TCHAD - Par Fidel Mingar Monodji

TCHAD - Par Fidel Mingar Monodji

Année Francophone Internationale 2017 - 2018
11 février 2018

Plus qu’une année d’austérité, 2017 est marquée de contestations sociales et de paralysie économique. Les effets des 16 mesures d’austérité prises l’année précédente se manifestent de plus en plus négativement sur tout le pan de la société et font agiter les syndicats et les activistes de la société civile. Alors que les politiques eux, s’opposent frontalement sur le projet de réforme institutionnelle du gouvernement. Et comme pour ne rien arranger, le budget 2018 s’annonce déficitaire de plusieurs centaines de milliards de francs Cfa même si le succès en septembre dernier à Paris du Plan national de développement (PND 2017-2021) continue de donner espoir aux entrepreneurs nationaux. On dirait que ce pays perdu dans les savanes africaines, qui avait une croissance économique avoisinant les deux chiffres il y a quelques années, vit désormais sous perfusion de l’aide des partenaires et des pays amis. Cette situation porte un coup sérieux à sa réputation et à l’État de droit que prétendent renforcer les autorités à travers la réforme des institutions en 2018.


Croissance économique ou non, une population souvent sous assistance - Ph : Flickr - Utenriksdepartementet UD

POLITIQUE

De la visite d’État du Président Turc Recept T. Erdogan, au remaniement gouvernemental à la veille de Noël en passant par la libération de l’opposant Laoukein K. Médar où le sommet extraordinaire de la CEMAC mettant en œuvre la libre circulation, les actualités politiques de cette fin d’année 2017 ont marqué les esprits au Tchad. Aussi, la décision de l’administration Trump interdisant l’accès au territoire américain aux ressortissants tchadiens a bien surpris malgré la performance il y a quelques mois de la diplomatie tchadienne conduisant à l’élection de Moussa Faki Mahamat à la tête de la Commission de l’Union africaine (UA).

Idriss Deby opère un rapporochement appuyé avec la Turquie - Ph : page Facebook I. Deby

En effet, le Président Erdogan qui visite pour la première fois le Tchad en ce mois de décembre est en tournée dans trois pays africains (Soudan, Tchad, Tunisie). Au Tchad, tout a été fait pour ne pas fâcher le dictateur turc : les écoles turques appartenant à son opposant Fethullah Gülen ont été retirées de son autorité et confiées à une fondation proche du régime d’Ankara. En retour, l’homme fort d’Ankara a signé plusieurs accords économiques et de coopération culturelle avec son homologue tchadien Idriss Deby. Erdogan a ouvert sa mallette et a promis, par exemple, la construction d’un nouveau pont sur le fleuve Chari à N’Djamena, celle d’un complexe culturel turc à l’hippodrome de N’Djamena juste derrière le stade Mahamat Idriss Ouya et des bourses d’étude aux étudiants tchadiens. Cette visite, il faut le dire, a donné une bouffée d’oxygène à la diplomatie tchadienne trahie et mise en difficulté par le décret anti-migratoire du locataire de la Maison-Blanche interdisant aux ressortissants tchadiens l’accès au territoire américain à partir du 18 octobre dernier. Décision qui sera malheureusement confirmée par la Cour Suprême américaine au début du mois de décembre. Le Tchad remplace ainsi son voisin Soudan et se retrouve à côté des autres pays africains comme Somalie et Libye à être inscrit sur la « liste noire » des États indésirables par Washington. Si cette décision reste difficile à comprendre, celle concernant la corruption où seraient mêlés le Président Deby, l’ancien ministre sénégalais des Affaires étrangères Cheikh Tidiane Gadio et un certain homme d’affaires chinois, est inacceptable pour les partisans du président tchadien. Décidément, on dirait que le régime despotique de N’Djamena est dans la visée cyclonique de l’administration Trump. Le président Deby nie toute implication dans cette affaire semble être plutôt préoccupé par la situation au nord et à l’est du pays. Le général Président ne décolère pas contre le Qatar et rompt ses relations diplomatiques avec ce pays qu’il accuse de soutenir les mouvements rebelles qui s’activent dans cette partie du pays. Mais en attendant ses démêlées judiciaires avec la justice américaine et diplomatique avec le Qatar, le Président Deby a surpris ses homologues de la Communauté Économique et Monétaire d’Afrique Centrale (CEMAC) en faisant du Tchad, le 1er pays de la sous-région à ouvrir ses frontières à la libre circulation des personnes et des biens. Cette décision sera suivie par les autres États et au sommet extraordinaire de novembre dernier à N’Djamena, ce vieux principe sera acté solennellement par tous. Mais la question de sa mise en effectivité se pose. Car, dans la zone CEMAC, la libre circulation des personnes et des biens n’a jamais été une priorité, du moins, pour certains États qui s’opposent toujours à l’application de ce principe qui est pourtant inscrit dans les textes de base de l’institution. D’ailleurs, la CEMAC est la seule sous-région africaine qui traine les pas en la matière. Sur le même ordre d’idée, le Mali et le Tchad ont décidé d’ouvrir leurs frontières respectives à la libre circulation des biens et des personnes lors de la visite du Président malien Ibrahim B.K. à N’Djamena il y a quelques mois.

