À la recherche de mes dictionnaires : de la madeleine au millefeuille

À la recherche de mes dictionnaires : de la madeleine au millefeuille

Expression libre et amoureuse

« Longtemps, je me suis couché de bonne heure… et une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait : je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains. » Quel volume ? Où rechercher le temps perdu ? Celui de ces madeleines proustiennes d’hier qui font savourer le présent. En ce qui me concerne, indéniablement… dans un dictionnaire.

17 mars 2021 - par Jean Pruvost 
Jean Pruvost au cœur de ses millefeuilles
© Collection personnelle Jean Pruvost

« Et tout d’un coup, le souvenir m’est apparu. Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin… » Partir à la recherche de ces madeleines, qui ont la saveur des dictionnaires de l’enfance puis d’une vie entière, dès la première bouchée, c’est ce à quoi je suis invité ici. Et si, en vérité, ce voyage très émouvant ne passe pas pour moi par Tante Léonie et Combray, il n’en est pas moins rattaché à des êtres qui me sont chers.

La première bouchée
Ainsi, la toute première bouchée de dictionnaire eut lieu un Noël. Chez ma grand-mère maternelle, au pied du sapin, à Saint-Denis. Y rayonnait en effet, flambant neuf, le matin venu, un parallélépipède de 27 cm de haut, 33 cm de large, sur presque trois centimètres d’épaisseur… À l’époque, au milieu des années 1950, il n’y avait pas forcément de papier cadeau, et la première de couverture offerte par l’éditeur, via le Père Noël, se repérait directement sous le sapin, immédiatement prête à nous faire rêver. Belle image inscrite dans la mémoire de beaucoup d’entre nous…

Rappelez-vous cette couverture, un véritable tableau : un petit garçon et une petite fille y tenaient grand ouvert, au milieu d’un champ parsemé de fleurs, ledit dictionnaire : «  Mon premier Larousse en couleurs ». Dans ce pré fleuri, on pouvait bien sûr cueillir de nombreux pissenlits, le symbole laroussien, entre lesquels voletaient des papillons, neuf exactement, dont deux dans un ciel bleu pâle, sans oublier trois coccinelles. En ouvrant ce dictionnaire couleur de l’espoir et de prés fleuris, format italien, « 4000 mots, mis à la portée des enfants dont 2250 définis et classés  » et « près de 2000 tableaux et dessins », un dictionnaire conçu par Marthe Fonteneau et Suzanne Theureau, le monde serein nous appartenait.
C’est donc par un format particulier – à y mieux réfléchir, presque tous les dictionnaires se démarquent par un format impressionnant – que je découvrais le « dictionnaire  ». En ouvrant ces grandes pages, chacune riche de deux colonnes séparées par un délicat rinceau, et chaque article ou presque incluant une illustration charmante, s’installait la rêverie. Le voyage d’un mot à l’autre se profilait, heureux, constructif. Pour le mot « dictionnaire  », justement ce « premier Larousse en couleurs » avançait une définition, en forme d’exemple explicite : « Dans mon dictionnaire, j’apprends ce que les mots veulent dire. » Peut-on faire plus simple ? Et juste au-dessous, figurait un article délicat, « Dieu  », résumé dans un habile exemple. « Le prêtre dit : Le monde a été créé par Dieu. »

L’arme secrète
Il y eut ensuite les Petit Larousse illustré, celui de mes grands-parents, celui de mes parents. Ce dernier n’était pas tout jeune : il s’agissait du millésime 1949. Un millésime que je récupérerai plus tard pour ma collection de Petit Larousse qui serait complète vers 1990, du premier paru en 1905 au tout dernier.
Et puis, en sortant du collège, je découvrais tardivement en classe de première l’intérêt d’un grand dictionnaire de langue française en plusieurs volumes. Mes parents, professeurs de sténodactylographie, et ce faisant sensibles aux mots, étaient en train en effet, par souscription, de faire l’acquisition progressive du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, qui s’appellerait bientôt le Grand Robert, une fois le petit paru en 1967. Je ne savais pas encore que ce dictionnaire participerait de mes bons résultats scolaires…

