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ZIGZAG en TUNISIE - Zigzagueries personnelles

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Le moment du "je" !

23, 24 octobre à Tozeur, ville où les questions qui sclérosent les Tunisiens me rattrapent... Le moment où le séjour en Tunisie fait peau neuve !

12 novembre 2013 - par Arnaud Galy 
Le Chott el Jerid, klaxon comme seul son - © Arnaud Galy
Le Chott el Jerid, klaxon comme seul son
© Arnaud Galy

Je dois être honnête : la tension qui plombe l’atmosphère du pays ne touche guère l’étranger qui passe. Oui, l’écoute des amis ou des personnes rencontrées çà et là nouait l’estomac, car je sentais bien leur malaise face aux incertitudes du temps. Naturellement, l’islamisme sous la forme niqab qui se promène discret et ostentatoire à la fois dans les rues de Tunis soulève quelques inquiétudes légitimes. Le malentendu persistant qui transforme le laïc en « antireligieux » et donc en ennemi fait froid dans le dos. Certes, des signes avant-coureurs sonnent comme des alertes, mais, jamais, personnellement je n’avais ressenti le poids du plomb. Plomb que certains Tunisiens portent, courbés, sans se plaindre, sourire aux lèvres pour ne pas montrer leur pessimisme. Les « soyez le bienvenu en Tunisie  » sont toujours de mise, la francophonie arrondit bien des angles, le bleu du ciel et le parfum de jasmin qui flotte dans l’air sont autant de cosmétiques diminuant l’impact des rides.


Travail périlleux et sourires dans les palmeraies de Tozeur
Ph : Arnaud Galy

Même ce matin là, à Tozeur, tout allait pour le mieux. L’accueil sans fioritures des employés de la palmeraie était un régal. Je mangeais des dattes tombées sur l’instant, prenais des photos des lumières tamisées par les feuilles, m’inquiétais pour ces hommes qui montent pieds nus au sommet des palmiers, souriaient devant leurs efforts à parler un français dont vraisemblablement ils ne connaissaient que les rudiments. Même tranquillité durant la traversée du Chott el Jerid, ce lac de sel, bordé à l’est par des collines pierreuses, qui ne finit jamais de changer de couleurs. Le rose, le gris, le jaune et le bleu se mélangent et se repoussent jusqu’aux dernières gouttes de soleil. Seule la nuit noire stoppe net ces ébats colorés et muets. Un bruit, de temps à autre, interrompt la sérénité du lieu : le klaxon, violent, d’un camionneur qui salue à sa manière le touriste et sa voiture de location reconnaissable à sa plaque d’immatriculation. Un bruit, violent certes, mais motivé par la gentillesse d’un salut généreux.


Le Chott el Jerid, klaxon comme seul son
Ph : Arnaud Galy

Soudain. Stop. Tout s’arrête. L’étranger un brin insouciant est pris à la gorge. Stop. De retour à l’hôtel à Tozeur, le téléviseur s’allume. Ou plutôt, il ne s’allume pas. Derrière son comptoir, l’hôtelier est pétrifié. Il va voir ce qu’il peut faire. Ai-je entendu les nouvelles ? Non. Six gardes nationaux tués à Sidi Bouzid. Non, pas entendu. Comment, par qui ? Des barbus, sans doute. L’homme dégouline de désespoir. Pour son pays qui ne parvient pas à se mettre sur le chemin de l’apaisement et pour lui qui ne voit plus de touristes depuis un an, deux ans peut-être. Revenu d’une pièce éloignée, il porte un nouveau récepteur à brancher sur la télévision. Il marmonne : quel pays, mais quel pays. Je profite de la situation déjà délicate pour lui donner le coup de grâce : je n’ai plus de connexion internet, le WIFI fonctionne, mais je ne peux accéder à mon serveur. Quel pays, mais quel pays... c’est pareil à mon bureau, je pense qu’internet a été coupé.

Les chaines défilent... des centaines de chaines religieuses ou commerciales exhibent des images de propagande. Arabie Saoudite, Libye, Yémen, Iran, Qatar, Syrie... Propagande, religieuse ou commerciale, qui s’écoule sans aucune trêve. Je retourne voir mon agréable et dépité hôtelier. Je suis perdu au milieu de toutes ces chaines, avez-vous France 24 ou TV5 ? Il me regarde droit dans les yeux. Quel pays, mais quel pays. Oui, France 24, heureusement que nous la recevons, sinon comment serions-nous informés ? France 24 est enfin à l’écran. Les images de la Tunisie et les commentaires défilent presque en boucle. Assassinat des gardes nationaux, affrontements avec les occupants d’une voiture suspecte, avocats en robe qui expriment leur colère, gens en pleurs, femmes qui crient en arabe et pleurent... Soudain, j’y suis. Dans la Tunisie qui inquiète les Tunisiens. Je l’avais effleurée. J’ai les deux pieds dedans.

Le lendemain matin, départ pour Hammamet. Quelques centaines de kilomètres... À peine au volant, la radio m’accompagne : RTCI — Radio Tunis Chaine Internationale. Le programme de la matinée prolonge le malaise inauguré la veille au soir. Trois jours de deuil décidés par le pouvoir, RTCI est aussi en deuil. En arabe ou en français, le programme musical pleure et se révolte. Autant les chansons en arabe m’échappent même si je sens bien à la tonalité qu’elles sont peu réjouissantes, autant côté langue française, pas de doute : RTCI est une radio engagée. Brassens, Reggiani, Brel, Aznavour se succèdent. Pas très contemporaines, certes, mais ces voix portent haut et fort le droit à la désobéissance et à la quête de liberté. Les animateurs, animatrices surtout, entrecoupent le programme musical de longues tirades où les mots deuil, martyres, barbus, révolution et incompétence du gouvernement sont répétés, répétés, répétés. Un flash suspend le programme : À Kairouan, une voiture remplie de barbus, d’une Française en niqab et de son mari congolais ont été arrêtés en possession d’argent, d’étuis d’armes et de faux papiers d’identité.

À l’entrée de Gabès, les Gardes nationaux tiennent un rond-point, armes en bandoulière, visages fermés. Mes papiers sont en règle, je n’ai pas d’armes sous le tapis du coffre. Le contrôle est courtois mais... Les gars sont tendus. Pourquoi ne le seraient-ils pas ? Se rendant compte de la froideur de ses collègues, un d’entre eux se fend d’un grand sourire et vient me taper sur l’épaule en m’invitant à reprendre la route et à ne pas m’inquiéter.

À partir de ce moment, comment ne pas éprouver empathie et fraternité envers cette Tunisie majoritaire qui ne sait plus comment faire pour garder son image de marque : « Soyez le bienvenu ! » Moi, je me sens le bienvenu et mille exemples le prouveraient aux sceptiques, mais ce pays doute et se demande si sa légendaire gentillesse sera toujours la meilleure défense contre les forces obscures qui la font vaciller. Je suis contraint à me poser la même question. Enfin, je suis touché par l’atmosphère qui plombe la Tunisie. Un autre séjour commence.


Quelque part autour de Gabès
Ph : Arnaud Galy

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