Alla Polyvyannaya : Violences faites aux femmes… Mais par QUI ?
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Alla Polyvyannaya : Violences faites aux femmes… Mais par QUI ?

9 juin 2019 - par Alla Polyvyannaya 
 - © Alla Polyvyannaya
© Alla Polyvyannaya

 Depuis les dernières décennies, un changement de paradigme s’effectue : il est dorénavant possible d’affirmer que la conscience collective s’exprime par l’augmentation des valeurs humanitaires dans la société. Dans de nombreux pays, le processus de démocratisation a permis aux femmes, aux enfants - et même aux animaux - de jouir de droits. À la lumière de ces changements, de nombreuses normes d’interaction entre les citoyens ont été révisées, permettant ainsi la transformation des attitudes et comportements à l’égard de la manifestation de la violence. Cependant, bien que la tolérance à ce phénomène ait considérablement diminué, cela ne signifie pas pour autant que le problème n’est plus urgent. Par exemple, la grande majorité des victimes, selon diverses données statistiques, sont encore des femmes, ce qui correspond à un ratio de 70 à 80 % par rapport aux victimes-hommes.

Pour comprendre que ce sont les femmes qui dans la plupart des cas sont plus vulnérables que les hommes, les statistiques ne sont pas nécessaires. De toute évidence, qui exactement a besoin d’aide et de soutien. Cependant, le fait que l’agresseur ne soit pas la partie lésée ne signifie pas qu’il ne faut pas lui accorder l’attention requise. Au contraire, étant une source de violence, il en est la figure clé. Ici, il est logique de s’interroger sur la répartition de l’attention des chercheurs/euses, des théoriciens.ne.s et des praticiens.ne.s entre les deux parties, ainsi que de voir combien d’espace leur est attribué dans les médias. Essayons d’analyser la situation, en entrant dans les détails autant que le permet le format de cet article.

Commençons par des sociologues engagés dans des travaux de recherche. Une excellente occasion de plonger dans les détails de la question posée lors du 87e congrès de l’ACFAS lors du colloque Violences faites aux femmes : recherches et pratiques féministes. Cet événement a réuni des savants.e.s et des représentant.e.s d’organisations à but non lucratif telles que des centres d’hébergement pour femmes, ainsi que des agent.e.s de Santé Canada.

Pour illustrer ce sur quoi l’attention des sociologues s’est concentrée, il suffit de regarder le tableau ci-dessous.

tableau Alla Polyvyannaya

Comme on peut le voir au tableau, sur 16 communications lors de ce colloque, ce sont les victimes qui sont restées au centre de l’attention, ce qui est évident même dans les titres.
Ici, il faudrait faire une petite digression et discuter de l’importance et de la priorité d’une série de questions qui ont été étudiées pendant plus d’un an. Ainsi, Guisela Patard de l’Université de Montréal (1) décrit plusieurs formes de violence : physique, sexuelle, verbale et psychologique ou encore économique. Les autres variables de ce phénomène sont la fréquence et l’intensité. En outre, Guisela Patard note la dépendance des éclats de violence au sein de la famille face à des événements d’une importance accrue.
Anne-Marie NOLET de l’Université de Montréal (2), aborde l’aspect du contrôle des victimes et l’influence de l’environnement de la femme sur son autonomie. Le statut social, l’éducation, la religion et l’appartenance ethnique sont d’autres caractéristiques importantes qui laisse empreinte sur l’image générale.

Chaque sujet revêt une portée exceptionnelle et apporte sa contribution au pool commun de connaissances des problèmes, mais pour trouver des solutions, l’approche doit être globale et équilibrée.
L’agresseur n’a été identifié et nommé que dans un discours de Kim Dubé de l’Université d’Ottawa. Il s’agit d’un athlète de bonne réputation, qui n’est pas pressé de gâcher les médias canadiens en remettant en question les accusations de femmes touchées et en tenant compte de leur statut social. Mais le plus souvent, le violeur reste dans l’ombre, dans les coulisses de l’événement. S’agissant de l’attention portée à ce côté-ci, il est intéressant de noter que lors de la conférence susmentionnée sur le thème de la violence à l’égard des femmes, le premier bloc de celle-ci était totalement dépourvu de présence masculine. La deuxième partie a été suivie par 4 hommes, dont l’un a remis son rapport, ce qui représente environ 20 % du nombre total de participants. Mathématiquement, dans ce cas particulier, l’intérêt des hommes pour le problème est inversement proportionnel au nombre d’actes de violence enregistrés commis par des hommes qui sont avec les victimes dans des relations proches (3).