De fait, le 15 juin 1950 avait été couronné par l’Académie française le premier fascicule du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, conçu par Paul Robert, bien avant que ne le rejoignent Josette Rey-Debove et Alain Rey. Ce premier fascicule était une merveille, à l’aune de ce qui suivrait. D’où le Prix reçu, prix sitôt suivi d’une grande campagne de souscription lancée par Paul Robert. Je ne sais comment mes parents firent partie des souscripteurs, mais je garde précieusement une lettre que mon père avait envoyée à Paul Robert en raison d’un volume défectueux, lettre à laquelle Paul Robert avait répondu fort aimablement, avec évidemment l’envoi d’un nouveau volume. Hélas, le volume défectueux, qui serait aujourd’hui une pièce de collection, fut perdu !
En vérité, je ne prêtais aucune attention à ces dictionnaires : à l’époque, être très bon élève et champion de babyfoot suffisait à mon bonheur… Mais je découvris, presque par hasard, vers 1965 donc, que les volumes du « Robert  », trônant dans la maigre bibliothèque de mes parents, constituaient en réalité une mine exceptionnelle de citations ! Or, les dissertations de l’époque en étaient un réceptacle privilégié. J’ai rapidement compris le profit que je pouvais tirer de l’œuvre de Paul Robert : sitôt un sujet de dissertation donné, j’ouvrais le volume aux quelques mots-clefs du sujet et je glissais mine de rien des citations, çà et là dénichées dans le dictionnaire, au cœur de la dissertation : effet garanti. Quelle culture il a ce Jean Pruvost ! pensait le professeur. Je me gardais bien d’évoquer la source… Les notes s’envolaient, toute honte bue. Ainsi, le dictionnaire devint pour moi, jusqu’en terminale, un accélérateur de bonnes notes, à moindre frais.

Vint l’entrée en première année de faculté. Après avoir hésité entre l’anglais et les Lettres, je choisissais ce qui selon moi me coûterait le moindre effort, les Lettres. C’est qu’au babyfoot s’ajoutait en effet la guitare, dévoreuse de temps. Et ce fut, en première année de Lettres, de superbes découvertes, notamment Apollinaire, qui rime d’ailleurs avec dictionnaire. Il constitua un nouveau déclencheur pour le dictionnaire, le poète étoilé n’étant de fait pas avare de mots parfois rares, « les trompettes marines » par exemple. Je découvrais ainsi à la bibliothèque de Clermont-Ferrand les dictionnaires encyclopédiques. À l’époque brillait notamment le récent Larousse en trois volumes, tout en couleurs, mais aussi celui en dix volumes, et j’y plongeais avec délice, oubliant parfois l’objectif initial : décrypter le vocabulaire d’Apollinaire.
Pour l’heure, si l’outil « dictionnaire  » était découvert, il n’était qu’un ami, assurément bon compagnon d’études, littéraires. La grande histoire d’amour n’était pas encore née. Au reste, à l’Université de Clermont-Ferrand, lieu de mes premières études on était très éloigné de la linguistique et de la lexicologie. Notre seule référence était le Grevisse et Vaugelas, pas si mal en vérité.
Il fallut pour ce contact amoureux avec les dictionnaires que, n’ayant pas encore commencé ma troisième année, celle de la licence de Lettres, je décide pour des raisons sentimentales de gagner ma vie et de passer un concours de l’enseignement où je fus d’emblée reçu. Ce qui m’entraîna en région parisienne : j’y découvrais ainsi le merveilleux métier de professeur, avec cependant la ferme intention de finir mes études. Je m’inscrivais donc à l’université voisine, celle de Paris XIII.

