Rebecca Vaisserman, comédienne et auteure par Bigué Bob

Rebecca Vaisserman, comédienne et auteure par Bigué Bob

21 décembre 2019 - par Bigué Bob 
L’entretien entre Rebecca Vaisserman et Bigué Bob - © Arnaud Galy - Agora francophone
L’entretien entre Rebecca Vaisserman et Bigué Bob
© Arnaud Galy - Agora francophone

« Je ne pense pas que la création puisse justifier qu’on ait eu un comportement inapproprié » - Rebecca Vaisserman

Elle laisse paraître, innocemment, un côté féministe. Demandez-lui de se présenter et elle vous dira qu’elle a 27 ans, comédienne et autrice. Larousse ne reconnaît pas encore le mot autrice, mais pour Rebecca Vaisserman c’est le féminin d’auteur. Elle y tient et utilise toujours ce mot en parlant de sa carrière de dramaturge. Ce côté féministe se précise quand elle donne son avis sur la dissociation entre un artiste et son œuvre lors d’une rencontre à la résidence 10 sur 10 à Saint-Louis. Elle y participe pour la 4e fois.

Vous êtes comédienne et auteure. Vous sentez-vous plus comédienne que dramaturge ou le contraire ?
C’est mon éternel questionnement intérieur. C’est toujours compliqué. Je pense qu’il y a quelque part où l’un ne va pas sans l’autre. Je me dis que je ne pourrais pas ne faire qu’écrire. J’ai énormément besoin du rapport au groupe, du travail de plateau. Ceci dit, je travaille moins en tant que comédienne qu’en tant qu’autrice. Pour l’instant, je fais les deux. Pour moi, c’est aussi deux choses différentes. D’un côté j’écris, de l’autre je joue. Cela se mélange. Mais je ne travaille pas sur mes textes. Pour l’instant, je me sens autant l’un que l’autre.

Il y a un débat actuel qui vous concerne autant l’un que l’autre : doit-on dissocier l’artiste de son œuvre ? Quel est votre avis sur la question ?
C’est une question sur laquelle je réfléchis beaucoup ces derniers temps et j’ai beaucoup de mal à me positionner. Il a y a eu la sortie du dernier film de Roman Polanski (ndlr, J’accuse, première sortie en Belgique le 13 novembre 2019) qui a relancé un très vif débat. Il y a énormément d’accusations de viol à son encontre. Il y a une relance de ces questions-là dans l’espace public. En France, on étudie beaucoup, au lycée, les textes de Louis Ferdinand Céline qui avait tenu des propos antisémites. Il ne s’est jamais caché de cela, mais avait une culture de la dissociation entre l’œuvre et l’artiste. Nadav Lapid qui est un cinéaste israélien qui a travaillé pendant longtemps en France disait admirer la France où on peut condamner un homme et admirer son œuvre. Cela est possible, mais je crois qu’il y a une prise de position individuelle. J’ai du mal à trouver une position publique à tenir. À titre personnel, ce film de Polanski, je n’ai pas envie de le voir. Par contre, qu’on aille jusqu’à l’interdire en salle, je trouve cela compliqué. Cette année, on a attribué le prix Nobel de littérature à Peter Handke (ndlr auteur autrichien) qui avait été un fort soutien au régime yougoslave. Je pense qu’il y a une forte marge entre certains artistes et les œuvres qu’ils produisent.

Que voulez-vous dire par là concrètement ?
Quand la personne est coupable, je condamne les actes. Là, il n’est pas question de lui chercher des excuses. Il n’y a pas d’excuses pour des gens qui sont coupables. En tous les cas, la justice fera son travail. La question de l’œuvre se pose après. Je suis contre tout interdit. Je suis contre toute forme de censure.