En ce qui concerne la pratique, compte tenu du fait que chaque cas est unique et porte des empreintes de statut social, d’éducation, de religion et d’appartenance ethnique et, en conséquence, l’impossibilité d’élaborer un modèle standard d’acte de violence, les psychologues ont toujours la possibilité d’exercer leurs fonctions, qu’il s’agisse de la collecte d’informations ou de la thérapie, principalement liée alternatif à la victime. Étant donné qu’une grande partie des informations susceptibles de faire partie des statistiques restent cachées derrière le sceau du silence, certaines victimes sont toujours prêtes à demander de l’aide et à parler.
Si les victimes sont conscientes de la réalité dans laquelle elles se trouvent, et sont souvent prêtes à recourir à l’aide pour aller à la source de leur problème : l’agresseur, lui, se cache dans les coulisses. Il est inaccessible pour les spécialistes du domaine. En conséquence, la plupart des efforts visent à corriger les conséquences, mais pas à éliminer le problème. C’est comme lutter contre les symptômes, mais pas contre la maladie. Mais pour que le médecin ait la possibilité de réparer quoi que ce soit, il est nécessaire que le patient lui-même se tourne vers lui et lui fournisse toutes les informations fiables. Sinon, les risques de complications irréparables augmentent et, au pire, quand il est trop tard et qu’il n’y a personne pour soigner, criminologues et pathologistes sont engagés dans un couple.

Pour des raisons d’objectivité, il convient ici de faire une petite digression historique. En fait, il serait faux de dire qu’aucun travail n’est accompli avec les agresseurs. Une petite excursion dans la pratique mondiale le confirme : « Les premiers programmes au monde pour les agresseurs masculins sont apparus à la fin des années 1970 à Boston. Des groupes psychologiques masculins ont été créés sur la base de centres de crise pour femmes. Il existe actuellement aux États-Unis environ 1 500 programmes, à la fois volontaires et obligatoires. La thérapie par jugement forcé est courante dans la plupart des pays européens, ainsi qu’au Canada et en Australie. À la fin des années 1980, le programme Alternative à la violence est apparu en Norvège. Comme ses homologues américains, cela incluait le travail de groupe et individuel avec des agresseurs domestiques (4). »
En ce qui concerne les médias, si on s’adresse à l’omniprésent Google, à la requête « programme pour les agresseurs », il donne les 3 premiers liens liés uniquement à l’agression sexuelle, d’autres sites conçus pour l’éducation et le soutien des victimes de violence. Ne voulant pas minimiser la gravité de la violence sexuelle, il est pertinent de noter que la violence psychologique est aussi un phénomène social dangereux qui peut conduire au suicide, et une pression verbale systématique peut sérieusement traumatiser la psyché. On a l’impression d’un déséquilibre informationnel entre les formes de violence et entre les destinataires du matériel.. Ainsi, pour trouver les informations dont on a besoin, on doit définir un objectif et le rechercher. Mais d’abord, il faut que cela se réalise.
S’agissant des principes d’interaction avec les agresseurs, il convient de noter que, tout comme dans le cas des victimes, les mesures visant à lutter contre la violence devraient être menées dans trois directions : prévention, dépistage et réadaptation.


© Alla Polyvyannaya

Aussi étrange que cela puisse paraître, les agresseurs peuvent également avoir besoin d’aide. Volontaire ou coercitif, dans l’enceinte d’un établissement correctionnel ou dans le cadre d’une thérapie de groupe, en utilisant diverses pratiques, tout ce travail à court et à long terme peut jouer un rôle décisif pour ceux qui pourraient être à l’avenir des victimes potentielles aux côtés de personnes formées à surmonter la colère.
Quant à la révélation, il s’agit d’identifier le problème. Les actions ne sont pas toujours classées par nous comme des violences, bien qu’elles le soient. La deuxième étape peut être un signal de la victime, d’un observateur extérieur, ainsi que la reconnaissance du problème par l’agresseur lui-même. Ce dernier cas se produit le plus rarement. En fait, au mieux, l’agresseur commence à rechercher des informations. La probabilité de contacter directement un spécialiste est extrêmement faible. La peur et le manque de préparation à la condamnation publique ainsi qu’à la punition jouent le rôle d’un double frein. Cela ne tout à fait de dénoncer soi-même. En outre, les agresseurs, en essayant inconsciemment de justifier leurs actes, tentent souvent de partager la responsabilité de leurs actes avec la victime, en expliquant leur comportement par le fait qu’ils ont été provoqués ainsi que par le fait qu’ils ne pouvaient pas se contrôler.