De coups de foudre en coups de foudre
Ce fut un double choc : tout d’abord, la découverte de la linguistique, et concomitamment, le coup de foudre intellectuel pour un professeur, Bernard Quemada, qui nous racontait avec une fougue contagieuse l’histoire des dictionnaires. Tout en étant doyen de l’Université, il dirigeait par ailleurs le laboratoire CNRS qui abritait des machines impressionnantes. C’était décidé, je ferai une maîtrise avec cet homme-là. Et commença la grande aventure au cœur des dictionnaires, pour une vie. On sait la suite.
Un coup de foudre second m’attendait, pour le Trésor de la langue française, le TLF, que dirigeait Bernard Quemada, et pour le Dictionnaire de l’Académie française, dont je faisais le temps d’un DEA mon objet d’étude, tout en appréciant hautement aussi les grands dictionnaires du moment, ceux de Paul Robert et de Larousse, qui à ce moment-là faisaient partie du même groupe financier. Ce qui facilitait l’œcuménisme et l’harmonie que je recherche. Faut-il le rappeler : Bernard Quemada, Paul Robert et Maurice Druon éprouvaient réciproquement une grande estime et de l’amitié. Bernard Quemada et Bernard Cerquiglini s’estimaient également grandement. Ce fut Bernard Cerquiglini qui permit au TLF d’être gratuit sur Internet. Un grand pas dans l’histoire des dictionnaires.
Commença aussi de mon côté cette collection frénétique de dictionnaires, acquise de brocante en brocante, aboutissant une trentaine d’années plus tard à ces dix mille dictionnaires et quelques, tapissant les murs, ceux de mes domiciles successifs et ceux du laboratoire CNRS qu’on me confia à l’Université de Cergy-Pontoise. De la maîtrise passant en l’occurrence par l’usage de plus de dix mille cartes perforées, ce qui était alors à la pointe de la modernité, à l’enseignement en tant que Professeur des universités, les articles et les livres rédigés sur le sujet se multiplièrent en quelques décennies. Avec une passion toujours aussi ardente pour les dictionnaires. Quels dictionnaires ? Tous bien sûr.

Une famille foisonnante
Comment s’organise cette famille nombreuse ? Un tour d’horizon s’impose. Tout d’abord, distinguons d’une part les dictionnaires plurilingues, le « Calepino  » du XVIe siècle avec onze langues dans sa dernière édition – si utilisé qu’il en vint à désigner notre « calepin  », au prix d’un singulier amaigrissement – ou bilingues, et d’autre part les dictionnaires monolingues, par exemple notre excellent Dictionnaire de l’Académie française avec déjà cinq siècles d’existence, d’édition en édition.
Ensuite repérons d’un côté les dictionnaires de langue, comme le Littré, les neuf éditions du Dictionnaire de l’Académie française, le Grand Robert, le Trésor de la langue française, le Dictionnaire des francophones, et de l’autre les dictionnaires encyclopédiques, comme le Petit Larousse.

Apprécions par ailleurs que les dictionnaires soient plutôt extensifs, beaucoup de mots, ou plutôt intensifs, moins de mots mais avec des articles très nourris. On n’oubliera pas plus les dictionnaires plutôt descriptifs à dissocier des dictionnaires plutôt prescriptifs, voire normatifs. Signalons aussi les dictionnaires sensibles à la diachronie, où l’histoire du mot joue pleinement son rôle, à ne pas confondre avec des dictionnaires où le mot est décrit dans sa seule synchronie, parfois de manière stricte, comme en son temps le Dictionnaire du français contemporain chez Larousse. Enfin vient encore la distinction entre le dictionnaire général et le dictionnaire spécialisé de la langue, entre autres les dictionnaires de synonymes, d’homonymes, des difficultés de la langue française, de rimes, etc. Il faut également distinguer le dictionnaire général des dictionnaires de spécialité, par exemple les dictionnaires de l’informatique, de la marine, de la cuisine, etc. On doit aussi ne pas confondre un dictionnaire général pour adultes avec un dictionnaire d’apprentissage, destiné à des élèves d’un âge donné.