Concrètement pensez-vous qu’aujourd’hui si Polanski est condamné pour viol on devrait interdire la projection de son dernier film dans des festivals ou en salle ?
Quand une personne est condamnée, elle paye sa dette à la société sous forme d’emprisonnement. J’ai toujours pensé, même si c’est rarement le cas, que la prison sert de rédemption. Les situations sont souvent différentes. Il y a des accusés et des condamnés. Encore une fois, cette question peut relever d’une prise de position individuelle. Au moment de l’accusation, il est bien de ne pas atténuer les faits en raison de l’œuvre. Dernièrement, on a eu beaucoup de polémique sur des metteurs en scène pour des harcèlements envers leurs comédiennes. Il y a un rapport de pouvoir de la part d’hommes sur des femmes. Il y a ces questions aussi qui sont en jeu et qui nécessitent d’être posées. Il faut qu’on arrête de dire que c’est à cause de l’art ou que c’est comme ça qu’ils travaillent. Rien ne justifie qu’on soit un tortionnaire d’une manière ou d’une autre. Je ne pense pas que la création puisse justifier qu’on ait eu un comportement inapproprié.

À votre avis les femmes vivent-elles ces histoires comme les hommes ?
Ces questions concernent le plus souvent des hommes que des femmes. Ce qui est très révélateur d’un certain état de notre société. Il y a ce drame qui est la mise en doute permanente de la parole des victimes. Récemment, il y a eu Adèle Haenel (ndlr actrice française) qui a mis en ligne une longue interview avec le site d’information Mediapart pour parler d’attouchements qu’elle aurait subi de la part de Christophe Ruggia (ndlr réalisateur, scénariste et producteur français). Elle a eu le courage de dire ce qu’elle a vécu parce qu’elle a atteint aujourd’hui un certain niveau. Ce qui est dramatique. Elle est une actrice extrêmement reconnue donc elle peut parler sans risquer de mettre en danger sa carrière. Cela pose la question de toutes celles qui ne peuvent pas parler parce que quand on n’est pas connu et qu’on parle de ce genre de choses, on va être blacklisté. Ce sont des questions qui méritent d’être posées publiquement et qui méritent une réflexion collective.

En tant qu’écrivain pourriez-vous partager vos ressentis ou un combat personnel à travers vos écrits ?
Dans mes textes, je donne un axe, mais je ne vais pas imposer un point de vue. Mon travail n’est pas d’apporter des réponses, mais de poser des questions. Si j’avais quelque chose à dire sur le racisme je poserais des questions : pourquoi, comment, d’où ça vient ? Je ne donnerais pas mon point de vue.

Parlons d’autre chose, qu’est-ce qui vous a menée à l’écriture ?
Pour moi, écrire a toujours été une chose évidente. À six ans, j’ai commencé à écrire. J’ai toujours su que j’avais un lien à l’écriture. J’ai toujours dit qu’un jour j’écrirais un livre. J’ai écrit toute ma vie. Le premier texte que j’ai publié est un roman. J’ai suivi une formation de comédienne à Paris et c’est aussi là que mon rapport à l’écriture, spécifiquement au théâtre, s’est beaucoup précisé.

Votre premier roman a été primé, qu’est-ce que cela a représenté pour vous ?
J’étais assez jeune quand il est sorti. J’avais 21 ans. J’avoue que je n’avais pas tout à fait nécessairement compris ce qui se passait. Avec le recul, je pense que j’aurais pris tout cela en charge différemment. À l’époque, cela m’a paru un peu hasardeux. Ce texte était publié parce qu’il avait gagné un concours de jeunes auteurs. Après cela, il a été lauréat du premier roman de Chambéry. D’un côté, cela m’a confirmé qu’il y avait quelque chose dans l’écriture vers laquelle je pouvais aller. D’un autre côté, j’ai pris cela tranquillement au sens où je me suis dit que je n’avais pas non plus le prix Goncourt ! J’ai continué tranquillement.

