Carnets Vanteaux - Il me fait jouer de mon vivant le rôle d’un fantôme IV

Carnets Vanteaux - Il me fait jouer de mon vivant le rôle d’un fantôme IV

3 octobre 2021 - par Nicolas Lafon 
 - © Arnaud Galy - Agora francophone
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CONSIGNE : "Ecrire (au plus) une page (A4) en commençant par la formule empruntée à André Breton : "il me fait jouer de mon vivant le rôle d’un fantôme" (dans "Nadja")."

Il me fait jouer de mon vivant le rôle d’un fantôme. La nuit, tandis que je dors, il reste tapi à la lisière de la réalité, dissimulé depuis toujours dans les poubelles de ma mémoire. Égorgeur méthodique de mes élans vitaux, il guette l’instant où mon sommeil ne lui fera plus obstacle. Et lorsqu’enfin je me réveille, innocent comme au premier jour, il fond sur moi pour me confisquer le soleil.
Justement j’ouvre les yeux, sorti d’un rêve dont je ne me souviens pas, ou d’un cauchemar que je préfère oblitérer. Prisonnier du demi sommeil, j’ignore encore où je me trouve. D’instinct je referme les paupières, comme pour ne pas réaliser trop tôt qu’il s’agit de ma chambre, ce clapier à six cents le mois qui prend l’eau et les courants d’air. En somnambule, je remonte le drap jusque sous mes yeux. Je repousse l’oreiller trempé de sueur, comme imbibé de mes terreurs nocturnes. Un court instant encore, il m’autorise à me prélasser dans la tranquillité de son absence. Pourtant, bien qu’il ne se soit pas encore manifesté, un réflexe animal, de bête froussarde, fait que je me recroqueville.
Je ne me rendors pas tout à fait. La lumière qui pénètre par le Velux gène mon repos. Je ne comprends pas encore que c’est le jour qui m’importune, rougissant mes paupières que je ne peux bientôt plus m’empêcher de voir. C’est le point de bascule, les causes les conséquences qui se télescopent dans l’esprit alerté : le rouge dans l’œil c’est la membrane éclairée par le jour, et le jour ne se lève pas avant huit heures ; s’il est huit heures alors j’ai loupé le bus ; j’ai loupé le coche second retard en un mois de turbin.
C’est le moment qu’il choisit pour quitter sa cache. Je ne sursaute pas il m’est trop familier, mais le dégoût de tous les jours qui se lèvent me saisit instantanément. Il se penche sur moi sans affects, brandit le couteau effilé qui n’est aiguisé que pour moi. Je lutte, rentre le cou, plaque le menton contre le buste de toutes mes forces. Ça ne sert à rien mais je ne peux pas m’en empêcher. Sans prendre la peine de retirer le drap, il applique le tranchant de la lame sous le lobe de mon oreille droite, puis la fait courir sans effort jusqu’à la gauche. Malgré ma crispation, il ouvre un sourire béant dans ma gorge, un sourire indolore sans effusion de sang.
Alors seulement il disparaît, ou plutôt il devient béance, confondu avec le rictus qu’il m’a taillé dans le cou. Je ne le hais pas après tout il ne fait que son travail. Le mien est de pointer au mien, retard ou non, inventer je ne sais quoi, tenir trois semaines, fin de contrat puis déblocage des droits chômage. Je jette un coup d’œil au réveil et constate qu’il est hors tension. J’essaie d’allumer la lampe de chevet mais aucune lueur ne jaillit. Enfin je me traîne hors du lit, enveloppé dans le drap qui a tout du linceul. Je me plante devant le tableau électrique, rétabli le plomb capricieux et flotte droit vers la salle de bain, songeant à toutes les fois où j’ai invoqué faussement la panne de réveil.
En franchissant le seuil de la salle d’eau, le carrelage gelé me fait grimacer. Encapuchonné dans le drap qui réduit mon champ de vision, je tâtonne du côté de la cloison jusqu’à trouver l’interrupteur. J’actionne, et l’éclat brutal du néon me force à me rétracter davantage sous mon suaire Leclerc, trois pour le prix de deux, tout ce qui compte pour vous existe à prix Leclerc. En passant devant le miroir, je souris de la gorge à mon reflet cadavérique. Il me fait jouer de mon vivant le rôle d’un fantôme, ai-je encore le temps de penser, sans interrompre ma course en direction du lavabo. Lorsque je me fracture le petit orteil contre le pied de la baignoire en fonte, en trois morceaux c’est ce que m’apprendra le manip’ radio, je ne fais plus de littérature.