Aujourd’hui, éditeur se dit éditrice !

Aujourd’hui, éditeur se dit éditrice !

L’aventure de "l’Apprentie" - France
Les Pougystes : Nimué, Louise, Élisa et Joalie - © Aimablement prêtée par les Pougystes
Les Pougystes : Nimué, Louise, Élisa et Joalie
© Aimablement prêtée par les Pougystes

«  Les histoires d’amour finissent mal en général » chantaient les Rita Mitsouko et pourtant, l’Apprentie en est une, grande histoire d’amour… et on se dit qu’elle finit bien.
Peu importe la suite, le ton est donné : nous avons en une année été malmenés par le Covid, mais tout de même pu, en tant qu’apprentis, éditer deux livres et vivre une aventure hors du commun. Car c’est bel et bien une aventure que cette année jalonnée de moments forts, ponctuée de rires, de réunions en visio qui n’en finissent pas, de soutien, de quelques larmes de stress, mais surtout, de la possibilité de mettre notre passion au service de notre futur métier.
Les débuts sont les mêmes pour tout le monde. Cette année de licence professionnelle qui nous forme au métier d’éditeur n’y fait pas exception. C’est la troisième année que les étudiants de notre licence répondent à un projet passionnant qui fait partie intégrante de notre accès au diplôme : éditer un livre. « Rééditer des textes oubliés » pour être plus précis.
Les sept étudiantes qui ont fondé la maison en 2018 et publié Xingu ou l’art subtil de l’ignorance d’Édith Wharton ont laissé la place à une nouvelle promotion en 2019. Celle-ci lance la première collection de la maison : L’Apprentie détective. Elle publiera trois ouvrages : Les Audacieuses, Crimes entremêlés et De minuit à sept heures.
Puis l’année 2020 arrive avec son lot d’indécisions : le Covid empiètera-t-il sur la viabilité du projet ? Mais à « Cap ou pas cap », notre promotion de l’Apprentie a choisi CAP !
Et nous voilà, à quelques jours de la sortie de nos ouvrages à revenir sur notre parcours ensemble, nous, la troisième génération d’un projet que l’IUT souhaite pérenniser et dont nous avons à cœur de transmettre l’expérience… ébouriffante !

Ainsi, nous voilà huit, sur les bancs de l’IUT et nous ne savons pas encore que nous aurons si peu l’occasion de nous voir en présentiel, « dans la vraie vie ».
Les regards se croisent, des affinités voient le jour, et très vite, nous devons faire un choix : cette année dans notre maison-école, au concept inédit en France, nous allons éditer deux livres, séparés en deux groupes. Nos professeurs sont essentiellement des personnes travaillant dans le milieu de l’édition. Et cette année, comme les précédentes, c’est David Vincent, éditeur à l’Arbre vengeur qui nous suit dans nos péripéties aussi éditoriales qu’existentielles.
On ne saisit pas encore l’ampleur du projet, les nuits de travail, la difficulté de nous consacrer à la fois à notre structure d’apprentissage, aux cours, mais aussi à ce projet d’édition un peu fou, mais fascinant, dans un contexte sanitaire qui laisse si peu de place au travail de groupe.
Les professeurs doivent eux aussi s’adapter à ces rendez-vous de cours « visio » qui donnent parfois lieu à des situations cocasses : micros ouverts qui laissent entendre des bruits étranges, difficultés de connexion en tous genres. L’expression « sur la même longueur d’onde  » n’a jamais si mal porté son nom ! Les cours habituels se muent donc en « ateliers  », en projets de groupe pour faire participer le plus grand nombre et favoriser les échanges, même à distance.
Si Tom, Juliette, Nimué et Constance sortent de DUT ou de BTS métiers du livre, Roxane s’était dirigée vers une licence d’histoire avant son entrée à l’IUT, Louise en licence métiers de l’écrit, Élisa en BTS design graphique et Joalie était chargée de communication freelance dans l’édition avec une expérience professionnelle en librairie… et un Master 2 en politiques sociales ! Régions différentes, âges différents (entre 20 et 30 ans) et parcours plutôt atypiques pour certains d’entre nous furent ainsi à l’origine d’une grande diversité dans cette promotion qui n’en fut que d’autant plus intéressante… Les cours ? De la stratégie éditoriale en passant par le droit, la fabrication ou la communication, la mission première de l’éditeur est d’être polyvalent ! On touche à tout, on doit penser à tout et ne rien laisser au hasard.