Comment êtes-vous arrivée à cette résidence 10 sur 10 ?
J’avais déjà écrit une pièce de théâtre, « La solitude », qui avait reçu les encouragements du Centre national de théâtre de France devenu Artcena. J’avais envie de continuer après, mais avec 10 sur 10 c’est vraiment une histoire de hasard. Il y a un site internet, théâtrecontemporain.net, sur lequel, je regarde toujours les annonces. J’y vais assez régulièrement. Un jour, c’était en 2016, je vois un appel à résidence en Pologne où on cherchait des auteurs. L’appel à candidatures devait être clôturé le 17 octobre. Je regardais alors la date et on était le 17 octobre. J’arrêtais tout et annulait tout pour écrire et envoyer ma lettre de candidature. J’étais sélectionnée pour la première résidence d’écritures. C’était le début d’une grande aventure. Après, j’ai pu en faire trois autres. J’ai écrit 4 pièces pour la collection 10 sur 10.

Vos textes ont été interprétés par de jeunes comédiens amateurs. Comment avez-vous vécu ces moments ?
Je considère que ce qui est intéressant dans l’écriture c’est ce qui va nous être renvoyé par les gens qui lisent, qui entendent. À partir du moment où mon texte est publié, il y a une partie qui ne m’appartient plus. C’est toujours très touchant d’entendre les gens dire les mots qu’on a écrits tout seul dans notre coin. Cela permet aussi d’ouvrir beaucoup de sens. On a des retours de gens qui interprètent le texte chacun à leur façon. Ils nous disent parfois des choses qu’on n’avait pas envisagées. Pour moi, c’est toujours très heureux même si parfois on est confronté à des interprétations contraires. On se dit, ce n’est pas cela que je voulais dire. Ce qui peut être très douloureux. Moi, je ne l’ai pas encore vécu très violemment. J’espère que cela n’arrivera pas trop vite. Du moment où le texte est écrit, je considère qu’il appartient à tous ceux qui veulent se l’approprier. Ce n’est plus de mon ressort. Je n’ai pas de contrôle sur ce qui se passe. Aussi, je travaille très peu sur mes propres textes. J’ai fait quelques mises en lecture de « Je me souviens », le premier texte que j’ai écrit pour 10 sur 10. J’en fais également cette année pour un autre de mes textes en long format qui s’appelle “Salle de traite”. Il est rare que je fasse cela, seulement quand les occasions se présentent. Sinon, je n’aime pas trop travailler sur mes propres textes parce que j’envisage toujours que les autres arriveront à y lire des choses auxquelles je n’avais pas fait attention.

Écrire en 10 jours, sur 10 pages et avec 10 personnages, est-ce chose facile ?
C’est un défi. J’ai fait trois résidences. Sur la première, je m’étais vraiment dit que j’y allais sans idée de ce que j’allais écrire parce que je voulais savoir si j’étais capable d’écrire, de tout construire de A à Z, en 10 jours. Cela a été très stressant au début jusqu’à ce que j’arrive à trouver mon texte. C’est la troisième fois que je participe. J’ai pris cette résidence avec beaucoup plus de calme que les autres. Je me dis que ça va et que j’ai le temps. Vous savez 10 jours c’est long et c’est court en même temps. Mais en écrivant comme ça mon 4e texte, j’arrive mieux à gérer le fait d’avoir cette contrainte. Après, il faut se dire qu’on rend le texte qu’on a eu le temps d’écrire en 10 jours. Donc, si on avait eu un, deux ou trois mois je ne pense pas qu’on aurait écrit la même chose. Il faut faire avec cette contrainte-là.

Est-ce de l’adrénaline qui vous inspire mieux ou est-ce un facteur bloquant ?
J’ai réussi à ne pas être paralysée par ce stress en me disant qu’il faut le faire maintenant... et dix personnages, c’est énorme. Je pense qu’il faut trouver une espèce de forme de détente par rapport à ces contraintes en se disant que le cerveau sait qu’il n’a que 10 jours et il sait qu’il faut 10 pages et 10 personnages. Donc, il faut lui faire confiance, il va bricoler tout cela. En écrivant, le nombre de personnages apparait et on se dit que cela rentre dans les cases de ce qu’on nous demande. Moi, je m’inspire beaucoup du lieu où j’écris. Ici, il y avait beaucoup de choses inspirantes. J’ai passé beaucoup de temps au début de cette résidence à écouter, regarder, m’imprégner tranquillement.

