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Carnets Vanteaux - Borderline par Elora Perrier

Carnets Vanteaux - Borderline par Elora Perrier

9 janvier 2024 - par Elora Perrier 
 - © Pixabay - magwood _photography
© Pixabay - magwood _photography

Les Carnets Vanteaux avec l’atelier Microfictions
animé par Milena Mikhaïlova Makarius

Consigne : réécriture de la microfiction « Lexomil » de Régis Jauffret, (Microfictions, éd. Gallimard, 2007, Folio, p. 565) dont voici le début et la fin :

— Je suis une femme qui ne dort pas souvent.
Ma fille vient d’avoir dix-huit ans. Je me dois d’entrer plusieurs fois chaque nuit dans sa chambre pour surveiller son sommeil. Quand je la sens nerveuse, je m’allonge à côté d’elle jusqu’au matin. J’ai toujours peur qu’elle prenne peur dans un rêve, et se réveille après avoir fait une chute du haut de la statue équestre qui est en face de chez nous…
(…)
Bientôt elle ne quittera plus son lit. Je la nourrirai à la cuillère, et je m’occuperai à nouveau d’elle comme d’un bébé.

Borderline
Elora Perrier

Je suis vide.
C’est ce que j’ai dit à ma psychanalyste avant qu’elle aussi m’abandonne. Comme tous les autres avant elle. Puis, je l’ai rencontrée, elle. La femme parfaite. Elle est d’une beauté sans nom, presque irréelle. Tous les regards se tournent vers elle, vers nous, dans la rue. Je continue à sourire malgré la rage que m’inspire ces yeux insolents. Elle ne fait aucun effort, il faut dire. C’est de la faute de ses tenues affriolantes. Je prends soigneusement l’habitude de lui répéter qu’habillée comme ça, elle a l’air d’une pétasse. Elle se révolte : d’après elle, elle a le droit de s’habiller comme elle veut. Elle finit par arrêter et m’écouter. Les regards dans la rue sont moins insistants, plus supportables.
Ceux de sa famille se font plus pressants. Ils lui demandent si elle va bien, pourquoi ces changements dans sa vie, ce qui se passe… Elle est gentille et ouverte aux autres, j’aime ça chez elle. J’aime comment elle accueille tout : elle m’écoute, elle me valorise. Elle sait reconnaître un grand homme. Ce n’est pas le cas de sa famille et de ses amis. Je me dois de l’éloigner des personnes qui menacent notre relation. Sa mère me déteste, je le sais. Plus besoin qu’elle aille la voir, après tout : « Tu es sûre qu’elle t’aime ? C’est qu’une conne, tu as bien vu comment elle me traite ! Ça ne sert à rien que tu t’acharnes. Elle ne s’inquiète pas pour toi, elle veut juste t’éloigner de moi. » Ses amis lui demandent de sortir. Je suis obligé de révoquer mon autorisation. Eux aussi veulent tout saboter. Le mieux, c’est qu’elle arrête de sortir. Elle crie. Une claque, un coup de poing, un coup de pied, plusieurs sûrement. Je suis trop aveuglé par ma colère pour compter. Elle pleure. Voilà, comme ça, c’est mieux. Elle téléphone et bredouille une excuse. Elle ne sort pas. Ni aujourd’hui, ni les jours qui suivent.
Une routine s’installe. Elle s’habille comme un sac, toujours avec des manches longues, elle regarde le sol en marchant, elle est maladroite. Je suis là pour elle, je l’accompagne, je vis pour elle et elle vit pour moi. Je suis sa raison de vivre. Parfois, elle oublie : elle hurle, elle pleure, elle s’effondre dans ces moments-là. Je suis prompt à lui rappeler grâce à mes mots et à mes mains qu’elle n’a plus que moi, qu’elle est à ma merci.
Dans son regard, quelque chose s’est éteint. Comment ai-je pu croire qu’une femme pareille était parfaite ? Elle est haïssable. Elle est haïssable mais elle est à moi. Elle ne partira pas. Jamais. Je suis vide, mais maintenant elle l’est aussi.

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