La naissance de Liane de Pougy
Notre groupe de « Pougystes  » (Joalie, Élisa, Louise et Nimué) comme l’on a aimé à se nommer cette année, s’est très rapidement formé. Nous tendons souvent à penser, en souriant, qu’il ne pouvait en être autrement : ce fut l’osmose entre nous, tout simplement, et ce tant dans notre éclectisme, notre amour de la littérature ou encore notre vision du monde. Ce fut l’osmose tant dans nos ressemblances que dans nos différences ; maintes et maintes fois nous ne sommes pas tombées en accord, néanmoins ce sont de nos divergences qu’ont émergé nos plus belles idées et nos plus larges folies.
C’est dans ce même élan que nous nous sommes accordées sur ce que nous cherchions à transmettre. Nous aimons, toutes quatre, les livres qui racontent comment nous avons vécu nous autres, femmes. Nous sommes fascinées par le roman en tant qu’histoire sociale. Notre intention fut donc de dévoiler la femme dans son intégralité, dans toute sa complexité. Afin de respecter la ligne éditoriale de la maison d’édition, nous voulions une auteure à faire (re)découvrir. Nous considérons que notre génération a une soif perpétuelle de nouveauté et cristallise par défaut nos aînés dans un certain rejet, alors même que leur vie fut digne d’un roman ! C’est cela que nous avons aussi voulu rappeler avec Liane : avant nous, il y avait tout un monde qui ne nous est accessible qu’à travers la littérature, la parole ou l’évocation du souvenir.
Liane ne fut cependant pas notre premier choix. Nous voulions initialement tenter l’aventure avec Violette Leduc. Cette romancière du XXe siècle était un tout autre personnage, mais tout aussi intrigante et complexe. C’est cette pluralité dans laquelle nous nous reconnaissions tant qui fut pour nous déterminante. Néanmoins Violette Leduc était inaccessible en raison des droits d’auteurs et le fantasme a donc rapidement pris fin. Il a pourtant suffi de seulement quelques jours pour qu’il renaisse et se nourrisse de nouvelles ambitions plus ardentes encore !
Et c’est ainsi que nous avons fait la connaissance d’une grande dame (et rivale incontestée de l’auteure Colette !), notre Liane : Liane de Pougy, Lianon, Anne-Marie Chassaigne, princesse Ghika, sœur Anne-Marie de la Pénitence. Celle qui nous a rappelé qu’on peut être la femme qu’on décide d’être, que notre évolution ne se doit pas d’être linéaire à tout prix.
Éditer ses mémoires était un risque que nous avons désiré prendre. En effet, l’année 2021 marquait la tombée de Liane de Pougy dans le domaine public et nous nous doutions que nous ne serions pas les seules à vouloir si rapidement lui offrir un nouveau souffle. Ce fut bel et bien le cas… Et si nous partions défaitistes de cette nouvelle concurrence, nous avons réussi à en faire notre force. Il fallait nous démarquer et nous avons pris le parti de donner à notre ouvrage une valeur bien plus littéraire qu’historique. C’est à ce moment que l’idée de Franck Bouysse a germé dans nos esprits. Nous appréhendions la réaction des experts en la matière qui n’auraient que peu compris notre initiative, mais nous savions que Liane toucherait Franck et qu’il saurait mieux que personne se glisser dans sa peau le temps de quelques mots. Subjuguées par son roman Né d’aucune femme, nous connaissions la plume sincère et élégante de l’auteur et surtout son talent inné pour parler des femmes. Ainsi, c’est gracieusement que Franck Bouysse a accepté de nous offrir « Métamorphoses d’une Liane  », une préface singulière et poétique dont nous sommes très fières !

Si nous pensions êtres arrivées au bout de nos peines, quelle ne fut pas notre surprise lorsque nous avons découvert que notre chère Liane était absolument fascinée par Mussolini ou encore qu’elle retranscrivait les paroles de ses domestiques africaines en imitant un accent fondamentalement stéréotypé. Couper le texte était alors la seule solution qui se présentait à nous, mais comment ? Comment se sentir légitime de toucher à un tel témoignage ? La complexité du personnage nous obnubilait et nous voulions absolument transmettre ce même ressenti à nos lecteurs. Nous voulions offrir une Liane de Pougy dans son entièreté et dans toute son authenticité, loin des artifices et de la censure.
Encore une fois, nous étions frappées de voir à quel point cette femme fut paradoxale. À nos yeux elle était résolument moderne de par sa plume franche et cynique, sa bisexualité assumée et son goût de la transgression des codes ; et pourtant Liane était aussi le parfait reflet de son époque et profondément influencée par le racisme banalisé de son temps ou encore la montée du totalitarisme… Ainsi nous avons fait le choix de ne rien évincer et de laisser le lecteur se faire son propre avis de cette femme, qui nous l’espérons, saura émouvoir, amuser et surprendre.

