Apprendre autant que les élèves !

Apprendre autant que les élèves !

Guyane (France)
22 octobre 2020 - par Emeline Proud 
 - © Emeline Proud
© Emeline Proud

Professeur de français pour les étrangers, ma carrière débute à Paris, en contexte associatif. Le poste est chouette, mais le contexte parisien ne me convient pas. Je démissionne. En septembre 2017, je commence à chercher un emploi avec des envies d’ailleurs. Je postule : Mexique, Turquie, Italie… Au détour d’un covoiturage, un professeur d’anglais ayant vécu en Guyane me la présente comme attrayante et m’assure « qu’ils recrutent ». Sans trop réfléchir, j’envoie mon CV et une lettre de motivation au rectorat.

On m’appelle : un poste de remplaçante pour quelques mois. Je regarde un peu sur internet pour me décider, car je ne connais finalement rien de ce territoire français situé à plus de 7000 km. Comme l’école a repris, je dois donner ma réponse au plus vite. Le lendemain, on me recontacte pour me proposer un poste à temps plein sur l’année scolaire. Il s’agit d’enseigner le français à des enfants récemment arrivés en Guyane dans un collège REP+* à deux pas d’un bidonville. Mon goût pour l’aventure et les défis me poussent à accepter sans avoir plus de temps pour y réfléchir. Je dois y être dans deux semaines maximum ! Le temps de préparer mes valises, faire le vaccin, me renseigner un peu sur la vie locale et j’embarque. On est le 21 septembre 2017.

Je prends mes fonctions. Il fait chaud. Et puis, je découvre mes élèves. Je vais de surprise en surprise. Surtout quand il s’agit de leurs vies personnelles. J’hallucine quand j’entends parler de leurs conditions de vie. Jamais je n’aurais imaginé une telle misère dans un territoire français. Ils vivent dans une précarité que j’ai toujours du mal à me représenter, mais je suis impressionnée par leur incroyable capacité de résilience. Admirative de leur force. Toujours souriants malgré les soucis qu’ils peuvent rencontrer. Je les trouve terriblement attachants. Au fil des cours, nous tissons des liens plus forts que ceux que j’ai pu entretenir avec mes professeurs.

Dans ma classe, ils ont entre douze et seize ans. Ils viennent du Suriname, du Brésil, de République Dominicaine, du Guyana, d’Haïti… Ils parlent portugais, espagnol, néerlandais, « taki-taki », créole haïtien… Certains ont attendu longtemps avant d’intégrer une UPE2A (Unité Pédagogique pour Elèves Allophones Arrivants), cette classe où l’on apprend le français de scolarisation. Entre temps, quelques-uns ont acquis des notions de créole guyanais, mais tous se rassemblent autour de cet objectif commun : maîtriser le français pour réussir leur scolarité et leur intégration au collège Justin Catayée.

Au fur et à mesure, je saisis mieux les enjeux du dispositif UPE2A, j’améliore mes pratiques. Ils progressent, certains plus vite que d’autres. Je constate leurs progrès tout en les voyant grandir. Moi, je découvre leur culture, l’histoire de leurs pays, leurs croyances, leurs habitudes, si différentes des miennes souvent... Pendant trois ans, je vais apprendre autant que je vais enseigner. Ouvrir mon esprit, m’émerveiller de leur comportement, être touchée par leurs histoires de vie, toutes plus surprenantes les unes que les autres. Je découvre des réalités qui m’étaient inconnues jusque lors et ne peux que prendre conscience des privilèges dont je jouis. Je compare mon enfance à la leur, mes tracasseries d’antan me paraissent bien insignifiantes face à leur quotidien.

Pourtant, les élèves, tous autant qu’ils sont, se montrent très respectueux envers les professeurs. Je ressens un profond sentiment de gratitude, aussi bien de la part des élèves que de leur famille. Certains parents me remercient lors des réunions parents-professeurs. Ici, beaucoup considèrent l’école comme une porte de sortie et croient en l’ascenseur social. Ils aspirent à un avenir meilleur et débordent d’ambition.

Les deux premières années, j’interviens également dans la classe de sixième « ambition réussite  » où les collégiens ne savent peu ou pas lire. Les profils s’avèrent différents des élèves que j’accompagne en UPE2A. À seulement onze ou douze ans, ils semblent déjà persuadés d’être incapables de progresser. Certains ont perdu tout espoir d’apprendre et rejettent l’institution scolaire tant ils s’y sentent impuissants. D’autres déploient une folle énergie et font de leur mieux pour atteindre l’objectif de lire-écrire correctement. Outre la capacité à enseigner, il me faut travailler la confiance en soi, le vivre-ensemble, le respect du cadre, la non-violence...

En parallèle de mes cours au collège, j’ai enseigné le français à un public adulte au sein d’une association venant en aide aux réfugiés syriens et palestiniens. Malgré la barrière de la langue, nos échanges furent riches. Je me souviens de leurs larges sourires. Je me souviens de leurs rires. Et surtout de l’énergie qui emplissait systématiquement notre petite salle de cours. Celle que j’ai déployée, celle qu’ils ont dû mobiliser pour répéter encore et encore les mêmes tournures de phrases. Je me souviens de leurs efforts pour prononcer les sons inexistants dans leur langue maternelle. Je me souviens de mes mises en scène, burlesques souvent, pour leur montrer comment prononcer le son [p]. Je me revois gesticulant à travers la pièce et je repense à l’accueil bienveillant qu’ils m’ont réservé. Mes 24 ans face à leur carrière d’ingénieur, de psychologue, de professeur, de comptable... Mon innocence face à leurs exils. Je n’ai rien oublié.

À travers ces trois années d’enseignement en Guyane, j’ai progressé. J’ai gagné en expérience professionnelle, certes. L’interculturalité me passionne. Je garderai en mémoire cette image d’une Guyane cosmopolite, avec tant de peuples, de cultures, de langues qui cohabitent. Cet environnement a renforcé mon ouverture d’esprit. J’ai gagné en humanisme et j’ai grandi en même temps que mes élèves.
Tous ces élèves, tous ces parcours, toutes ces personnalités si singulières m’ont profondément marqué. Cette folle aventure guyanaise a impacté ma perception du monde et je ne crois pas exagérer quand j’affirme que j’ai appris autant qu’eux. Que cet article puisse être un modeste hommage à tous.

* REP+ regroupent les écoles et collèges en zone où les difficultés sociales sont grandement présentes et les quartier isolés. Le niveau de difficulté est supérieur au REP.

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