Carnets Vanteaux - Je crois qu’essayer ne sert plus à rien

Carnets Vanteaux - Je crois qu’essayer ne sert plus à rien

8 novembre 2022 - par Emma Emonds 
 - © Flickr - gilles chiroleux
© Flickr - gilles chiroleux

CONSIGNE :

"(Auto)portrait en "je" ou en "il/elle", en souvenir de ces lignes de Jean-Paul Sartre dans "La Nausée" : « À présent, quand je dis « je », ça me semble creux. Je n’arrive plus très bien à me sentir, tellement je suis oublié. Tout ce qui reste de réel, en moi, c’est de l’existence qui se sent exister. Je bâille doucement, longuement. Personne. Pour Personne, Antoine Roquentin n’existe. Ça m’amuse. Et qu’est-ce que c’est que ça, Antoine Roquentin ? C’est de l’abstrait. Un pâle petit souvenir de moi vacille dans ma conscience. Antoine Roquentin… Et soudain le Je pâlit, pâlit et c’en est fait, il s’éteint. »


Je crois qu’essayer ne sert plus à rien

Je crois qu’essayer ne sert plus à rien. Je suis, j’étais et je serai, mais pas pour eux. Quand j’ai écrit ces quelques lignes, j’ai fait l’erreur d’y mettre du “moi”. A présent, je me sens comme ces personnes qui se dépersonnalisent, parce qu’elles n’ont plus de contrôle sur la situation. Parce que, selon elles, la vie ressemble à un film. Je dirais que, pour moi, elle ressemble à un livre. Et je suis, devant leurs yeux, réduite à mes lignes. S’ils le veulent tant, je capitulerai. Je crois que je l’ai déjà fait, assommée, aplatie et rabaissée par l’encre que j’ai déposée sur les feuilles. Si on m’avait prévenue qu’il n’y avait pas de retour en arrière, je ne crois pas que j’aurais accepté de me décharner pour donner de la matière à ce qui sort de leurs bouches. Mes mots ne sont plus les miens, ils sont attrapés, torsadés, diffamés, je ne m’appelle plus Emma car j’ai gagné le titre de mon infamie comme prénom. Ma vie ressemble à un livre parce qu’à l’instant même où j’ai écrit, je n’ai plus été. J’avais formé des mots pour faire du bien sans penser qu’ils me feraient du mal. Je ne leur en veux pas. Je ne leur en veux pas pour mon cerveau qui, comme de minuscules spaghettis, se délie et nourrit leurs estomacs. Ils mâchent, avalent, laissent la digestion et l’acide transformer ce que j’ai naïvement, peut-être trop subtilement, voulu dénoncer. A présent, c’est moi qu’ils dénoncent. Et je ne suis plus que cela : un livre reconstruit. Dans cet état, je dois ressembler à un Picasso. Je me dépersonnalise, me déréalise, je crois que ça leur plaît. La solution me vient comme une échappatoire : je dois disparaître. Je ne pourrais plus m’arracher à leurs regards voraces qui cherchent à trouver plus de honte dans ce qu’ils pensent être des adages à décortiquer. Je n’existe déjà plus en tant que chair puisque je ne suis plus qu’un livre, mais si le livre est mon âme, alors il doit s’en aller avec moi. Je refuse de leur accorder un tapis rouge plus long sur lequel leurs langues pourront serpenter plus longtemps. Je dois tout brûler pour tout effacer, tout effacer pour tout brûler. Ils l’attendent. Ils attendent de voir si je vais abandonner pour jouir de mon effritement. Je me demande si j’ai déjà un jour existé. Peut-être que je n’aurais pas dû faire du creux dans mon cœur une plume supplémentaire. Mais si je suis invisible, je crois que mon audace de m’être crue vivante sur le papier n’a pas été de leur goût. Retourner au rien, dans cet état végétatif que je subissais avant de prendre le stylo, ne me dérange pas. Parce qu’il est bien trop tard pour changer les choses. Et même si je disparais, ils ne pourront jamais réellement m’oublier. Grâce à eux, mes mots qu’ils ont tordus se découvrent un autre sens. Cela ne me blesse pas, de m’en aller. Quand j’ai décidé d’écrire, j’ai su que je donnerais, à chaque livre, un organe. Aujourd’hui, je laisse mon horrible cerveau entre leurs mains, car pour écrire même au milieu du néant, il n’y a que mon cœur dont j’ai besoin.