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MAURITANIE - Retour sur l’année 2016-2017

MAURITANIE - Retour sur l’année 2016-2017

30 septembre 2016 - par Ndiaye Sarr 
(Ph : wmc - Ferdinand Reuss)

CULTURE

Cette année, l’actualité mauritanienne est marquée par plusieurs évènements dans tous les domaines. Nous allons cependant commencer par aborder l’actualité culturelle du pays avant d’en évoquer les autres aspects. Il importe également de souligner que nous ne retiendrons, ici, que les évènements majeurs.

Du 12 au 20 mars 2016, la Mauritanie, à l’instar de plusieurs pays francophones, a célébré la Fête de la Francophonie. Divers évènements et manifestations ont eu lieu sur tout le territoire national. Paradoxalement, dans un pays qui se veut arabe et affirme sans détour son arabité au détriment de sa diversité, la langue française est célébrée et magnifiée sans crispation ni gène. En effet, comme chaque année, l’Institut Français de Mauritanie accueille diverses initiatives organisées soit par des associations estudiantines et/ou des organisations qui œuvrent pour la promotion et la défense de la langue de Molière, qui était langue officielle du pays avant d’être évincée et remplacée par l’arabe. Cette dualité linguistique resurgit de temps en temps et atteste de toute la difficulté qu’il y a pour le pays à résoudre l’épineuse question linguistique.

Bareck Ould Beyrouk - Le Tambour des larmes - éd Elyzad

L’année 2016 est également l’année de la littérature francophone mauritanienne. En effet, en avril 2016 à Genève, le prix Ahmadou Kourouma a été décerné à Bareck Ould Beyrouk (Le Tambour des larmes - éd Elyzad). Ce prix est un baume au cœur pour les professeurs, critiques et chercheurs qui se consacrent à cette jeune littérature, à son intégration récente à l’université de Nouakchott et à sa promotion en dehors des frontières mauritaniennes. C’est d’ailleurs grâce au professeur M’Bouh Seta Diagana qu’elle est entrée, sans bruit, à l’université de Nouakchott en 2009.

Dans la même perspective, est parue en juin 2016 la première Anthologie de la littérature francophone mauritanienne aux éditions Joussour/Ponts. Dans l’avant-propos, le coordinateur de ce volume écrit que celle-ci « est censée combler un immense déficit : celui du traitement et de la vulgarisation de la littérature mauritanienne de langue française aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. » Hormis la densité et l’abondance des textes traités (34 œuvres et 19 auteurs) dans cette Anthologie, la «  polémique » autour de cette parution n’est pas passée inaperçue. Une polémique, comme le souligne le coordonnateur scientifique de l’ouvrage Ba Mamadou Kalidou en réaction aux multiples attaques à l’encontre des co-auteurs de l’ouvrage, « qui s’est amplifiée au fil des jours au point de surprendre toute la communauté universitaire, habituée, il faut bien le dire, à travailler dans l’ombre sans jamais qu’ailleurs, on s’intéresse à notre actualité scientifique ». Toutefois, il souligne plus loin : « Et voilà qu’après cette ultime publication, la Mauritanie intellectuelle se réveille de sa torpeur – mieux vaut tard que jamais, pourrait-on se réjouir – et s’intéresse enfin à ce que nous faisons au temple du savoir. Sauf que lorsque les férus de l’actualité ordinaire s’intéressent à ce que nous faisons, ce n’est, hélas, ni pour leur curiosité pour la science ni pour leur goût de l’évaluation objective de notre travail. Mais pour proposer leurs épaules à une pleurnicharde qui chiale, se débat, crie, fulmine, peut-être même se jette-t-elle par terre, parce que des chercheurs ont osé publier une Anthologie de littérature mauritanienne francophone, dans laquelle ils ne disent mot de sa poésie !  » En effet, sur les réseaux sociaux et dans la presse nationale d’aucuns n’ont pas hésité à critiquer les auteurs de l’Anthologie et à qualifier celle-ci de « hontologie » et « d’anthologie de la discorde ». Parmi ceux-là et en chef de file, la poétesse et chroniqueuse Mariem Mint Derwich qui s’est offusquée de l’absence de son unique recueil de poésie Mille et un je, publié en 2014.

Bien avant cette polémique sur la littérature, une polémique avait touché le 7e art. Loin des frontières mauritaniennes, mais non sans retentissement au niveau national. En effet, au début de l’année 2016, le journaliste mauritanien Lemine Ould Salem et le cinéaste français Francois Margolin ont réalisé un documentaire au titre évocateur, Salafistes. Ce film de 70 minutes, coproduit par France 3, n’a pas été accueilli favorablement par les autorités françaises avant d’être interdit aux moins de 18 ans par la commission de classification des œuvres du Centre National de Cinéma (CNC). L’interdiction a été levée le 13 juillet par la justice. Cependant, la nouvelle ministre française de la Culture, Audrey Azouley, a fait appel à cette décision, ce 21 juillet.



