Carnets Vanteaux - L’histoire d’un Bukowski

Carnets Vanteaux - L’histoire d’un Bukowski

6 avril 2021 - par Océane Besombes 

La consigne : réécriture d’une microfiction de David Thomas, « Le bonheur » (Un homme à sa fenêtre, éd. Anne Carrère, Paris, 2019, p. 56-57). Voici son début :

« Le bonheur, c’est ma femme et mon fils à mes côtés. Et puis un petit bureau, même six mètres carrés ça me suffit, mais beaucoup de ciel au-dessus de ma tête, dehors, loin des murs, le plus loin possible, et puis une rivière dans les parages, avec des truites, des ombres, des perches et des chevesnes pour les jours malchanceux, une petite place bien plate pour la pétanque, devant une église éventuellement, c’est pas grave, un bistrot où l’on propose des vins de soif, pas du prétentieux à mettre le nez dedans et à faire tourner dans les verres, avec un comptoir à cent dix-huit centimètres du sol, pour ma taille c’est ce qu’il faut quand j’ai une jambe pliée et l’autre droite comme un tronc, et puis quelques copains alentour qui respirent à peu près comme moi. Et puis aussi un éditeur qui fasse pas chier avec les ventes, ça viendra en temps voulu, ou ça viendra pas, c’est pas le problème, ce qui compte, c’est que vous écriviez. (…) »


Le malheur c’est quoi ? C’est se contenter de si peu, d’un appartement aussi vaste qu’un placard, dans une ville dans laquelle on ne respire pas, de pain trempé dans de l’eau, d’être un poète raté, d’avoir un travail chiant à mourir qui a en plus le culot d’être mal payé, d’avoir une famille qui nous déteste, de se détester aussi un peu soi-même, de ne même pas avoir la perspective de se trouver une femme un jour. C’est se contenter aussi de n’être jamais compris, d’être malheureusement né trop tard ou peut-être tôt, en tout cas y’a un truc qui déconne, et finalement c’est peut-être moi vu qu’à la réflexion je n’aurais aimé vivre à aucun autre moment, ou peut-être pas vivre tout court, je sais pas.
Le malheur c’est d’accepter un relatif malheur comme le seul bonheur accessible et permis.
Le bonheur alors c’est de voir mon placard comme le plus grand des palais, dans cette ville où on m’offre l’opportunité de me shooter aux émissions de CO2, c’est quand le pain et l’eau ont le goût d’un caviar que j’ai jamais goûté, c’est quand moi le poète raté je me transforme en Bukowski, quand moi Bukowski j’ai un travail qui ne m’empêche pas de dormir puisque j’ai passé huit heures à ranger des conserves. Puis de toute façon être mal payé me permet de vivre comme un artiste, un peu comme dans ce temps qui a l’air si bien quand c’est Aznavour qui le décrit, mais que je ne peux pas connaître parce que j’ai moins de vingt ans, c’est aussi quand être seul me rajoute un côté mystérieux, quand je me rends compte que la haine de soi finalement c’est dans l’air du temps, et qu’au pire si mes plans se déroulent bien je pourrai toujours me payer des putes dans un motel pourri quelque part aux Etats-Unis, et finir ma vie bourré comme un coing. Le bonheur alors c’est aussi un peu quand j’espère qu’au mieux je connaitrai un succès posthume, au pire on m’étudiera comme un sacré connard, qu’il est con ce wannabe Bukowski, et le bonheur c’est quand j’aurai enfin touché le fond, là j’aurai de l’inspiration, là je pourrai parler de comment la vie c’est de la merde, mais je pourrai le faire non pas comme un vilain parisien, mais comme un mec qui a touché le fond, parce que le bonheur pour les autres c’est se réjouir d’être meilleur qu’un Bukowski.
Je ne suis pas meilleur qu’un Bukowski.