pour tenter de résoudre des problèmes d’ordre politique, ethnique et racial, mais également social et économique. Les rappeurs à l’étude ont fait de ces problèmes leurs champs de bataille, soit dans le cas de cette étude, la lutte pour l’authenticité et la prise de conscience, contre les obstacles économiques, et pour le territoire.




Bataille pour l’authenticité et la prise de conscience

Sur la rive nord de Québec (particulièrement dans les secteurs Limoilou et St-Rock), les rappeurs sont souvent issus de familles défavorisées et n’ont pas, pour la plupart, les moyens de s’acheter le matériel musical pour leurs performances comme leurs pairs de la rive-sud de Québec. Surtout dans la basse ville de Québec, les groupes comme le Limoilou Starz ont développé une culture plus « underground » et «  real » (authentique) du rap basée sur leurs expériences de la rue, leur vécu souvent entaché d’obstacles divers ; mais aussi et surtout leur maitrise des techniques de rap, et la profondeur de leurs textes. Ces rappeurs de la rive nord se revendiquent alors le talent, mais pas nécessairement les moyens financiers qu’il faudrait, et concèdent à leurs pairs de la rive sud les moyens, mais pas le talent. Ceci entraine une bataille farouche entre les rappeurs, dont des clashs dans les chansons, ou encore des battles, soit verbalement, puis aussi des bagarres (physiquement). Plusieurs rappeurs racontent ainsi avoir eu à s’affronter physiquement, soit sur les plaines d’Abraham, ou à Montmorency, et qu’il y aurait même eu un décès. Les clashs verbaux sont plus fréquents, par exemple avec GLD, Shoddy, Souldia et Seif, qui, dans la chanson L’underground se ressuscite (2008) dénigrent violemment et crûment leurs collègues ayant trahi les valeurs de l’authenticité au profit de l’industrie :

Maintenant les rappeurs jouent les gangsters, mais ça prend pas de risques
ça se clashe sur internet, mais y a personne qui vend pas des disques
les MC me parlent de rue, mais ils sont tous des mythos
ça joue les durs, mais dans la rue ils ont tous des `clitos ? `
Moi je fais ça pour les plus rudes du rap en style
je donne du 16 barres, les MC pissent dans leurs strings
Les MC pissent dans leurs strings, ils n’ont pas d’éthique
(...)Ca fait du rap académique pour détruire notre image
en plus ça suce des grosses bites pour passer à Musique Plus
(...) Ce sont tous des stars de la guitare et ça, ça me fait de la peine.

Les rappeurs conscients tels Webster, Showme, Assassin et Seif, tous membres du même collectif (Limoilou Starz), sont quant à eux moins hard (crus) dans leurs mots que les autres, mais non moins agressifs. Ils dénoncent les problèmes politico-sociaux de leur localité, et sensibilisent sur les droits civiques, tout en prônant un discours généralement « positif » auprès des jeunes (aller à l’école, ne pas faire de la prison, etc). Leur particularité réside dans le style soutenu de leurs textes ou encore le lyricism, mais aussi les messages conscients qu’ils véhiculent. Ainsi leur rap s’apparente généralement à un rap littéraire, avec des rimes complexes placées en seize mesures, auxquelles ils rajoutent quelques procédés rhétoriques et techniques propres à eux dans l’articulation (l’art de dire les mots) et le flow (rythme sur lequel le rappeur place ses rimes). Webster (leader du collectif Limoilou Starz) est le seul rappeur à partager ses techniques de rap à travers des ateliers d’écriture.


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Webster, Eman (du groupe Accrophone) et Assassin à la soirée de lancement d’un album (bar Bal de lézard) à Limoilou. Ph : Marie-Thérèse Atséna Abogo.

Webster et la prise de conscience du l’histoire cachée de la présence des Noirs

Un des champs de bataille de Webster est de faire prendre conscience de l’histoire de la présence des Noirs au Québec depuis plusieurs siècles, dans le but de combattre la discrimination des Afro-Québécois et de leurs descendants. C’est en fait pour informer un plus grand public souvent mal instruit par les premiers livres d’histoire et autres médias d’information que l’immigration des Noirs serait plus ancienne que les années 70. En fait, selon plusieurs historiens, les premiers Africains arrivés au Canada sont des anciens esclaves libérés ayant aidé la couronne britannique à combattre les indépendantistes américains au 17e siècle, comme le démontre Laurence Hill dans son livre The Book of Negroes (2009). Webster s’intéresse particulièrement à la présence des Noirs au Québec dans sa chanson « Québec History X » (en collaboration avec Karim Ouellet) : il dénonce l’histoire cachée des Noirs au Québec, mais surtout derrière elle celle de l’esclavage, dont on parle moins. Quelques exemples sont cités, dont celui de Mathieu DaCosta, qui est un homme noir (libre) ayant travaillé à titre d’interprète pour les Européens auprès des autochtones, ainsi que d’Olivier Lejeune, arrivé apparemment de Madagascar en 1628, et documenté comme le premier esclave noir africain en Nouvelle-France vendu à plusieurs reprises par des membres du clergé



Bataille pour un marché

Certains rappeurs de la haute ville de Québec se confrontent souvent avec les propriétaires des boites de nuit à cause de leur tentative de promotion dans leurs clubs, à des fins de recrutement des clients. C’est en fait une guerre de marché qui semble être en faveur des nouveaux promoteurs du hip-hop et reggae-dance-hall (dont Eddie et) Natte) qui estiment que la colère des membres de l’industrie mainstream révèle parfois leur embarras à voir les petits promoteurs qu’ils sont grignoter et gagner progressivement leur clientèle. Les confrères « noirs  », souvent recrutés comme videurs de boite de nuit, et travaillant pour les gros promoteurs « blancs » (les propriétaires des clubs tels le Dagobert, le Maurice sur la Grande-Allée) se trouvent alors méprisés et verbalement provoqués, qualifiés entre autres «  d’esclaves modernes  » (extrait de l’entrevue avec Eddie Racine), car ces derniers trahiraient la cause des Noirs pour travailler pour les Blancs riches.

