MAROC - Par Ahmed Ismaïli

MAROC - Par Ahmed Ismaïli

Année Francophone Internationale 2017 - 2018
17 décembre 2017

POLITIQUE et SOCIÉTÉ

Deux événements majeurs ont marqué l’année 2017 : le Hirak, mouvement de protestation à Al Hoceima, au nord du pays, et un blocage politique qui a duré six mois avant d’aboutir à la mise en place du gouvernement Saâd Eddine Othmani. En effet, depuis la mort de Mouhcine Fikri, grossiste en poisson le 28 octobre 2016, broyé par un camion d’éboueur alors qu’il s’opposait à la saisie de sa marchandise, la région du Rif est en pleine ébullition. On peut y voir une résurrection du Mouvement du 20 février, version marocaine du Printemps arabe qu’on croyait mort, dans la mesure où il s’agit là aussi de manifestations organisées par des jeunes réclamant plus de dignité et de meilleures infrastructures susceptibles de fournir du travail et de permettre aux citoyens de vivre décemment.
Dans un premier temps, les partis de la majorité ont qualifié les jeunes activistes de traîtres et de séparatistes soutenus par l’étranger, avant de reconnaître que leurs revendications étaient tout à fait légitimes. Une délégation ministérielle s’est même déplacée de Rabat pour discuter avec les chefs du mouvement. Mais ceux-ci ont refusé dédaigneusement de les recevoir sachant que le vrai pouvoir était entre les mains du roi.

Il faut préciser qu’en comparaison avec son père, Mohammed VI a un rapport plus apaisé avec le nord du pays. C’est une région qu’il affectionne et où il se rend souvent, surtout en été où la côte est fort appréciée. Mais si de grandes villes comme Tanger connaissent un essor remarquable, les habitants de certaines petites agglomérations se sentent plutôt délaissés.
Au cours d’un prêche du vendredi, un imam d’El Hoceima fustige les activistes. Nasser Zezafi, leur fer de lance, s’empare du micro et s’adresse à son tour aux fidèles pour défendre la cause des contestataires, en soulignant le caractère social et pacifique du Hirak, ridiculisant ainsi l’imam. Pour le Pouvoir, c’était la ligne à ne pas franchir. Zezafi et ses amis sont incarcérés et transférés à la prison de Oukacha, près de Casablanca au début de juin 2017. Dans la foulée, on procédera à l’arrestation du journaliste et militant Hamid El Mahdaoui qui se mêle à la foule. Tout en se disant monarchiste, ce dernier se permet de dévoiler sans cesse des affaires de corruption sur son site d’information Badil. Il sera condamné à trois ans de prison ferme et à une amende de vingt mille dirhams. Mais les manifestations continueront à se dérouler aussi bien au Rif que dans certaines grandes villes du royaume comme Rabat et Casablanca.

Le Premier ministre Saâd-Edinne El Othman

D’autre part, après un long voyage à l’étranger, Mohammed VI décide, vers le 15 mars 2017, de limoger le Premier ministre Abdelilah Benkirane (en même temps Secrétaire général du parti islamiste PJD) et de le remplacer par le psychiatre Saâd-Edinne El Othman, autre cadre du même parti, mais beaucoup plus souple. En effet, A. Benkirane rejetait obstinément les conditions que voulait lui imposer son richissime ministre de l’Agriculture de plus en plus puissant. Il refusait en particulier d’intégrer dans son gouvernement des membres de l’Union socialiste des forces populaires (USFP) battue aux dernières élections législatives et dont la direction est devenue, aux yeux de beaucoup d’observateurs, prête à tout pour plaire au Palais. Puis le roi désigne une commission dirigée par Driss Jettou, président de la Cour des comptes et ancien Premier ministre, pour enquêter sur les causes du retard dans la réalisation d’un projet de développement d’El Hoceima. Au lendemain de la présentation du rapport de cette équipe, de nombreux hauts fonctionnaires seront démis de leur fonction. Citons parmi eux Nabil Benabdallah ministre de l’Habitat et secrétaire général du Parti du Progrès et du Socialisme (PPS, ex-communiste) devenu pourtant un ardent défenseur du trône. Certains grands commis de l’État seront même frappés de bannissement.