Au plan intérieur, l’opposant Laoukein K. Médar a été acquitté par la justice après avoir été accusé de détournement des fonds publics. L’ex-candidat à la présidentielle de 2016 et maire de la capitale économique Moundou, arrêté le 13 juillet 2017 a séjourné finalement pendant plus de quatre mois en prison avant d’être libéré fin novembre dernier. Malgré tout, l’opposant a été déchu de son poste par le conseil municipal de sa ville natale. Si l’opposant a eu la chance d’être libéré, certains activistes et journalistes arrêtés et détenus illégalement depuis quelques mois continuent de croupir en prison.

B. Mahadine - Ph : Amnesty International

L’un d’eux, B. Mahadine activiste et blogueur fait l’objet de campagne « 10 jours pour signer » d’Amnesty International sur Facebook. Et à l’heure où nous écrivons ces lignes, il continue son séjour en prison au grand dam de ses avocats qui ne cessent de critiquer cette détention illégale. Toujours au plan intérieur, un nouveau remaniement dit de récession a frappé l’appareil gouvernemental dirigé depuis presque deux ans par Albert Pahimi Padacké. Au moins, neuf postes ministériels ont été compressés avec le départ de certains ministres comme celui de l’intérieur Ahmat M. Bachir ou de l’enseignement supérieur Mackaye H. Taïsso. Aussi, il importe de signaler aux inconditionnés de la politique tchadienne que, pour la première fois, le parti FAR de Yorongar Ngarledji, ex-leader de l’opposition tchadienne a organisé son 1er congrès ordinaire du 28 au 29 décembre 2017 à N’Djamena après une vingtaine d’années d’existence. Les congressistes ont préféré reconduire le vieil opposant et président fondateur à la tête du parti.
Aussi, le gouvernement tchadien dans les perspectives du Forum national inclusif qu’il entend organiser au premier trimestre 2018 a rendu public fin novembre dernier, le rapport du Comité technique d’appui aux réformes institutionnelles. Ce rapport dont un avant-projet de modification de la constitution y figure soulève tant de controverses. Pour le président Deby qui l’a souhaité pendant l’élection présidentielle de 2016, il est temps de rendre performantes nos institutions et de renforcer la démocratie au Tchad après plus d’un quart de siècle d’expérience démocratique. En clair, dit-il, « notre modèle d’organisation administrative, c’est à dire la forme même de l’État doit être revue pour en finir radicalement avec l’État centralisé en renforçant les responsabilités locales dans les domaines qui touchent directement à la vie des citoyens ». C’est dans cet esprit que ce forum inclusif regroupant toutes les forces vives de la nation va être organisé afin de « déboucher sur une refonte constitutionnelle de grande ampleur ». Mais pour ses opposants, ce n’est ni plus ni moins des manœuvres qui consisteraient à pérenniser la dynastie Deby au pouvoir. Comme quoi tous les ingrédients sont réunis pour une nouvelle année de contestations socio-politiques.