Si Nimué et Joalie ont une affection toute particulière pour les « grandes dames » de la littérature, Louise et Élisa cheminent davantage vers les sciences humaines et sociales, la littérature engagée, l’art graphique. Mais plus nos discussions évoluent, plus notre souhait de mêler ces genres différents et de proposer quelque chose d’aussi suranné que « dans l’air du temps  » est prégnant. Non pas pour choquer, mais pour oser mettre en avant un personnage réellement existant dont tout l’attrait réside dans son inconstance. Car oui, Liane était versatile et nombre de choix dans sa vie ont été guidés par ses humeurs fluctuantes.

Théophile Gautier écrivait qu’en « littérature, les œuvres ne sont rien sans la grâce ».

Et la grâce, c’est un élan subjectif, mais littérature la promesse d’éditer ce qui a du sens, de remettre en avant des auteurs oubliés ou de faire naître des plumes nouvelles. On la retrouve dans l’humour, l’amour des mots, l’expression d’une sincérité à fleur de peau. On la retrouve en Liane, dans l’expression de sa relation passionnelle avec la femme de lettres Natalie Clifford Barney, dans son aura lorsqu’elle « avançait parmi les tables du Maxim’s avec l’indifférence des astres  ». Liane, pétrie du parfum du scandale, nimbée de grâce, nymphe demi-mondaine, mère en deuil empreinte de regrets. Liane sensuelle, muse de nombreux artistes, qui écrivit «  Pour moi, pas de milieu entre la pureté et le dévergondage ». Liane recherchant la pureté et la vérité auprès de Dieu tout au long de son existence. Liane vivant dans l’opulence et s’en allant dans le dénuement.

C’est l’histoire d’une vie, l’histoire d’une femme qui a aimé, détesté, s’est fourvoyée, a entrepris et a fait de ses mémoires un véritable jardin du souvenir.

« Ce qu’il faut à l’écrivain, comme au peintre, au musicien, c’est l’infini de la vie et l’errance » Une phrase de Fernand Ouellette qui résonne et qui nous fait espérer avoir offert une certaine forme d’immortalité à Liane de Pougy qui le sera en tous cas dans nos cœurs, et ce à tout jamais. Et qui restera notre première expérience éditoriale, notre « toute première fois » , avant de nous lancer dans le projet de création de notre propre maison d’édition ! Autant dire que cette rencontre et ce travail « imposé  » auront fait émerger des idées et un futur à construire. Il suffit parfois de quelques instants pour que nos vies prennent un tout autre tournant, car il n’était pas dans nos projets de créer notre maison d’édition en fin de licence. Nous avions toutes quatre l’ambition d’en intégrer une, mais il faut croire que Liane de Pougy nous a, d’une certaine manière… transcendées ?


Liane de Pougy

Voilà, c’est déjà terminé. Si nous désirons très fort que Liane continue sa vie dans les esprits et en librairie, nous devons dorénavant dire au revoir à l’Apprentie… Au revoir aux Pougystes… Néanmoins, vous pourrez très bientôt faire la connaissance des Sans-culottes ! Nous sommes loin de prétendre à notre tour à une forme d’infinité, mais nous ne pouvions en aucun cas mettre un terme maintenant à cette expérience si euphorique, si stimulante, belle et enrichissante. Ainsi dès la rentrée prochaine nous comptons mettre sur pied notre propre maison : les « Éditions Sans culottes ». Bien évidemment nous avons choisi ce nom en référence aux révolutionnaires français du XVIIIe siècle, mais nous voulions également appuyer la connotation moderne et féministe que cette expression pourrait traduire de nos jours. Et surtout, oser, oser, oser et ne jamais se restreindre. Sous aucun prétexte.
Nous pensons dans un premier temps, comme pour l’Apprentie, à continuer la « réédition  » dans la volonté de se réapproprier des ouvrages du passé afin de comprendre, déconstruire et appréhender notre société actuelle. Et si de futurs moyens financiers nous le permettent, notre plus grand rêve serait de faire des appels à projets et d’établir une véritable relation avec des auteurs ! Pour enfin « éditer  » à notre tour. À suivre...

