Amanda Simard, la cause francophone comme avenir politique

Amanda Simard, la cause francophone comme avenir politique

19 juin 2019 - par Arnaud Galy 
© Le Droit
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Le 29 novembre dernier, Amanda Simard, jeune députée ontarienne quittait le Parti Progressiste Conservateur et décidait de siéger en tant qu’indépendante. Point de départ d’une crise politicio-linguistique ce geste fort venait mettre sous les feux médiatiques une franco-ontarienne qui n’en démord pas : les droits des francophones sont légitimes et sacrés !

En 2016, l’Ontario devenait membre observateur de l’Organisation Internationale de la Francophonie. Le respect des droits des francophones canadiens hors Québec absorbait là une cure de jouvence et l’optimisme régnait. Pourtant, au printemps 2018, le résultat des élections provinciales allait froidement doucher les partisans du juste équilibre entre les majoritaires anglophones et les minoritaires francophones. Doug Ford, le Premier ministre ontarien fraîchement élu entamait un combat d’arrière-garde contre « sa » minorité francophone jusqu’à déclencher une sévère crise politique et linguistique. Crise qui mena Amanda Simard, toute jeune Secrétaire parlementaire de la ministre aux Affaires francophones Caroline Mulroney à envoyer paître son parti et la carrière tracée qui s’ouvrait à elle.. Entretien avec une francophone qui n’a pas froid aux yeux.

La préservation de la francophonie en Ontario n’est pas un fait nouveau pour vous ?

Non, c’est une prise de conscience qui vient de loin... Je viens du comté de Glengarry - Prescott - Russell qui majoritairement francophone près d’Ottawa, à la frontière du Québec. Depuis plus d’un siècle et l’adoption du Règlement 17 en 1912 qui interdisait aux écoles d’enseigner en français, ce comté lutte contre l’assimilation et résiste en développant une forte solidarité. Les Franco-ontariens y constituent un peuple fort habitué à se battre contre la fragilité des acquis et à vaincre les discriminations. Dès l’âge de 8 ans, j’ai compris ce qu’était le lot des francophones quand en 1998, le gouvernement ontarien voulut fermer l’hôpital Montfort, l’hôpital francophone d’Ottawa, le seul en Ontario. J’ai vu la communauté se mobiliser et bien que petite j’ai fus marquée profondément par cette lutte. Fort heureusement l’hôpital a été sauvé grâce aux arguments constitutionnels. Il faut bien comprendre que les Français sont un peuple fondateur du Canada et qu’ils bénéficient de droits constitutionnels, comme l’éducation ou le service de santé, mais il faut toujours se battre pour les préserver. La vigilance est de rigueur d’autant plus que les politiques provinciales sont moins protectrices que les lois fédérales. C’est encore une fois ce qui s’est passé en fin d’année 2018.

Éternel recommencement. C’est ce nouveau coup de boutoir qui a provoqué votre réaction d’indépendance et un geste qui a frappé l’opinion publique. La tempête provoquée est-elle politique, « politicienne », économique, quel est l’arrière-fond ?

On se le demande depuis le début... Le gouvernement Ford a annoncé le retrait des financements de l’université de l’Ontario français et l’abolition du Commissariat aux services en français. J’ai eu ces informations juste 5 minutes avant l’annonce ce qui est anormal puisque j’étais Secrétaire parlementaire de la ministre aux Affaires francophones. J’ai pris quelques jours pour étudier tous les dossiers qui pour moi n’avaient pas de sens avant de réagir publiquement. Je voulais comprendre et surtout quoi dire aux gens ! Je voulais connaître le détail des raisons économiques... Personne n’a pu me répondre ! Les économies étaient tellement minimes... Et puis, pour bien comprendre, il faut savoir que les anglophones au Québec sont moins nombreux que les francophones en Ontario et ils ont trois universités purement anglophones. Mais je peux comprendre qu’on cherche à faire des économies sur ce projet d’université. Pourquoi pas. Mais concernant le Commissariat, il est clair qu’il n’y avait pas d’économie à faire. J’étais résolument contre le fait qu’on allait supprimer un commissaire chargé du respect des droits des francophones. C’est là que j’ai compris que ces décisions étaient idéologiques. Le Premier ministre, Doug Ford a même dit qu’il y avait autant de Chinois que de francophones en Ontario, alors....

Le sous-entendu est clair !

Oui, il était clair que les décisions étaient louches. Cela venait confirmer mes doutes.

N’y avait-il pas de débats internes dans votre parti ?