Le marché des petits promoteurs est quant à lui dominé par les entrepreneurs tels Raphael, propriétaire du Label Abuziv Music, ou encore Nicolas, de la boutique et marque vestimentaire Nikélaos, eux aussi québécois de souche. Quelques rares entrepreneurs immigrants africains comme Ulrich, promoteur et propriétaire de la boutique et marque Richo Rich, sortent du lot pour offrir une différence de style et d’approche à la clientèle. Assez respectés, leur notoriété inspire du fait de leur longue expérience dans le milieu. L’appât du gain ne serait alors qu’un prétexte pour justifier sa respectabilité et sa notoriété. Ainsi Stratège, rappeur et entrepreneur (producteur, photographe et vidéographe), aide ses pairs à avoir une visibilité par l’entremise des vidéoclips réalisés à travers son label Cemont Films. Les budgets sont assez restreints, mais l’homme de la stratégie a « toujours un moyen, même quand il n’y a pas moyen » (Extrait de l’entrevue avec Stratège). Ainsi la capacité des rappeurs à créer du revenu en réappropriant leur art pour en faire du business n’est pas exempte de zones d’ombres.


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Parrano, Webster et GLD pendant le tournage d’un vidéoclip au parc Bardy (Limoilou). Ph : Marie-Thérèse Atséna Abogo.

Bataille de territoire

Il existe des conflits pour la possession du territoire entre les rappeurs et les institutions, mais aussi entre les rappeurs entre eux, et les membres potentiels de gangs de rue. Un rappeur raconte ainsi avoir été gravement poignardé par un autre, pendant que son confrère aurait été menacé de mort, se faisant pointer un pistolet sur le front, certainement par des membres d’un gang de rue qui estimaient que les deux rappeurs n’avaient pas à se retrouver sur leur territoire. Mais les raisons restent assez floues. On fleurte facilement avec le trafic de drogue ou autre stupéfiant dans les milieux hip-hop. Cette raison sera vaguement évoquée au courant de l’enquête, par souci des représailles policières. Les rappeurs insisteront pour dire que les fautifs les connaissaient bien cependant. Certains parmi ces derniers avaient déjà offert à leurs sœurs (de quelques rappeurs) de « danser », sous-entendu, d’être leurs pimps (gérants des prostituées ou danseuses de nuit). On attribuera aux rappeurs agressés des liens avec les réseaux proxénètes, et à certains même d’être à la tête de ces réseaux (1). Il semblerait que les réseaux seraient de nature criminelle et organisés, tel un gang, qui se sectionne en territoire. Néanmoins, la nuance faite est toujours que « c’est à Montréal et pas à Québec », et on précise également : « ils font partie de la mafia haïtienne ». La mafia haïtienne de Montréal-Nord a déjà fait parler d’elle dans plusieurs écrits, cependant, on rappelle que ce ne sont pas forcément des rappeurs, mais plutôt des affiliés aux gangs qui viennent recruter de la clientèle dans des shows (spectacles) de rap.

Le milieu hip-hop de Québec est d’abord un milieu artistique où les rappeurs qui ont du talent veulent transmettre leur passion. Cependant, certains rappeurs conscients se sont hissés en acteurs de la résistance, à partir de tactiques, des arts-de-faire propres à eux pour combattre la domination dont ils sont victimes et contester l’ordre établi (Certeau, 1980). Ils entrent ainsi en conflit avec non seulement certains patrons du business déjà bien établis, mais aussi avec leurs pairs qui ne respectent plus les valeurs de la culture. Plus encore, des rappeurs à l’étude se hérissent en propriétaires terriens, et confrontent l’ordre politique et économique de leur région ; certains pour mettre fin aux injustices régulièrement subies, notamment de la part des agents de police, mais d’autres, pour gagner un revenu longtemps approprié par les acteurs établis du mainstream musical.

(1) Notamment à cause de l’affaire Scorpion, mettant en cause un scandale de prostitution juvénile, reconnue comme étant l’activité lucrative du gang de rue « Wolfpack ». Les proxénètes présumés de « Scorpion », membres de ce gang de rue démantelé par la police en 2002, ont fait face à des chefs d’accusation de gangstérisme, de proxénétisme, d’agressions, d’agression sexuelle, de menaces et d’avoir vécu des rentes des produits de la prostitution des jeunes filles mineures. Deux frères rappeurs d’origine rwandaise sont plusieurs fois signalés à cause de leur appartenance au Wolf Pack, dont un écopera de 30 mois d’emprisonnement, tandis que l’autre associé au collectif de rap 187, ré-écopera de huit autres années de prison pour une prise d’otage. Un troisième rappeur, d’origine haïtienne, qui était quant à lui membre du Limoilou Starz, sera interdit de séjour au Québec.


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Espace mural marqué par un taggeur dans un coin central du quartier Limoilou. Photo : Marie-Thérèse Abogo.

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