ÉCONOMIE

Sur le plan économique, le fait le plus saillant reste la volonté timidement affichée par la Banque Centrale marocaine de procéder à la flexibilité du dirham. Arme à double tranchant. En effet, cette mesure risque de se traduire par une dévaluation de la monnaie locale. Certes, elle favoriserait, en principe, l’exportation des produits locaux et leur compétitivité, la préservation des réserves en devise et permettrait d’assainir les finances conformément aux directives du FMI qui préconise inlassablement la libéralisation des systèmes de change. Mais elle aboutirait aussi à l’augmentation du prix des produits manufacturés importés et des hydrocarbures à un moment où la facture énergétique est assez élevée. On comprend pourquoi inflation et crise monétaire, rendant l’avenir de la devise du pays incertain, hantent les esprits.

Le 20 juin 2017, Abdellatif Jouahri, gouverneur de Bank Al Maghrib s’attaque violemment aux banques commerciales du royaume accusées de spéculations contre le dirham, en faisant circuler la rumeur d’une éventuelle dévaluation, et incitant par là même, les entreprises à effectuer des retraits considérables de devises.
Cependant, la campagne agricole 2016-2017 a été plutôt satisfaisante : la production céréalière (blé dur, blé tendre et orge) a atteint, malgré la canicule qui a marqué le mois d’avril, 96 millions de quintaux. Il faudrait rappeler ici que l’agriculture, qui reste à la merci des aléas climatiques, constitue jusqu’à présent le secteur économique le plus important du royaume. Elle représente 14 % du produit intérieur brut, pèse d’une manière décisive sur le taux de croissance du pays et fait vivre quasiment la moitié de la population.

De même, plus encore que les phosphates, l’industrie automobile est en plein essor. Étant le second producteur de voitures à l’échelle du continent après l’Afrique du Sud, le Maroc tente de profiter de sa situation géographique stratégique. Des firmes françaises (Renault), espagnoles, allemandes, américaines, japonaises et sud-coréennes multiplient leurs sites dans le pays, en particulier à Tanger, Casablanca et Kénitra. Destinés essentiellement à l’exportation, 345 000 véhicules ont été fabriqués, ce qui représentait un chiffre d’affaires de l’ordre de 6 milliards d’euros.


L’usine Renault à Tanger - Ph : presse Renault

En outre, suite à la crise économique qui a frappé, pendant les dernières années, ses partenaires occidentaux, le Maroc s’efforce de diversifier ses marchés. Il s’intéresse davantage à d’autres régions du monde telles que l’Asie du Sud-est, le Brésil, la Chine, l’Inde, la Russie et surtout l’Afrique qui représente deux milliards de consommateurs potentiels. Après les pays francophones, le royaume investit dans les pays anglophones du continent. Il est question en effet de construire un gazoduc Maroc-Nigéria. L’Office chérifien des phosphates (OCP) entend édifier une usine en Éthiopie, projet évalué à cinq milliards de dollars. Le royaume a même l’intention de bâtir toute une ville au sud du Soudan, baptisée Juba.

De même, profitant des accords de libre-échange, Attijari Wafabank et BMCE bank, qui gèrent, entre autres, des opérations de transfert de fonds entre l’Afrique et l’Europe et des projets de développement, s’implantent dans de nombreux pays subsahariens. Ce dynamisme économique s’accompagne d’une bataille diplomatique aboutissant, en dépit de l’opposition de l’Algérie, à la réintégration du royaume à l’Union africaine après trois décennies d’absence. Rabat avait en effet quitté cette organisation pour protester contre l’acceptation de la demande d’adhésion de la République arabe sahraouie démocratique.