En ce qui concerne les mesures préventives, entre autres, il faut souligner l’importance de l’école, qui peut être un lieu pour un enfant où les normes de comportement pour le mieux diffèrent de celles adoptées dans la famille. En outre, une mesure telle que l’éducation sexuelle, récemment introduite au Canada, permettra de réduire le tabou sur ce sujet sensible. Les réseaux sociaux sont une autre ressource puissante à ne pas négliger. C’est à travers eux qu’une communication efficace peut avoir lieu.

Par ailleurs, le sujet d’une des présentations de la conférence était Campagne socionumérique de sensibilisation aux violences sexuelles à l’intention des adolescents, recherche effectuée par Mylène Fernet de l’Université du Québec à Montréal (5). Dans le cadre de cette recherche, 30 adolescent.e.s ont participé aux 26 vidéos créées pour attirer l’attention du même groupe d’âge. Cette pratique, lorsque faite via un réseau social par l’un.e de ses pairs favorise l’occasion de jeter un regard neuf sur l’ensemble du processus d’interaction. Le message de l’émetteur est remis dans le code auquel le destinataire a la clé. Ce ne sont pas des phrases déconcertées qui commencent par les mots « il faut que... » mais un langage courant, éventuellement grammaticalement incorrect, utilisant un argot. Mais l’objectif, attirer l’attention et faire réfléchir sera atteint avec une probabilité plus grande.

Si on revient à la difficulté de contacter l’agresseur, ce sont les réseaux sociaux qui peuvent devenir un canal pour transmettre un message. Bien que la majorité du contenu du réseau s’adresse aux victimes, il est toujours possible de trouver des vidéos destinées aux yeux de l’autre partie : L’image de la mer ensoleillée est accompagnée par la voix de la victime qui a subi une série de blessures infligées par l’agresseur. Soudain, le soulagement se fait entendre dans la voix et la caméra se dirige vers la pierre tombale, symbole de la fin de la souffrance : le message est clair : « Ce n’est qu’en mourant que j’épargnerai ma femme de la souffrance. » Le rideau tombe après 25 secondes et laisse le spectateur seul avec ses pensées.



Un autre exemple du même auteur. Le moment où la main levée de la grand-mère, dans la première fraction de seconde, se perçoit comme une menace potentielle, le regard de la mère est brillamment joué. Court. Choquant. Coincé dans la mémoire.



Peu importe le débat sur les avantages et les inconvénients des réseaux sociaux, cela est devenu notre réalité du XXIe siècle. Si l’agresseur ne va pas au groupe du soir le lendemain de l’acte, il est peu probable qu’il évite de consulter des réseaux sociaux. Une autre question est, par quels marqueurs, l’algorithme de réseau calculera-t-il à qui montrer une telle ou telle vidéo ? Mais c’est une autre tâche qui relève du plan technique.
Pour terminer, il convient de souligner une fois encore l’importance d’une approche intégrée du problème de la violence. La phrase «  Violences faites aux femmes » devrait avoir une continuation et se terminer par la réponse à la question « Par qui ? » Sinon, il s’agit d’un jeu avec un objectif. La cruauté à l’égard des femmes est un problème de toute la société et peut toucher directement ou indirectement chacun.e. de nous. Seule une stratégie impliquant un travail équilibré avec tous les participants du problème peut donner, sinon dans tous les cas, de réelles chances de changements tangibles pour le meilleur.

(1) En collaboration avec Frédéric Ouellet (Université de Montréal)
(2) En collaboration avec Marie-Marthe Cousineau (Université de Montréal) et Carlo Morselli (Université de Montréal)
(3) Au Canada, selon les données de 2014, 64% des femmes accueillies par des maisons d’hébergement étaient liées avec l’agresseur par mariage ou par l’union de fait. https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/85-002-x/2015001/article/14207-fra.htm
Graphique 3
(4) Rakhlina Ekaterina, 2017, Saint-Pétersbourg, Travail psychologique avec des hommes qui utilisent la violence dans des relations proches. Traduction libre.
(5) En collaboration avec Martine Hébert (Université du Québec à Montréal), Geneviève Brodeur (Université du Québec à Montréal), Stéphanie Couture (Université du Québec à Montréal)