Anesther Soraya Jasmin et Guy Régis Jr, Haïti construit son avenir

Anesther Soraya Jasmin et Guy Régis Jr, Haïti construit son avenir

25 septembre 2020 - par Arnaud Galy 
Guy Régis Jr, un fidèle de Limoges - © Christophe Péan
Guy Régis Jr, un fidèle de Limoges
© Christophe Péan
Anesther Soraya Jasmin, un renfort pour Haïti
© Carl B.

Anesther Soraya Jasmin, dite Soraya, ne saurait être résumée à sa bonne humeur ni même à son rire communicatif, mais il faut bien reconnaître que sous ses longs cheveux et son visage juvénile se cache une personne qui semble facile à vivre. Quand elle fera le bilan de son année 2020, Soraya n’hésitera pas à faire pencher la balance côté « soleil » plutôt que côté « ombre ». Cette jeune haïtienne taillée pour faire carrière dans les métiers du spectacle s’est retrouvée bloquée à Limoges en mars lors du confinement général. Déjà venue en 2019 pour un stage à la Maison des auteurs, elle a repiqué en 2020 pour travailler aux Zébrures de Printemps qui furent annulées pour cause de virus inconnu et effrayant. Soraya s’est donc installée à la Maison des auteurs pour quelques mois de vie monacale. Elle vécut à distance, le COVID 19 dans son île, les éternelles et agaçantes péripéties de la vie politique de Port-au-Prince et les habituelles intempéries qui n’en finissent pas de bousculer et de maltraiter son peuple. Côté sombre.
Côté lumière, cette année aux rebondissement insoupçonnables lui apporta d’étincelantes satisfactions. Ainsi, elle participa aux côtés de Mireille Gravelat, l’archiviste en chef du festival, à la conception de la grande exposition rétrospective 37 rayures de zèbre. Puis, engageant son avenir pour les années suivantes, elle s’inscrivit à l’université de Limoges, en « métiers de la culture ». Trois années d’études dont 2 de master qui s’ajouteront aux études « Patrimoine, art et culture » faites en Haïti. Trois ans de vie limougeaude qui lui permettront d’emmagasiner de l’expérience et de mûrir ses idées pour un retour créatif au pays. Son rêve serait de mettre sur pieds un espace de création et/ou un lieu de résidence où Haïtiens et étrangers se côtoieraient. Il y a tant de projets à monter avec l’Amérique du Sud et les Caraïbes dont les histoires se croisent et se superposent depuis si longtemps.

En Haïti, Soraya travaillait au festival Quatre chemins, l’événement théâtral du pays. Guy Régis Jr, son directeur artistique est lui aussi à Limoges pour zébrer en bonne compagnie. Émouvantes retrouvailles des deux enfants de Port-au-Prince qui se tombèrent dans les br... Non, pardon, qui se saluèrent, à deux mètres de distance masqués de la tête aux pieds.

Guy Régis Jr est déconcertant ! À la question de savoir comment diable il parvient à maintenir en vie un festival de théâtre en Haïti, il répond sereinement que cela n’est pas si difficile qu’il y parait ! En revanche, il fait part de son agacement et désappointement face au manque de considération envers les artistes. Si Quatre chemins ne s’en sort pas trop mal, comment se fait-il que les artistes ne soient pas bénéficiaires... tentative d’explication.

Le paradoxe n’est pas nouveau. Au début des années 2000, un certain Michel Onfray, nettement moins médiatique et clivant qu’aujourd’hui, rencontrait 900 personnes venues l’écouter parler de l’individualisme. Les enseignants d’Haïti s’étaient mobilisés pour la venue d’un philosophe français. Au-delà de cet exemple anecdotique, l’écriture, le conte, la chanson ou le théâtre ont le vent en poupe depuis bien longtemps. Afin de lutter contre les difficultés quotidiennes, les Haïtiens ressentent un besoin pressant d’évasions lointaines, d’imaginaires et de réflexions. La rencontre entre les publics et les artistes est donc une évidence. Au prix de quelques acrobaties, Quatre chemins est donc bien vivant ! Cette information bienvenue est malheureusement ternie par une face plus sombre. Il règne en Haïti une lancinante opinion qui veut que l’artiste ne soit pas un être tout à fait comme les autres. Que c’est dans une certaine souffrance qu’il puise sa créativité. Peut-être l’estomac d’un écrivain ou d’un peintre n’est-il pas constitué de la même façon que celui d’un fonctionnaire ou d’un plombier... Plombier ? Lyonel Trouillot, écrivain phare de la place, ne disait-il pas en 2012 au Forum Mondial de la Langue Française à Québec qu’il préférerait qu’Haïti compte plus de plombiers que d’écrivains. Comme si, par principe, l’artiste ne devait exercer sa liberté d’expression qu’en dilettante,, tout en ayant un « vrai » travail à côté. Le mythe de la Bohème et des artistes maudits ou celui de l’artiste amateur sont bien vivaces en Haïti. Résultat, il n’existe pas de politique du livre, pas de promotion organisée, pas d’exportations subventionnées, pas d’accompagnement... L’avenir artistique, notamment de l’écriture, n’est pas rose pour ce pays qui a donné et donne encore de bien belles plumes à la littérature mondiale. Mais la courbe du nombre d’écrivains chute en fonction de l’âge. Les « grands », René Depestre, Lyonel Trouillot, Yanick Lahens, Dany Laferrière ou Frankétienne occupent le haut du panier et confortent le mythe, mais les écrivains de 40 ans sont très peu nombreux et les jeunes pousses quasi inexistantes.

Au milieu de cette défaite annoncée, depuis 17 ans un lieu comme Quatre chemins se débat comme un beau diable. Conférences, ateliers d’écriture, représentations de 6 nouvelles pièces de théâtre, stimulation et bouillonnement intellectuel... Car oui, Haïti ne demande qu’à bouillonner, il suffirait qu’un brin d’attention soit porté aux artistes, que ces derniers ne soient plus mieux appréciés en traîne-savates qu’en ambassadeurs !