Par Joalie Merten et Nimué Jouret

Groupe ayant édité Mes Cahiers Bleus, les mémoires de Liane de Pougy composé de Nimué Jouret, Joalie Merten, Elisa Morlent et Louise Ferrer.
Sortie le 14 mai 2021 en librairie.


Quelques jours après avoir fait notre rentrée, pleins de vie et d’envies, nous avons intégré L’Apprentie, encore hésitants et quelque peu rêveurs. S’offrait à nous le choix d’éditer un auteur, mais lequel ? Une multitude de possibilités se présentaient ! Il y a tant de textes, d’auteurs qui méritent d’être mis ou remis en lumière ! Au détour d’une conversation, notre professeur David Vincent (éditeur chez L’Arbre Vengeur) a mentionné le grand nom d’H.G. Wells, écrivain connu et reconnu dans le monde de la SF, notamment pour La Guerre des mondes, La Machine à remonter le temps... Nous avons alors découvert des nouvelles oubliées de ce pionnier de l’imaginaire et avons embarqué pour un voyage plein de frissons !

Tous les quatre mais chacun de son côté, nous avons épluché les mots de l’illustre Wells et frissonné avec ses personnages pour finalement choisir quatre nouvelles : « L’œuf de cristal », « La chambre rouge », « L’Étoile  » et « L’Homme qui pouvaient accomplir des miracles ». À la fois intrigantes et inquiétantes, chacune d’elles donne à découvrir un nouvel aspect du talent de Wells.
L’Homme qui pouvait accomplir des miracles... Quel titre ! Pourquoi avoir choisi celui de cette nouvelle en particulier ? Eh bien parce qu’en parlant de miracle, nous en avons réalisé un : nous avons réussi à éditer un livre entier, avec des paramètres tels qu’une nouvelle traduction, un travail sans jamais se voir dans la vraie vie... Et puis des miracles, par ces temps de confinements successifs, d’une vie mise entre parenthèses, ça nous a fait rêver et ça fait rêver les lecteurs parce qu’on en espère tous un.

Nous nous sommes rapidement rendus compte que les textes nécessitent d’être revus, car certains termes étaient désuets et des passages avaient été entièrement changés par le traducteur original, grand ami de Wells. Nous avions la connaissance de l’existence d’un Master Traduction pour l’édition au sein de l’Université Bordeaux Montaigne. Puisque nous avions à cœur de moderniser tout en rendant la vraie nature des textes choisis, nous nous sommes naturellement tournés vers nos homologues de ce Master.
C’était un projet ambitieux, risqué et sans doute un peu fou, car, comme nous, elles ne sont pas encore des professionnelles accomplies. Cette expérience pourra ouvrir des perspectives professionnelles à chacun d’entre nous, que ce soit pour les traductrices ou pour nous, les quatre éditeurs. Et presque sans jamais se voir, à travers nos écrans nous avons travaillé, ri, pesté...

Les traditionnelles pauses café dans les couloirs se sont transformées en appels vidéos, chacun chez soi, éparpillés dans toute la France. Parfois, la communication a été compliquée ; nos mots déformés par les connexions occasionnellement hasardeuses et par la distance. Fort heureusement, ces instants ont été bien moins nombreux que ceux où l’on a ri, où notre cohésion était plus forte que jamais et où nos idées fusaient.
Nous étions confinés, certes, mais ce n’était pas le cas de notre volonté d’éditer. Faire partie de L’Apprentie est une chance incroyable, on expérimente, on se plante, on réussit, mais surtout on apprend. On a pu découvrir toutes les missions du métier d’éditeur avec une sécurité et bénéficier de conseils de professionnels sans jamais perdre la direction de notre projet.

Pour aujourd’hui comme pour notre futur L’Apprentie nous a donné des clés et nous sommes fiers d’avoir pu accomplir des miracles.

Par Roxane Peypelut

Groupe ayant édité « L’homme qui pouvait accomplir des miracles » de H.G Wells, composé de Constance Bourbon, Roxane Peypelut, Tom Gravellat et Juliette Zeys.
Sortie le 26 mai en librairie.

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