L’agriculture et l’élevage en question - Ph : Flickr - UNAMID

ÉCONOMIE - SOCIÉTÉ

Sur le plan économique, rien ne va au pays des Sao. L’économie est en berne. Les réformes entreprises depuis plus d’une année n’ont pas donné le résultat escompté. Et l’espoir semble reposé sur le seul Plan national de développement (PND) 2017-2021. Ce fameux plan d’à peu près 5 500 milliards de francs CFA (soit près de 8,5 milliards d’euros), faut-il le rappeler, a été couronné de succès à Paris début septembre dernier. Sur les 300 projets regroupés en quatre axes, un tiers de financement était déjà acquis avant le déplacement de Paris. Avec cette panoplie de projets, les autorités tchadiennes tentent de séduire les bailleurs étrangers d’investir au Tchad, car le pays offre des opportunités uniques en Afrique. Et l’opération de séduction semble réussir vu la mobilisation des donateurs et investisseurs. Ils ont répondu très favorablement à l’invitation des autorités tchadiennes. Mais, comme par le passé, l’écart entre les promesses et leurs concrétisations reste grand et se transforme quelquefois en illusion. Toutefois, pour l’artisan de cet ambitieux projet gouvernemental, le ministre de plan et de l’économie Nguéto Tiraïna Yambaye, il y a cette fois-ci plus d’espoir, car ce PND « offre de bons retours sur investissement ». Le problème est que l’espoir chanté par les autorités n’est pas entendu par la population qui sombre dans l’inquiétude tant l’année qui s’achève n’a pas souri. Le sevrage brutal de la population par les mesures d’austérités ne laisse pas cette dernière dans l’espérance économique. Et la loi de finances 2018 semble renforcer ce pessimisme même si, selon la Banque mondiale, le PIB du Tchad va passer de -6,4 % en 2016 à 2,4 % en 2018.

Décidément, avec un budget déficitaire de plus de 496 milliards FCFA (environ 890 millions $), le pays aura du mal à sortir du gouffre cette année. Et de nombreuses mesures renforçant l’austérité que contient cette nouvelle loi de finances ne sont pas de nature à garantir la quiétude sociale. En plus, l’échec de négociation avec la multinationale Glencore dont l’État a contracté une dette colossale retarde la mise en œuvre du programme du FMI au pays.
Devant cette situation chaotique, l’État tchadien tente de réorienter son économie vers le monde rural. Et lors des assises des commerçants de son parti, le Président Deby en a profité pour prévenir les Tchadiens qu’il n’y a pas une autre voie de salut que celle qui mène à l’agriculture et à l’élevage. Sauf qu’il a du mal à convaincre les entrepreneurs nationaux d’adhérer à sa politique de révolution agricole et pastorale. L’horizon est bien sombre !

À N’Djamena, une nouvelle usine de cimenterie financée par l’entreprise marocaine CIMAF a été inaugurée par le Président Idriss Deby cette année, mais sa commercialisation est renvoyée aux calendes grecques, pour faute d’accord sur son prix de vente. Aussi, la construction d’une nouvelle centrale électrique hybride de 100 mégawatts a été lancée ainsi que le projet d’extension du réseau d’adduction d’eau potable dans la capitale tchadienne.
Au chapitre de la société, le 1er Forum panafricain de la jeunesse a eu lieu du 29 juin au 1er juillet 2017 à N’Djamena. Cette messe de la jeunesse panafricaine a réuni les représentants des 54 États africains et a été honoré par la présence du Président tchadien, de son homologue guinéen et président en exercice de l’UA Alpha Condé, du président de la Commission de l’UA Moussa Faki Mahamat et de plusieurs autres éminences. Le forum avait pour thème : « Tirer pleinement profit du dividende démographique, en investissant dans la jeunesse ». L’occasion était belle pour le Président guinéen de rappeler, à titre de référence, à la jeunesse africaine le combat pour la liberté et la dignité de l’Afrique qu’a mené de grandes figures historiques comme Mandela, Lumumba et autres.


Une vision de l’avenir - Ph : page Facebook du Forum panafricain de la jeunesse

Hindou Oumarou Ibrahim - Ph : page Facebook H. Oumarou Ibrahim

Heureusement que certains jeunes Africains comme la Tchadienne Hindou Oumarou Ibrahim tentent de ressembler à ces figures d’espérance africaine. Cette dernière, par son combat en faveur des peuples nomades et du réchauffement climatique, a gagné le prix France Libertés 2017 de la Fondation France Libertés de Danielle Mitterrand. Aussi, le combat contre la faim et les autres vulnérabilités a conduit le Directeur général de l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) José Graziano Dasilva a effectué une visite de travail au Tchad du 6 au 8 avril 2017. Cette visite est motivée par la situation critique dans le bassin du Lac-Tchad qui a d’ailleurs fait l’objet d’une Résolution spéciale (2349 : 2017) du Conseil de sécurité le 31 mars dernier.
Aussi, à signaler sur le plan de la lutte et bien précisément de la lutte syndicale, que de nombreux syndicats et associations de la société civile (magistrats, enseignants, agents de la santé, élèves & étudiants, etc.) ont appelé aux grèves et aux manifestations cette année pour exprimer leur ras-le-bol, face à la crise sociale causée par les mesures d’austérité. Malheureusement, les négociations ont tendance à ne rien donner poussant ainsi certains mouvements à la radicalisation. Alors que le gouvernement dos au mur, à lui, tendance soit à rester de marbre soit à réprimer les contestations de la population dans le sang. À ce sujet, il suffit juste de lire le rapport d’Amnesty International de cette année, intitulé « Entre récession et répression, le coût de la dissidence au Tchad », pour s’en acquérir les réalités.

