Carnets Vanteaux - J’en perds mes mots

Carnets Vanteaux - J’en perds mes mots

19 octobre 2020 - par Manon Clavaud dite NOUN 
La Parole (1938) - Victor Brauner
La Parole (1938)
Victor Brauner

Consigne :
Regarder le tableau "La Parole" de Victor Brauner.
(le tableau est de 1938 - il est conservé au Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg).
Écrire UNE page en "interrogeant" le tableau et en essayant d’en dégager un savoir.


J’en perds mes mots.

À tort ou à travers, mon cœur est ma raison.

Mais ma raison n’est plus et alors plus rien n’est.

J’ai le crâne en bouillie, les organes à l’envers.

À l’envers de mon ombre, on ne voit toujours rien que les yeux puissent entendre, disloqué je ne suis rien.

Je ne suis rien et pourtant, c’est en miette que mes mots, rassemblés prennent sens, et je suis à nouveau.

J’ai perdu la parole dès lors que je suis né et la retrouve un beau jour si l’on daigne s’arrêter. S’arrêter devant moi ? En voilà une idée ! Je ne puis même pas une seconde y penser.

À côté de mes pompes, c’est ainsi que j’existe, et mon cœur et mes jambes sans accord dadaïste se promènent sur le fil, ce réal alité, parmi tant qui habitent ce cosmos dégenté.

Je me vois peu à peu en papier me mâcher, je m’étiole doucement, je m’apprête à tomber.

Je comprends juste alors que je suis observé par une femme magnifique, qui se tient à côté. Au même titre que moi, la voilà prisonnière d’une chimère mécanique, et sa chair en poussière. Dans un monde glacé, de violence et d’effroi, je découvre mon autre, sa moitié qui est là. Elle n’est pas toute entière comme ses gens à la guerre qui reviennent amputés de leur membres, cœur brisés. En n’ayant plus de cœur, on perd vite la parole car les maux sans l’ardeur n’ont plus rien d’un symbole. Et après toutes ses guerres, ses amours massacrées, il devient plus facile, de ne plus se parler.

Inconscient, je prends sens, dans les rêves de chacun, c’est là-bas qu’est la vie, quand sur terre il n’y a rien. Une pomme dans le ciel, Non d’une pipe ! Mais que vois-je ? Un oiseau habillé, ce doit être un mirage !

Je suis là face à toi et j’ai tout désappris, je ne sais même plus être, je me sens démuni.
Toujours ses munitions, au combat épuisées. Je m’en vais avec toi pour peut-être commencer, à nouveau à revivre, et renaître qui sait, d’un vent ivre et léger, de mes cendres envolées.

Dans un monde saccagé, la parole n’est rien, si le cœur de notre autre, ne bat pas dans nos mains.