Carnets Vanteaux - Digestion

Carnets Vanteaux - Digestion

6 avril 2021 - par Estelle Dubernard 

La consigne : réécriture d’une microfiction de Regis Jauffret, « Après la pitance », (Microfictions, éd. Gallimard, 2007, Folio, p. 21-22.) Voici son début :
« — Nous n’invitons jamais personne à dîner.
En revanche, si certains sont assez stupides pour nous convier, le jour dit, nous nous précipitions chez eux ventre à terre. Nous arrivons toujours une demi-heure à l’avance, afin que personne n’ait encore attaqué les biscuits à l’apéritif. Nous nettoyons les raviers en vidant la bouteille de champagne. Quand les autres invités arrivent, nos hôtes sont bien obligés de rapporter à boire et à manger. Avec mon mari, nous jouons des coudes pour qu’ils en soient réduits à la portion congrue. Quand il n’y a plus rien à grignoter, nous demandons à passer à table.
— Nous n’avons rien mangé à midi.
Ce qui est exact, car depuis la veille nous jeûnons en prévision de ces agapes gratuites. EN tout cas, les hors d’œuvre sont une formalité, et le contenu de la corbeille à pain saute directement dans notre estomac comme un ballon dans le fond d’un panier de basket solidement cousu. Le vin file dans notre gosier, comme l’eau d’une vaisselle dans le tuyau d’évacuation d’un évier. Le plat de résistance ne nous résiste pas davantage que la jardinière de légumes, la salade de feuilles de chêne, les quatre fromages du plateau, et le fraisier acheté une fortune chez Fauchon. (…) »


De retour au salon, nous réclamons des petits gâteaux et du chocolat pour agrémenter le café. Nous sifflons ensuite la bouteille de cognac, et celle de liqueur de noix. Comme nous sommes bourrés comme des coings, nous nous excusons et nous retirons dans une chambre pour faire un somme.
Nous nous réveillons assez tôt, plus tôt que nos hôtes. Il y a une odeur de chair fraiche dans les airs. Nous descendons. Sur la pointe des pieds. Une marche. Puis une marche. Et encore une autre. Nos yeux inspectent l’immense cellier. Enfin, nous attrapons tout à notre portée. Nous dévorons. Nous arrachons les os, dépiécons tout, avalons goulûment, sans retenue. Nos dents broient à la manière de machines. Les mâchoires battent en cadence en une danse tribale. Nous ne pouvons nous arrêter : c’est sublime. Au rythme des cris de satisfaction, des langues en cadence, tournant et retournant la peau entre nos dents : nous avons la tentation du vice au bord des lèvres. Et nous nous roulons ensemble. Bête contre bête. Dans la cadence de notre obscénité. Et pour sublimer cela : nous jouissons dans le sang.
Nous digèrerons le lendemain, à la maison, la disparition mystérieuse de nos hôtes.