SPORT - CULTURE

L’une des bonnes nouvelles sportives de cette année est la qualification des Sao version Basketball au second tour des éliminatoires de la coupe du monde 2019. Les Basketteurs tchadiens ont canardé la Guinée par 85 à 51 à Yaoundé au Cameroun. Aussi, le Tchad a accueilli à N’Djamena la 3e édition d’un tournoi particulier appelé tournoi « Balle au pied Africa tour ». La compétition s’est déroulée en décembre dernier au centre Don Bosco d’Abena. Toujours sur le plan footballistique, nous signalons le lancement officiel le 10 novembre dernier de la saison sportive de l’Académie de Football de Milezi (AFM) dans le 1er arrondissement de la capitale. L’AFM a été créée par un arrêté du ministère de la Culture, de la Jeunesse et des Sports en 2011 (N° 019/MCJS/SG/2011) en vue de « développer le football à la base et de planifier la relève des footballeurs des équipes nationales Sao dans différentes catégories ». Sur cet élan et pour mieux développer le sport, le gouvernement a créé une nouvelle entité qui a fusionné toutes les autres qui existent. Ce nouvel organisme est l’Office national d’appui à la jeunesse et aux sports (ONAJES), pour soutenir les initiatives de la jeunesse et développer le sport au pays des Sao. C’est aussi manifestement le souci du Président de la Fédération internationale de football association (FIFA), Gianni Infantino qui s’est exprimé lors de sa visite officielle au Tchad le 26 février dernier.

Au chapitre culturel, l’élection Miss Tchad 2017 a eu lieu le 17 février dernier au Palais du 15 janvier à N’Djamena. Mademoiselle Mingar Beimbaye Caroline âgée de 19 ans et candidate de la région de Mandoul a été élue reine de la beauté tchadienne. Celle qui a la lourde responsabilité de porter la couronne nationale et défendre la beauté féminine a reçu comme cadeau un véhicule. Signalons que cette élection qui a regroupé 23 candidates représentant les 23 régions du Tchad a été organisée par une société privée, mais sur la supervision du ministère de la Culture, contrairement aux autres éditions précédentes organisées par le ministère lui-même. Aussi, pour la première fois le ministère de la Culture a lancé le «  Mois du livre » en novembre dernier. Il consiste à faire la promotion de la littérature et des auteurs tchadiens. Parlant toujours de la littérature, le jeune Allah-Kauis Neneck a été sacré lauréat du 1er prix « Joseph Brahim Seïd » avec sa nouvelle intitulée « Aliki ».

Sur le plan musical, la 4e édition du festival de slam « N’Djam s’enflamme en slam » a eu lieu du 23 au 29 octobre dernier dans la capitale tchadienne. Ce festival modeste s’internationalise de plus en plus avec la participation cette année de 17 pays. Son promoteur Didier Lalaye alias Croquemort, médecin de son état, vit entre la Hollande et le Tchad. Pour la réussite de cette messe des grandes gueules, Croquemort bénéficie de l’appui technique de son ami Manuel Deuhb alias Zyzou. Aussi, le public ndjamenois a accueilli chaleureusement le 3 décembre dernier le mythique groupe ivoirien Magic Système. Les magiciens d’Anoumabo sont venus arroser leurs 20 ans de carrière au Tchad en offrant deux séries de concerts à N’Djamena. Bien avant eux, le roi de la rumba congolaise Koffi Olomidé alias MM Mopao a donné un concert VIP lors d’une soirée de gala le 20 mai dernier à N’Djamena. Pour finir, le chantre Mbaidigsem Djimhoutoum a sorti un album de 8 titres. L’album intitulé « Œuvre de la croix » est produit à Douala (Cameroun) et porte un message d’espoir, de reconnaissance, mais aussi de témoignage envers l’éternel Dieu tout puissant.

Fidel Mingar Monodji - Consultant juridique, enseignant à l’École nationale d’administration (ENA) - Tchad

Photo du logo : Flickr - UNAMID