Non. La veille de l’annonce, une rumeur courrait comme quoi il pourrait se passer quelque chose avec le Commissariat, rien de plus ! Les chefs de cabinets du Premier ministre ou du ministre des Finances refusaient de répondre à mes questions. Finalement 5 minutes avant l’annonce, j’ai été informé d’un mot. Je me suis dit que ça n’avait pas d’allure... Et puis, n’oubliez pas que durant la campagne électorale, j’allais aux portes en promettant cette université. J’étais engagée. Après l’élection, je suis restée sur mes gardes, j’avais peur que l’état réel des finances de la Province ne permette pas de faire l’université. J’attendais que le gouvernement reprenne la main sur le sujet et fasse les premières démarches. Le 13 juillet, un communiqué de presse est sorti, confirmant le projet d’université. J’étais fière, mes électeurs étaient fiers... et finalement aucun engagement n’a été tenu. C’est déloyal et malhonnête.


© Amanda Simard

En somme, le parti vous a envoyé en bon petit soldat gagner les élections puis on vous a laissé tomber...

Exactement. Mon parti et le gouvernement auquel j’appartenais m’ont tourné le dos, mais moi je ne voulais pas tourner le dos à mes électeurs. Pendant la campagne électorale, derrière chaque porte, je sentais des inquiétudes quant aux droits linguistiques, des inquiétudes au sujet du Parti conservateur et moi je rassurais, inlassablement. C’est pourquoi, aujourd’hui, je continue à me battre pour mes électeurs. Je n’ai pas été élu pour un Premier ministre, mais pour mes électeurs. Ça fait 200 ans que ma famille habite dans le comté, venue de France, je dois garder mes engagements et ne pas tourner le dos à ma communauté.

Le soutien des anglophones ?

J’ai été énormément soutenu. Il y a de nombreux francophiles parmi les anglophones et j’ai reçu des centaines de messages d’anglophones nous appuyant. Eux savent bien que nous coexistons avec respect depuis si longtemps et que le bilinguisme est un atout intellectuel et économique. Les anglophones qui vivent dans mon comté par exemple sont tout à fait conscients de cela et le montrent à chaque occasion. La preuve, l’apprentissage du français dans les écoles anglophones est très prisé, nous manquons de professeurs de français... nos programmes d’immersion sont pleins à craquer, les écoles francophones débordent.

Avec votre indépendance retrouvée, de quels moyens disposez-vous pour mener à bien votre engagement ?

D’abord j’ai trouvé une liberté que je n’avais pas envisagée. Une liberté difficile à exercer au sein d’un parti du fait de la discipline de parti qui s’impose. Ensuite, je n’avais pas anticipé que mon geste allait autant frapper les gens. Mon geste a aussi réveillé les médias. Le gouvernement n’avait aucune conscience de la résonance et il a du faire quelques petits pas en arrière. Doug Ford et son gouvernement n’avaient pas anticipé cette erreur grave et cela les a forcés à réfléchir à deux fois avant d’aller plus avant. Mais ce qui est capital pour moi est que je vais pouvoir m’exprimer davantage au sein de l’assemblée. En tant qu’indépendante j’ai le droit de poser des questions tous les huit jours. Quand je faisais partie du caucus, nous étions 75 députés et parlions chacun notre tour et nous ne choisissions pas toujours les questions que nous posions. Maintenant je suis libre de poser les questions que je veux, sur les sujets que je veux sans avoir besoin de la permission de quiconque. Si j’étais restée dans le caucus, le parti m’aurait placé dans un coin et jamais je n’aurais pu aborder les questions linguistiques. C’est naïf de croire que j’aurais eu plus de pouvoir en restant à l’intérieur. Maintenant je peux faire alliance avec plein de gens au travers du Canada et à l’international pour faire vivre la francophonie.

Aviez-vous conscience que votre engagement francophone pouvait poser un problème à votre action politique ? Il y avait-il eu des signes avant-coureurs ?

Oui, je savais bien que les crises linguistiques en Ontario étaient toujours le fait du Parti conservateur. Mais, quand je me suis engagée en politique, je l’ai fait sous la direction d’un chef très progressiste, ouvert à la francophonie. J’étais confiante. Il y avait toute une équipe francophone au sein du parti et plein de signaux positifs étaient visibles. Mais juste avant l’élection, le parti a connu une course à la chefferie et tout a changé. J’avais soutenu une candidate beaucoup plus favorable aux francophones qui s’opposait à Doug Ford, mais c’est lui qui a gagné. Mais j’ai poursuivi la campagne, j’ai accordé ma confiance à Doug Ford, au bénéfice du doute...

Au-delà des questions qui ont porté le fer rouge dans la plaie, l’Université et le Commissariat, sur quoi vous engagerez-vous ?

La santé et l’éducation. Il faut absolument que les francophones maintiennent les acquis dans ces deux secteurs-là.

Quid de l’adhésion de l’Ontario à l’Organisation Internationale de la Francophonie ?

J’espère qu’on va continuer à participer aux travaux de l’OIF, mais je ne sais pas quels sont les plans du gouvernement. Personnellement, je vais m’impliquer dans l’Assemblée parlementaire francophone. Autant il faut unir les francophones du Canada, autant il faut aussi s’unir à travers le monde. La flexibilité que me donne mon indépendance me permettra de construire des relations à l’international.