ALGERIE / FRANCE - Kaouther Adimi : Nos Richesses

ALGERIE / FRANCE - Kaouther Adimi : Nos Richesses

Par Guy Dugas - auteur du réseau Agora francophone / AFI
27 août 2017

Qui est donc Edmond Charlot (1915-2004) ? Un être discret et modeste, dont l’importance cependant fut grande entre la France et l’Algérie : dès l’automne 1936, à 21 ans, il créa en plein centre d’Alger, rue Charras, une minuscule librairie/bibliothèque nommée "Les Vraies Richesses", sans autre appui que les encouragements d’un de ses professeurs déjà versé dans la littérature, et l’enthousiasme de quelques amis de son âge. Très rapidement, une phalange d’écrivains débutants talentueux : Albert Camus, Emmanuel Roblès, Claude de Fréminville, René-Jean Clot, Max-Pol Fouchet... qui a pris l’habitude de se réunir aux "Vraies Richesses", pousse le jeune Edmond dans une folle aventure éditoriale qui se poursuivra jusqu’à la veille de l’Indépendance et le double plasticage de la librairie, et fera même de Charlot, durant la guerre, l’éditeur de la France libre, publiant, dans des conditions difficiles Vercors, Kessel, Gertrude Stein et tant d’autres.

En 2015, la célébration du Centenaire d’Edmond Charlot, à l’initiative de l’association "Méditerranée vivante" qui depuis des années s’efforce de faire vivre sa mémoire, et avec le soutien du Ministère de la Culture, avait permis d’en savoir un peu plus sur lui, dont la modestie avait effacé la plupart des traces de cette action.
Plusieurs colloques et conférences, en France et au Maghreb, et surtout de nombreuses publications (1), fournirent à cette occasion un matériau inédit permettant à beaucoup de découvrir cette figure majeure de la vie culturelle franco-algérienne de 1936 à 1961.

À l’aide de ce matériau, la jeune et prometteuse Kaouther Adimi (2) a su nous donner un roman tout à la fois léger et profond sur ce que Bourdieu nommait le "mixte franco-algérien". Dans Nos Richesses, elle imagine un jeune Algérien d’aujourd’hui, Ryad, du même âge qu’Edmond Charlot à ses débuts, étudiant à Paris et parfaitement acculturé à la France, que son père a contraint de revenir à Alger pour y effectuer un stage : son travail consistera à vider puis repeindre une minuscule bibliothèque sans nom, mais riche d’une mémoire intacte, située rue Hamani, ex- rue Charras, en plein centre d’Alger – le local étant appelé, une fois repeint, à accueillir... un magasin de beignets !

Le roman joue alors sur deux tableaux, deux époques, deux milieux : l’Algérie d’aujourd’hui, consumériste, manichéenne et volontairement oublieuse d’une partie de son passé – et celle d’il y a 80 ans, certes affligée du colonialisme tout aussi manichéen et oublieux d’une partie du passé de cette région, mais où quelques hommes de bonnes volonté comme Edmond Charlot et sa "bande" de jeunes artistes tentent avec acharnement de faire surgir une culture commune et ouverte sur l’avenir.

Avec l’aide du vieil Abdallah, gardien de la mémoire des lieux, à la lecture des correspondances retrouvées et d’un journal intime de pure fiction d’Edmond Charlot, Ryad comme le lecteur de ce roman prendront peu à peu conscience que de "vraies richesses" hantent l’histoire franco-algérienne non dite, traversant les générations et les différences ethniques ou religieuses. Ce sont là nos richesses partagées, plus fortes que ce qui peut nous opposer – et la leçon posthume d’Edmond Charlot.

(1) Parmi lesquelles on citera : Des Ecrivains chez Charlot (Pézenas/Alger, Domens/El Kalima, 2015), le monumental Catalogue raisonné d’un éditeur méditerranéen (Domens, 2015) et les actes du colloque du Centenaire, Edmond Charlot, passeur de culture
(2) Déjà auteur de deux romans, L’envers des autres (Actes Sud, 2011) et Des Pierres dans ma poche (Le Seuil, 2016)

Kaouther Adimi : Nos Richesses. Paris, Le Seuil éd., août 2017.
Photo du logo : Le Seuil éd.