Carnets Vanteaux - Balthus III

Carnets Vanteaux - Balthus III

25 octobre 2021 - par Nicolas Lafon 
 - Passage du commerce Saint-André - Balthus
Passage du commerce Saint-André - Balthus

CONSIGNE : "Balthus"
"Inquiétant"
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Ce sont les dimanches que je préfère, quand les magasins sont fermés et qu’il n’y a pas un chat, seulement le petit chien, la plante qui me connaît mieux que personne, et la petite Greta Thunberg qui sort s’aérer les idées pour trouver des punchlines béton en vue du prochain sommet climatique. En semaine la ville est un enfer, et le samedi c’est encore pire. Ça klaxonne ça se pousse au cul, parechoc contre parechoc, des piétons surbookés déferlent par rangée de trois, de cinq, décanillent tout et moi avec, sur nos trottoirs largeur d’épaule. Moi je suis tout petit, même Tyrion Lannister me prend une tête. Alors du lundi au samedi, assis comme ça à hauteur de pot d’échappement, on m’asphyxie on me piétine, j’étouffe à petit feu sous la semelle des gens visibles. Le dimanche au contraire, tout ce que je risque c’est que ce type qui sort acheter son pain à l’heure du déjeuner, celui que j’appelais Christophe à l’époque où nous étions collègues de bureau, m’écrabouille les orteils. Chaque fois que ça se produit il s’excuse poliment. Et je l’ai dit je suis petit, je traîne à ras de terre, lui a toujours eu ce maintien guindé, le menton haut le regard conquérant, il ne le fait pas exprès un jour il a même marché sur le petit chien, preuve que ça n’a rien de personnel. Je me souviens que ce jour-là, quand le petit chien a couiné, Greta Thunberg a accouru et Christophe a essuyé une pluie de punchlines cinglantes. Il est reparti sur la pointe des pieds, et depuis il n’oublie jamais de saluer Greta, qui ne lui répond pas elle prépare son G20, et il prend toujours garde de ne pas abîmer le chien, lui donnant une caresse à l’occasion, un quignon de pain que l’animal dédaigne.
Avant ça allait un peu mieux, j’avais des bottes Petit Bateau et des chaussettes Armani Kids. Je les avais piquées à un gamin, cinq ou six ans c’est ma pointure, rencontré par hasard dans les bois à la sortie de la ville. Quand je suis tombé sur lui, le pauvre gosse était tout affolé. Il sanglotait et gémissait en tirant son papy par le manteau, lequel gisait moitié conscient au pied d’un chêne, un panier de cèpes tout frais cueillis renversé près du tronc. À première vue c’était un AVC : j’ai pris ma chance. Le môme n’a pas opposé de résistance quand je l’ai déchaussé, il était sage il m’implorait papy papy. J’allais filer, botté-chausseté à la bourgeoise, mais j’ai vu le panier et j’ai réfléchi qu’à son âge l’enfant ne saurait pas préparer une poêlée de cèpes, et que même s’il en réchappait, le papy n’aurait plus la motricité nécessaire pour se mettre aux fourneaux. Chez moi, une tente deux secondes sous les arcades du métro aérien, j’ai un réchaud et un vieux wok qui fait cuisine et self-defense, de l’huile en veux-tu en voilà, le patron du kebab m’adore il me met toujours un bidon de côté quand il vide ses friteuses. Et puis j’ai repensé à la petite Greta que le gaspillage indigne, et comme plus que la fin du monde ce sont ses punchlines que je crains, j’ai ramassé les cèpes et j’ai embarqué le panier. En plus c’était mon jour : plus loin dans les poubelles du Super U j’ai mis la main sur une boîte de six œufs intacts et une gousse d’ail pas trop pourrie. Je les ai rincés dans une flaque pour déjavelliser, et le soir-même je me suis préparé une omelette cinq étoiles.
En ce temps c’était la belle vie, jusqu’à ce que le petit chien me pique les bottes. C’était un dimanche justement, je les avais ôtées pour retirer les derniers bris de verre, copeaux et gravillons incrustés dans ma voûte plantaire. La petite Greta aiguisait ses punchlines, Christophe était déjà à table et moi, comme chaque dimanche, je débattais avec la plante qui est une fine rhétoricienne. Je crois avoir perçu le cliquetis des griffes sur le trottoir. Quand je me suis retourné c’était trop tard, le petit chien détalait à toute blinde, l’une de mes bottes entre les crocs. Il a tourné au coin de la rue et je me suis lancé à sa poursuite en claudiquant. Je n’ai pas pu le rattraper il est rapide et mieux nourri que moi. Au loin je l’ai vu se glisser dans la maison de ses maîtres, par une trappe minuscule au bas de la porte d’entrée. Je me suis embusqué derrière la haie, attendant qu’il ressorte, et quand enfin il a pointé le bout de son museau il n’avait plus la botte. Ça m’a mis hors de moi, j’ai bondi pour lui flanquer un coup de pied nu mais une fois de plus il m’a déjoué. Il s’est enfui en sens inverse, j’ai boité comme un dératé pour le chopper mais impossible de refaire mon retard. On a fait le tour du pâté de maison, et en repassant près de la plante et de Greta qui me surveillait d’un œil mauvais, il en a profité pour me subtiliser la botte restante.
La petite Greta était prête à me tomber dessus alors je me suis résigné. Il me restait bien les chaussettes mais hors des bottes elles se sont effilochées en peu de temps. Je suis retourné plusieurs fois au bois, mais tous les enfants que j’y croise sont accompagnés d’aïeuls bien portants. Qu’importe. Je continue de venir le dimanche car je suis marié à une plante et en amour je suis fidèle. C’est le dimanche que je préfère. Greta médite, Christophe promène son pain le petit chien renifle. Ma femme en pot prend le soleil en me racontant ses fantasmes de jardins botaniques. Le macadam brûlant me chauffe la plante des pieds, sans dégeler mon cœur.