Atiq Rahimi, prix Goncourt 2008.

Atiq Rahimi, prix Goncourt 2008.

Syngué sabour
24 octobre 2009 - par La rédaction de ZigZag

Extraits

La femme réapparaît. Cheveux défaits. Regard égaré. Après un détour, elle vient s’affaisser contre la tête de l’homme. « Je ne sais pas ce qui m’arrive. Mes forces défaillent de jour en jour. Comme ma foi. Tu dois comprendre. » Elle le caresse. « J’espère que tu arrives à penser, à entendre, à voir... me voir, m’entendre... » Elle s’adosse au mur, et laisse passer un long moment – peut-être une dizaine de tours de chapelet, comme si elle l’égrenait encore au rythme des souffles de l’homme-, le temps de réfléchir, de partir dans les recoins de sa vie, et puis de revenir avec des souvenirs : « Tu ne m’as jamais écoutée, tu ne m’as jamais entendue ! Nous ne nous sommes jamais parlé de tout cela ! Cela fait plus de 10 ans que nous nous sommes mariés, mais nous n’avons vécu ensemble que deux ou trois ans. Non ? » Elle compte. « Oui, dis ans et demi de vie commune, trois ans de vie commune ! C’est maintenant que je compte. C’est aujourd’hui que je me rends compte de tout ! » Un sourire. Un sourire jaune et court qui remplace mille et un mots pour exprimer ses regrets, ses remords... Mais très vite, les souvenirs l’emportent : « A l’époque, je ne me posais même pas de questions sur ton absence. Elle m’était si naturelle. Tu étais au front. Tu te battais au nom de la liberté, au nom d’Allah ! Et cela justifiait tout. Cela me donnait espoir et fierté. D’une certaine manière, tu étais présent. En chacun de nous. » (Pages 67 – 68)

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« A la veille de sa mort, ton père m’a fait venir, seule auprès de lui. Il agonisait. Il m’a murmuré : Ma fille, l’ange de la mort m’est apparu, accompagné de l’ange Gabriel. Celui-ci m’a dévoilé un secret que je te confie. Maintenant, je sais où se trouve cette pierre. Elle est dans la Ka’aba, à la Mecque ! Dans la maison de Dieu ! Tu sais cette Pierre Noire autour de laquelle tournent des millions de pèlerins durant la grande fête de l’Aïd. Et bien, ce n’est pas autre chose que cette pierre dont je te parlais... Au paradis, cette pierre servait de siège à Adam... mais, après que Dieu eut chassé Adam et Eve sur terre, il l’a fait descendre pour que les enfants d’Adam puissent lui parler de leurs détresses, de leurs souffrances... Et c’est cette même pierre que l’ange Gabriel a offerte à Agar et à son fils Ismaël comme oreiller après qu’Abraham eut banni la servante et son fils dans le désert. Va là-bas ! Livre-lui tes secrets jusqu’à ce qu’elle se brise... jusqu’à ce que tu sois délivrée de tes tourments. » (Pages 87– 88)

Avant qu’elle ait ramassé son voile, ces mots surgissent : « Syngué sabour ! » Elle sursaute, « voilà le nom de cette pierre : syngué sabour, pierre de patience ! La pierre magique ! », s’accroupit auprès de l’homme. « Oui, toi, tu es ma syngué sabour ! » Elle effleure son visage délicatement, comme si elle touchait réellement une pierre précieuse. « Je vais tout te dire, ma syngué sabour, tout. Jusqu’à ce que je me délivre de mes souffrances, de mes malheurs, jusqu’à ce que toi, tu... » Le reste, elle le tait. Laisse l’homme l’imaginer.
Elle quitte la chambre, le couloir, la maison... (Pages 90 – 91)

"Quand je pense à ton père, je déteste de plus en plus ta mère. Elle l’a laissé reclus dans une petite chambre humide où il dormait sur une natte de jonc. Tes frères le traitaient comme un fou. Tout simplement parce qu’il était parvenu à une grande sagesse. Personne ne le comprenait. Au début, moi aussi, j’avais peur de lui. Non pas à cause de ce que rabâchaient ta mère et tes frères à son propos, mais par le souvenir de ce que ma tante avait subi avec son beau-père. Cependant, peu à peu je me suis rapproché de lui. Avec beaucoup de crainte. Mais en même temps avec une curiosité obscure. Indéfinissable. Une curiosité presque excitante ! C’était peut-être cette partie de moi, hantée par ma tante, qui me poussait vers lui. Une envie de vivre la même expérience qu’elle. C’est effrayant, non ? » (Page 115)

Atiq Rahimi

Syngué sabour

édition P.O.L