POLITIQUE – Droits de l’Homme
Si la censure suscite indignation en France, en Mauritanie elle n’offusque plus personne et devient un fait ordinaire. Du moins, avec l’avènement des réseaux sociaux, des voix s’élèvent pour dénoncer cet acte. Ainsi, l’interdiction d’entrée de Tariq Ramadan sur le territoire national a été largement relayée et dénoncée sur les réseaux sociaux. En effet, Tariq Ramadan, sur invitation de deux associations humanitaires, devait animer une série de conférences du 16 au 20 juillet à Nouakchott. Mais, dès son arrivée à l’aéroport, il avait été mis aux arrêts avant d’être expulsé sans explication vers le Maroc. Aucun membre du gouvernement n’a souhaité s’exprimer sur cette interdiction. Dans une vidéo diffusée en direct sur Facebook depuis l’aéroport de Nouakchott, Tariq Ramadan affirme que cette interdiction «  viendrait de l’influence et de la pression française, saoudienne et/ou égyptienne ». Il faut dire que les relations qu’il entretient avec ces pays ne sont pas tendres. À quelques jours seulement de la tenue du Sommet de la Ligue arabe à Nouakchott, la présence du prédicateur suisse aurait été mal vue par les hôtes dudit sommet, en l’occurrence l’Arabie saoudite et l’Égypte, pensent certains observateurs.

Cette expulsion pose le problème des Droits de l’Homme en Mauritanie. La situation est en effet critique et déplorable. L’arrestation des journalistes et militants abolitionnistes est devenue monnaie courante pour le régime du Général-président Mohammed Oud Abdel Aziz. Les mouvements contestataires, s’ils ne sont pas interdits de manifester, font l’objet d’une féroce répression. Au mois d’avril dernier, Babacar Baye Ndiaye et Jedne Ould Deida respectivement journalistes de Cridem et de Mauriweb, deux sites d’informations, avaient été mis sous mandat de dépôt, par le procureur de Nouakchott-Ouest, suite à une plainte pour diffamation déposée par l’avocat de Bedr Ould Abdel Aziz, fils du chef de l’État. Leurs crimes, est avoir diffusé un article qui accusait le fils du président d’avoir tiré, dans la ferme de son père en Inchiri, sur un berger. Il a fallu une forte mobilisation des journalistes et de la société civile pour que Babacar Baye Ndiaye et son confrère Ould Deida soient libérés.

L’affaire d’un jeune blogueur a resurgi sur le devant de l’actualité au mois avril 2016. Ce jeune forgeron avait été condamné à mort pour « apostasie » en 2014, suite à un article, jugé blasphématoire, qu’il avait publié en arabe dans lequel il revendique les droits à l’égalité de la caste des forgerons à laquelle il appartient. Il avait en effet dénoncé le mépris et la marginalisation dont ses membres font l’objet en Mauritanie avant de souligner que cet ordre inégalitaire est hérité de l’époque du Prophète de l’Islam, en s’appuyant sur des faits historiques. Sa condamnation à mort avait fait couler beaucoup d’encre aussi bien au niveau national qu’international. Cette sentence avait été confirmée en appel par la Cour suprême le 21 avril. Ce qui avait suscité indignation et incompréhension totale dans le monde.

Biram Dah Abeid et Brahim Bilal Ramdhane (Ph : www.biramdahabeid.org)

Les militants anti-esclavagistes de l’IRA n’ont pas échappé aux rafles et la vague de répression qui ont secoué la capitale, pour sans doute assurer la quiétude et le bon déroulement du Sommet de la ligue arabe qui s’est déroulé le 26 juillet dernier. Entre le 30 juin et le 1er juillet, cinq dirigeants de l’Initiative pour la Résurgence du mouvement Abolitionniste (IRA) et plus de 23 activistes ont été arrêtés. Les leaders du mouvement abolitionnistes sont suspectés d’être à l’origine des heurts qui avaient opposé les forces de police à de jeunes habitants d’un bidonville à Nouakchott, faisant plusieurs blessés du côté des forces de l’ordre. Ces arrestations surviennent après la libération de Biram Dah Abeid, président de l’IRA et son vice-président, Brahim Bilal Ramdhane, le 17 mai, après avoir séjourné deux ans en prison. Au lendemain du 30 juin, l’IRA par l’entremise de son président et vice-président, avait reçu, pour la énième fois, une reconnaissance internationale à Washington, cette fois-ci. De la bouche de John Kerry, Secrétaire d’État américain ils recevaient le Prix TIP Heroes Awards 2016, pour saluer les actions menées par le mouvement abolitionniste. À l’heure où nous rédigeons ces lignes, 13 militants de l’IRA dont plusieurs de ses leaders sont emprisonnés et leur procès est fixé le 3 août prochain à Nouakchott.

En somme, les revendications individuelles et/ou collectives sont au cœur de l’actualité mauritanienne. Le régime en place recourt à la violence pour étouffer les mouvements de contestations. Les arrestations arbitraires et la répression des activistes pacifiques sont les seules réponses apportées par l’État mauritanien face à une société assoiffée de liberté et en quête de justice et d’égalité.

Ndiaye Sarr, doctorant (universités Montpellier 3 et Casablanca 2)
ndiayebaidisarr@gmail.com


Photo du logo : Flickr - Michal Huniewicz)

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