Carnets Vanteaux - Corps en feu

Carnets Vanteaux - Corps en feu

7 juin 2022 - par Fedia Berrima 
 - © Flickr - misato
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Les Carnets Vanteaux avec l’atelier Microfictions
animé par Milena Mikhaïlova Makarius

Consigne : Ecrire une microfiction en utilisant, dans un ordre libre, les trois mots suivants : blessure – lumière – pamplemousse.

Je m’appelle Catherine, j’ai trente-deux ans et je suis une chercheuse à l’université. Dans le cadre d’une étude sur les enfants maltraités, je suis partie en 2008 au Pakistan en collaboration avec une association humanitaire qui s’appelle « Sauver les enfants du monde ». Après des semaines d’investigations et d’entretiens dans le domaine de ma recherche, j’ai fait la connaissance d’une jeune fille âgée de seize ans, dans un hôpital pakistanais, secteur des brûlures au troisième degré. Elle a accepté de me raconter sa vie à condition de ne pas divulguer son identité. Lors de l’entretien avec cette adolescente que je nomme ici Karima, j’étais accompagnée par une amie pakistanaise qui me servait de traductrice.

La première fois que je l’ai vue, la jeune fille était allongée sur le lit. Sa peau était couverte d’un drap blanc et sa tête tournée vers la fenêtre comme si elle rêvait d’un ailleurs incertain. Je me suis assise sur une chaise, située en face d’elle et je l’ai saluée. Aucune réaction. Alors, j’ai caressé légèrement le dos de sa main droite pensant qu’un contact physique pourrait la réveiller de sa profonde rêverie.

Elle était calme et une lumière éteinte et fade émanait de ses yeux. À peine pouvait-elle parler et répondre à mes questions. Toutefois, j’ai réussi à comprendre ce qui l’a menée à cet état de chair douloureuse. Karima savait qu’elle était vouée à vivre dans l’obscurité : que l’extérieur est un danger et l’intérieur, un emprisonnement. Au sein du foyer familial, elle travaillait durement à s’occuper du ménage et à traire les brebis. Il lui était interdit de franchir le seuil de la maison sans permission : c’est le père qui décidait si elle devait sortir à l’extérieur pour ramener les moutons au pré ou si elle devait accompagner ses sœurs pour cueillir les légumes dans le jardin. Comme toutes ses sœurs, elle obéissait à la loi du père avec complaisance. Un jour, elle l’a transgressée, elle est tombée amoureuse de son voisin. Ce dernier a abusé de sa naïveté lui promettant le mariage. Cinq mois de mensonges et de faux aveux s’écoulaient pendant que grossissait le ventre de la condamnée. Karima vivait dans les affres de cet amour qui allait la conduire à la mort. Sa famille a vite compris qu’elle avait commis le grand péché.

Elle m’a raconté avec difficulté que c’était son frère qui a versé du pétrole sur sa tête et qui a jeté l’allumette. En quelques instants, sa robe et son corps ont pris feu. Les brûlures étaient tellement vives qu’elle courait dans la rue en hurlant. Quelques femmes lui ont apporté de l’aide et l’ont amenée à l’hôpital où elle résidait depuis deux semaines.

Karima a été victime de ce que l’on appelle, dans son village, un crime d’honneur. Elle devait mourir car elle avait choisi de vivre l’amour sans la permission de ses parents. J’étais rouge tel un pamplemousse en écoutant l’histoire de la vie bouleversante de Karima. Cette jeune fille me ressemblait : à un moment de ma vie, de multiples obstacles m’interdisaient d’épouser l’homme que j’avais choisi. Il était de mon devoir de sauver la vie de cette femme car elle me rappelait l’ancienne Catherine que j’étais, blessée et abandonnée.

Dans une semaine Karima sera transférée en avion dans un hôpital beaucoup plus moderne et équipé afin de recevoir les traitements médicaux nécessaires à sa guérison. Les médecins m’ont confirmé tous qu’elle peut être sauvée et que ces blessures peuvent être dissimulées grâce à la chirurgie esthétique. Cette femme ne sera pas l’unique innocente guérie et sauvée car je suis déterminée de continuer à traverser le monde pour sauver des femmes oppressées qui souffrent en silence.