Toujours au niveau du continent, le Maroc s’enorgueillit de deux autres exploits : la victoire des Lions de l’Atlas sur l’équipe de la Côte d’Ivoire, les qualifiant pour la Coupe du monde de football en 2018 en Russie (2 buts à 0, le 11 novembre 2017) et le lancement d’un satellite de surveillance dans l’espace dans la nuit du 7 au 8 novembre 2017 à partir de la Guyane, engin fabriqué par une firme franco-italienne et dont le coût est estimé, selon le journal Le Monde à 500 millions d’euros (édition du 19/11/2017). Mais des tragédies endeuillent parfois le pays en rappelant l’une de ses plaies béantes : l’extrême pauvreté d’une bonne partie de la population. Dernier drame en date : le 19 novembre 2017, une quinzaine de femmes sont mortes dans une bousculade dans la région d’Essaouira, au sud du Maroc, lors d’une distribution de produits alimentaires.


Ph : Flick - Julien Sanine

CULTURE

Différents débats ont été organisés au cours de la 23° édition du Salon International de l’Édition et du Livre (SIEL) de Casablanca (9-19 février 2017. Ils ont porté notamment sur l’histoire du Maghreb, l’écrivain Edmond Amrane El Maleh, la revue d’avant-garde des années 70, Souffles, et des mouvements littéraires en Afrique.

Leila Slimani, son succès fait d’elle une voix forte de la francophonie - Ph : wikimedia commons - Heike Huslage-Koch

Lauréate du prix Goncourt, la Franco-marocaine Leïla Slimani a présenté son second roman Chanson douce [Gallimard, 2016] à Rabat, à Casablanca et à Tanger avant de publier Sexe et mensonge, la vie sexuelle au Maroc [Éd. des Arènes, 2017]
De son côté, le peintre, sculpteur et écrivain Mahi Binebine, a signé Le Fou du roi [Stock et le Fennec, 2017] où il évoque l’histoire douloureuse de son propre père, bouffon de Hassan II, en mettant l’accent sur la relation entre les deux hommes, le premier devant renier son fils aîné, croupissant au fond du bagne de Tazmamart après avoir participé, à son insu, à une tentative d’assassinat du monarque.
Dans le cadre de la 22° édition du Festival International du Cinéma d’Auteur [29 octobre-4 novembre 2017], de nombreux films marocains récents ont été projetés au théâtre Mohamed V de Rabat, tels que Pluie de sueur de Hakim Belabbes [Grand Prix du Festival National de Tanger, 2017], A Mile in my shoes de Saïd Khallaf [Palme d’or du meilleur long métrage de la 4° édition du Festival du film arabe et européen de Luxor, 2016], Le Clair-obscur de la jeune réalisatrice Khaoula Assebab Benomar, Les Larmes du diable de Hicham El Jebbari
Le public a eu l’occasion de voir également une quinzaine de longs métrages et de courts métrages en compétition pendant la 18° édition du Festival National de Tanger dont, La main de Fadma de Ahmed El Maânouni, Pluie de sueur de Hakim Belabbes et Le Clair-obscur de Khaoula Assebab Benomar et surtout Headbang Lullaby de Hicham Lasri [l’histoire d’un policier chargé de sécuriser un pont qu’une grande personnalité politique est censée traverser. Une œuvre originale, dense, touffue où l’humour et la poésie occupent une place centrale, et où se succèdent clins d’œil, hommages et références aux grands cinéastes d’avant-garde].
D’autres festivals internationaux se sont déroulés comme d’habitude dans diverses villes : Festival International du Cinéma méditerranéen à Tétouan en mars, Printemps des Alizés [avril-mai], Musiques sacrées du monde à Fès [du 27 au 30 avril 2017] Mawazin-Rythmes du monde à Rabat [mai] Gnawas et musiques du monde à Essaouira [du 12 au 20 mars 2017], Journée mondiale de l’Afrique [13 et 14 mars 2017] et Tanjazz à Tanger (21 et 22 septembre 2017)

Ahmed Ismaïli
Professeur honoraire
Faculté des Lettres de Meknès


Photo du logo : Flickr - Antonio Cinotti