Matéo Maximoff - Le roman des Roms en langue française

Matéo Maximoff - Le roman des Roms en langue française

Extraits de "Savina" - édition Wallada

Les persécutions, l’esclavage, le nomadisme, l’holocauste... Maximoff fut la voix de ceux que nos sociétés réduisent au silence. Un grand auteur d’expression française.

15 novembre 2010 - par La rédaction de ZigZag

Matéo Maximoff (1917 - 1999)

Mateo Maximoff
Le Prix de la liberté - Matéo Maximoff
Edition Wallada

Matéo Maximoff a consacré sa vie à l’impossible : transmettre les mots, les gestes et les pensées des « fils du vent ». Cet auteur rom, né Barcelone dans une famille venue de Russie, s’est installé à Romainville, en banlieue parisienne. Une vie dans une cabane, où le photographe Doisneau l’a immortalisé, passée à écrire l’histoire déchirante de son peuple. Les persécutions, l’esclavage, le nomadisme, l’holocauste... Maximoff fut la voix de ceux que nos sociétés réduisent au silence. Si le Rom fait pleurer une corde, chante la violence d’un amour impossible ou danse fièrement le regard hautain il est accepté par tous mais si il outrepasse ce rôle, qui lui sert de permis de séjour, il devient indésirable. Si indésirable, si transparent, si banni que même les moins obtus de « chez nous » en oublie le fondement de leur histoire. Matéo Maximoff s’est battu contre l’oubli en se forgeant le rôle de passerelle entre ces deux mondes qui n’en finissent pas de se repousser...

Ph : Matéo Maximoff

EXTRAITS

Mateo Maximoff

L’hiver avait été pénible, non seulement pour Ika et sa famille, mais aussi pour ceux qui étaient mieux équipés qu’eux. Pour les roms, à présent que le printemps était venu, rouler paraissait une promenade. En six mois, une distance considérable avait été parcourue. L’automne les trouva toujours cheminant et, à l’entrée de l’hiver suivant, ils étaient parvenus en Europe centrale, dans les pays qu’ils avaient quittés une dizaine d’années auparavant.
Ayant atteint leur but, si l’on peut appeler cela un but, les chefs se réunirent sous la tente de Tchoukouro. Ika, malgré sa jeunesse, fut admis à cette réunion : il avait le droit de prendre la parole dans le conseil des vieux. Le jeune homme n’ayant pas de tribu propre, on le considérait comme appartenant à celle de son beau-père. Quant à Klébari, nul ne songeait même à prononcer son nom, et bien moins à lui demander son avis.

Nous avons parcouru des milliers et des milliers de kilomètres, commença Tchoukouro. Malheureusement nous avons à déplorer la perte de nombreux chevaux et surtout la mort de quelques femmes et enfants. Ne nous plaignons pas trop. Nos ancêtres ont fait ce même parcours dans des conditions moins favorables. Certes, ils étaient plus robustes que nous. Les nouvelles générations ne sont pas à féliciter, sauf Ika qui fait exception. Je ne le flatte pas parce qu’il est mon gendre, mais nous avons reconnu une fois pour toute son courage.
Si nous parlions d’autre chose ? dit Tchangara.
J’y viens. En effet, les roms qui se trouvent dans cette contrée sont plus ou moins nos parents éloignés. En vingt ou trente ans, les gens changent de mentalité. Il y aura parmi eux beaucoup de jeunes que nous ne connaissons pas. Et je vous demande à tous de chercher à vivre en bonne intelligence avec eux. D’autre part, nous sommes trop nombreux. Il faut songer à nous séparer en une ou deux tribus. Qui veux me suivre ?
Moi ! cria Tchangara. Nous sommes ensemble depuis plus de trente ans et je ne voudrais pas mourir sans toi.
D’accord, dit Tchoukouro. Je pense que mon gendre nous suivra. Nous ne serons pas nombreux ainsi. Demain nous partirons chacun de notre côté ; Tchangara et moi prendrons une autre route. Quittons-nous en amis et la joie sera plus grande lorsque nous nous rencontrerons. (page 92, 93)


Pendant que les femmes étaient en train de faire leur toilette, les roms se réunirent au milieu du campement. Comme toujours, les enfants rôdaient autour, intéressés par tant de monde. Ils étaient d’ailleurs les plus bruyants et il fallut un certain nombre de gifles pour les faire taire.

Le temps se prêtait à merveille à la cérémonie. Le soleil se leva et la température en ce début de printemps était assez douce. Le ciel était pur et sans nuages. Rien ne laissait prévoir un changement. Le calme régnait. Même les feuilles des arbres restaient immobiles. Les oiseaux eux-même se taisaient. On aurait dit que la nature entière avait décidé de ne pas troubler la justice des roms.

Il n’était pas facile de commander à des centaines de personnes et de faire régner la discipline. Déjà un rom avait de la peine à donner des ordres à sa tribu, et il s’agissait cette fois de dix ou douze tribus ; car en ce jour, provisoirement, Falka était le chef incontestable de tous ceux qui l’avaient élu comme krisinitory.

Le vieux rom, prenant son rôle au sérieux, voulait donner l’exemple. L’un de ses jeunes fils lui apporta une marmite en cuivre ; il la renversa et sa femme la couvrit d’une vieille chemise. Falka s’assit dessus comme un roi sur son trône. Bientôt ses deux neveux s’assirent à leur tour, ainsi que les autres roms. Elles avaient revêtu leurs plus riches atours, comme pour un jour de fête, mais aucune ne portait de bijou, en signe de deuil. Klébari de son vivant, n’aurait pu espérer une telle cérémonie en son honneur.

Pour les roms, il n’existe pas de rang. Le titre de chef n’est qu’honorifique. Les titres de reines ou rois des tziganes ne sont nés que de l’imagination des écrivains plaisantins, et un rom est un rom, qu’elles que soient son intelligence, sa force ou sa richesse. La kris, autour du nom de Klébari, allait commencer comme s’il avait été l’un des plus puissants roms. (Page 152, 153)

Ph : Matéo Maximoff

Savina - Mateo Maximoff
Edition Wallada

Savina

Matéo Maximoff

édition Wallada - 1986

Chez le même éditeur :

- Les Ursitory

- Le Prix de la liberté

- La Poupée de Mameliga
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