Jusque-là quelles sont les thématiques que vous avez proposées dans vos textes concernant les résidences 10 sur 10 ?
Je travaille essentiellement sur la question de la mémoire et de la transmission. Cela peut se transposer de manière différente. Je travaille toujours à partir de grandes questions de société et j’étudie dans mes textes comment cela se passe au niveau individuel. Mon premier texte, “Je me souviens”, racontait le parcours d’un jeune migrant qui arrivait en France, dans ce qui était la jungle de Calais, qui a été démantelée depuis. Je me suis intéressée à son rapport avec ses camarades de classe qui voyaient ce jeune garçon arriver. Au fur et à mesure, on découvrait son histoire et son parcours. Après, j’ai fait un autre texte : “Les cerisiers en fleur”. L’histoire partait de la guerre d’Algérie. C’était la thématique de l’appel à projets. J’y racontais comment un couple franco-algérien s’était retrouvé séparé par le début de cette guerre. Ensuite, il y a eu la résidence Molière. Elle concernait la réécriture de pièces de ce dernier. J’étais tombée sur “Le bourgeois gentilhomme”. C’était un peu différent. Je partais de ce texte-là que j’ai essayé d’actualiser.

Était-ce facile de réécrire Molière ?
Non ! Cela a été très, très difficile et en même temps une expérience incroyable pour moi. Pour cette résidence, on avait donné des préférences pour ne pas que les auteurs se retrouvent avec des pièces avec lesquelles ils n’avaient aucune affinité. On nous avait demandé un top 3 et moi j’avais donné mon top 5. J’ai eu le numéro 5. Je m’étais dit, cela ne commence pas bien parce que c’était le dernier sujet dont je rêvais. J’avais relu “Le bourgeois gentilhomme’ avant d’y aller. À ce moment-là, je vivais en Afrique du Sud. Il y avait le décalage énorme entre mon quotidien là-bas et le fait de me replonger dans cette histoire de Molière. Cela ne me paraissait pas si compliqué. Je crois que tous les auteurs de cette résidence s’étaient dit la même chose. Quand on s’est retrouvé le premier jour face à l’ordinateur à vouloir écrire, on s’est rendu compte que c’était beaucoup plus difficile. L’intérêt du texte pour moi était de trouver ce que Molière peut nous dire aujourd’hui. Je ne voulais pas d’une chose d’il y a trois siècles. Cela m’a pris une semaine entière pour réussir à trouver mon axe. J’étais vraiment très, très désespérée pendant toute la semaine en me disant que je n’allais pas y arriver. C’était la première fois que j’avais cette sensation de ne pas pouvoir m’en sortir. Je m’en suis quand même sortie, mais ce texte reste toujours comme un petit miracle pour moi d’autant plus que j’ai appris qu’il va être monté dans beaucoup de festivals 10 sur 10. Cela veut dire que c’est un texte qui a trouvé un écho chez des profs et des jeunes.

Vous êtes à votre quatrième résidence. Quel est l’intérêt de venir et revenir ?
Il y a beaucoup de paramètres différents. J’écris mon quatrième texte ici. Cela me fait 4 pièces publiées. De manière concrète, il y a certaines bourses ou subventions en France destinées à des gens qui ont déjà publié 1 ou 2 livres. Cela sert de ce côté-là. D’un autre côté, c’est un travail sur l’écriture. Je vois mon évolution à travers celle de mes textes. Il y a la dimension de la rencontre. On est avec neuf autres auteurs à chaque fois qui viennent d’un peu partout. Cela crée des liens très forts. J’ai beaucoup revu certains de ceux avec qui j’avais fait ma première résidence. On a même des projets de travail. Cela permet vraiment de croiser nos univers. Il y en a qui font à côté de la mise en scène ou du jeu. Il y a plein de choses qui peuvent se recouper aujourd’hui.