Ce ne sont là en vérité que quelques concepts essentiels. J’ai ailleurs présenté encore bien d’autres distinctions, les dictionnaires en un volume ou en plusieurs, les dictionnaires de papier ou numériques, les dictionnaires enclins au décodage ou plutôt à l’encodage, sémasiologiques ou onomasiologiques, etc. On l’a compris : avec dix mille dictionnaires, en somme une volière de plus de dix mille papillons, les variétés sont innombrables, fascinantes, et méritent toutes de longs commentaires.
On retiendra cependant une distinction qui fait la richesse de notre patrimoine lexicographique : celle qui dissocie les dictionnaires de l’institution de ceux de l’entreprise privée, qui s’illustrent entre autres aujourd’hui avec les éditions Le Robert, Larousse, Hachette, Honoré Champion, jadis les dictionnaires de Richelet et Furetière, soumis à la nécessité de survivre financièrement et de faire des bénéfices. Ce qui explique notamment depuis le XXe siècle les éditions annuelles de petits dictionnaires en un volume. Quant aux dictionnaires institutionnels comme ceux de l’Académie française ou du CNRS, le Trésor de la langue française, le Dictionnaire des francophones, ils sont d’autant moins soumis aux lois du marché qu’ils sont gratuits sur Internet, tout en étant de très haute qualité. Bénéficiant de moins de publicité, ils peuvent en revanche correspondre à des projets imposants, de longue haleine, extrêmement ambitieux.
Bénéficier du privé et de l’institutionnel constitue une chance insigne pour une langue. Ici au reste, une confidence s’impose : je m’en aperçois chaque jour, les cent et quelques Petit Larousse et les neuf éditions du Dictionnaire de l’Académie française, sur leurs étagères toutes proches au sein de mon domicile, ne sont pas en conflit. Il me semble même que la nuit venue, ils discutent entre eux. Dans mes rares insomnies, je les entends et je prends des notes.

L’inquiétude avant le millefeuille
Le souvenir en reste parfait. On devait être dans les années 1980, Bernard Quemada et son épouse, Gabrielle, Robert Galisson et Denyse, venaient déjeuner à la maison. Évidemment, les petits plats avaient été mis dans les grands ; c’était la première fois qu’ils allaient découvrir la « collection  ». Bernard Quemada était impatient de rendre visite à ses amis de papier, car en somme, c’était lui le « déclencheur  » de pareille collection, leur parrain.
Au fur et à mesure que nous passions de pièce en pièce, dans la visite organisée avant le dessert, il appréciait certes les éditions du Furetière, de Richelet, du Trévoux, la centaine de Petit Larousse, les dictionnaires insolites que je lui présentais, et bien sûr j’entrais pour chacun dans des explications circonstanciées. Je sentais cependant chez lui une certaine impatience, grandissante, et même une sourde inquiétude. Mais où étaient donc les volumes du Trésor de la langue française ? C’était là son tourment… Où ?
Dans la dernière pièce. Dans mon bureau et plus précisément, juste dans mon dos, une fois assis au bureau. À côté de ceux de l’Académie française. Du coup son air inquiet disparut et je le vis au contraire arborer un sourire magnifique. Son enfant de papier était bien là. Le dessert fut excellent ! Bernard Quemada avait un excellent appétit. Il reprit deux fois du millefeuille. Il est vrai qu’un millefeuille, c’est presque un dictionnaire.

Une jaquette si moderne et si vite obsolète
Chaque volume du Trésor de la langue française était bien dans sa jaquette d’origine, celle qui offrait en première de couverture, certains s’en souviennent, une phrase de Paul Valéry sur toute sa largeur : « Dire qu’une œuvre est obscure c’est dire équivoquement que l’auteur ne s’est pas conformé aux conventions ordinaires du langage… » Citation située juste au-dessus d’une bande perforée, significative de la technologie des années 1970, puis de sa retranscription mécanographique automatique. Au premier volume, en 1971, c’était la pointe du modernisme, directement issue d’un monumental ordinateur ; le Gamma Bull 60 situé à Nancy, berceau du TLF.
La dernière jaquette ainsi illustrée disparaissait après le treizième volume paru en 1988, pour faire place à une autre, très sobre, dès le quatorzième volume. L’informatique avait de fait si considérablement progressé que cette jaquette était devenue totalement obsolète !
Aucun dictionnaire n’échappe au temps qui s’écoule. C’est pour cela que les lexicographes ont sans cesse les yeux rivés vers l’avenir, vers l’édition suivante, vers toute technologie permettant d’aller à la fois plus loin et mieux, au service de la langue française. Et donc au service de centaines et de centaines de millions de personnes. Une tâche immense et exaltante.

« Tous les gens de lettres sont d’accord qu’il n’y sçauroit avoir trop de dictionnaires », lit-on dans un Nouveau recueil des factums, de Furetière, en 1694. Aucun doute ! D’ailleurs ce mois-ci en sont parus une dizaine. « Une étagère de plus ! » s’exclame gentiment mon épouse. Et de penser aussi de mon côté, avec appétit : « Et aussi, dans le même temps, quelques liens électroniques à intégrer ». Quand on aime on ne compte plus !


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