Carnets Vanteaux - Deux mots

Carnets Vanteaux - Deux mots

7 décembre 2021 - par Morgane Sarmiento 

Consigne : Écrire une page (au maximum un feuillet A4) en usant du procédé décrit par Raymond Roussel dans Comment j’ai écrit certains de mes livres :

« Je me suis toujours proposé d’expliquer de quelle façon j’avais écrit certains de mes livres (Impressions d’Afrique, Locus Solus, l’Étoile au Front et la Poussière de Soleils).
Il s’agit d’un procédé très spécial. Et, ce procédé, il me semble qu’il est de mon devoir de le révéler, car j’ai l’impression que des écrivains de l’avenir pourraient peut-être l’exploiter avec fruit.
Très jeune j’écrivais déjà des contes de quelques pages en employant ce procédé.
Je choisissais deux mots presque semblables (faisant penser aux métagrammes). Par exemple billard  et pillard. Puis j’y ajoutais des mots pareils mais pris dans deux sens différents, et j’obtenais ainsi deux phrases presque identiques.
En ce qui concerne billard  et pillard  les deux phrases que j’obtins furent celles-ci :
1° Les lettres du blanc sur les bandes du vieux billard
2° Les lettres du blanc sur les bandes du vieux pillard.
Dans la première, « lettres » était pris dans le sens de « signes typographiques », « blanc » dans le sens de « cube de craie » et « bandes » dans le sens de « bordures ».
Dans la seconde, « lettres » était pris dans le sens de « missives », « blanc » dans le sens d’ « homme blanc » et « bandes » dans le sens de « hordes guerrières ».
Les deux phrases trouvées, il s’agissait d’écrire un conte pouvant commencer par la première et finir par la seconde.
Or c’était dans la résolution de ce problème que je puisais tous mes matériaux. »

Quel Dieu m’a tendu cette paille ? Cela fait bien deux heures que la nuit est tombée, que j’avance au milieu des tiges implacables écartées encore et encore au-devant de mes bras tailladés. Il a fallu que la nuit soit sans lune, sans compter les grappes sombres qui attrapent le peu de lumière arrivant jusqu’en bas. Dire qu’elle est là, quelque part, dans le noir… J’avance plus vite, je me mets à penser à des grillons, je ralentis le pas. À gauche, à droite, devant, partout : du maïs. À en faire éclater la poitrine, des épis de maïs qui dépassent mon crâne de deux têtes. En rangs serrés, feuilles tranchantes, partout, toujours : des épis.

J’ai perdu de vue la lueur de la grange depuis longtemps. Les autres ont dû aller se coucher, même s’ils n’y arrivent pas. Leur dire que je ne l’ai pas trouvée ? Le champ est grand, mais quand même… Et puis ce qui m’inquiète, outre le noir, les épis, les épis, le noir, c’est de la trouver. Non, je veux dire : croiser les sangliers. La nuit, comme ça, avec leurs petits, pleins de groins fouinant… animal nocturne ? Je ne sais plus. J’aurais dû demander avant de partir… ce n’est qu’une question de temps avant que je les croise, le champ n’est pas grand. Ça y est je les entends, à dix mètres, sur la gauche. Y’a une chouette, dix mètres avant ; après. Elle chasse, les épis, les épis frôle, ça fait un bruit de pluie… la retrouver. Bon. Je l’entends pleurer, ou bien c’est le vent ? Ça s’arrête ; faut bouger, les sangliers ça bouge comme l’homme. Pas se faire entendre ; pas l’appeler.

On sait jamais quand il fait trop froid ou qu’on est juste mort. Les épis qui me frottent les bras, fouettent les chevilles, on remue tous gaiement dans des champs d’épis dans une nuit noire, noire sans lune ; et les chouettes, et les sangliers, et elle qu’il faut trouver. Pas l’appeler — pourquoi ? Pas se faire repérer. Par qui ? Les grandes feuilles, les rangées de tiges froissées, et pique et tire, et coupe et frôle : elle est où bon sang ? Elle est où la lumière ? Et elle, elle pleure pas ? J’entends les groins des sangliers frotter la terre, peut-être qu’ils la reniflent, peut-être qu’elle est tombée comme un épi fauché, peut-être que… « Il l’a trouvée ? » La grange doit pas être loin. Ils doivent faire une de ces têtes… en même temps elle aurait pas dû partir, je veux dire elle aurait pas dû et ça aurait pas dû être moi à sa recherche. Moi… Moi j’ai pas de poids, et elle elle me parle de choses lourdes, lourdes… je peux pas le supporter. J’ai rien dit, la paille a choisi : la nuit pour toi, et pour les autres rien. Moi je suis rien, pourquoi on m’a pas donné ça à la place ?

Elle me dit souvent « respire » avec ses dents qui sourient, elle me prend par la main alors que j’ai pas besoin de ça, moi je respire pas. J’en oublie les grillons. Bon et puis elle est où ? Faut que j’aille voir les sangliers ? Bon sang il a fallu que ce soit moi. Course. Pause. T’es où ? Pourquoi je m’inquiète, moi ? La peur c’est lourd. La nuit, la nuit, le noir. Bon sang. Des rangées d’épis. Bon sang. Mes jambes vont pas tenir jusqu’au matin. T’es où ? Arrête avec tes trucs lourds, je te l’ai déjà dit, j’ai pas de poids moi. J’ai pas de poids, je veux pas de poids. Les épis, rangés serrés comme des brins dans un poing, j’en tire un, par hasard, et il a fallu que je tire cette paille. Il a fallu : moi, le noir. Sangliers bougent. À gauche, épis, à droite, devant, épis, partout rangées, je tourne, asphyxie, ses cheveux elle est là, je courre, la rattrape, elle me sourit.

Des yeux larmoyants, une robe en lambeaux, y’a plus de noir, plus de peau, je lui souris, y’a plus rien… elle sans poids dans mes bras, je rentre. « Respire », elle me dit, et « respire » je lui dis aussi… J’ai l’impression que l’aube est déjà là, tant on se porte l’un l’autre dans les allées sans fin. Elle sourit : les grillons chanteront, demain. J’y crois pas, tu sais, que les mots ont pas de poids, pourtant… j’ai voulu enterrer les tiens, et ils s’envolent si haut… Une nuit, une paille, il a fallu que ce soit toi et moi, et deux mots qu’on ne se dit qu’à deux. Quel Dieu m’a tendu cette faille ?