Carnets Vanteaux - La littérature est cruelle

Carnets Vanteaux - La littérature est cruelle

13 mars 2022 - par Isabelle PERE-FAM 

Atelier Microfictions
animé par Milena Mikhaïlova Makarius

Consigne : réécrire une microfiction de Régis Jauffret (Microfictions, Gallimard, Folio, 2007) dont voici le début et la fin :

Bienfaisante censure
Je suis un écrivain dangereux, ma production est malfaisante, le poison que renferment mes livres tue les lecteurs, et durant leur brève agonie ils ont le temps de rendre leur entourage fou, infirme, incapable de joie de vivre à jamais. Une ligne suffit, la dose est déjà létale. Même si vous brûlez cette page sur le barbecue de votre jardin, vous l’aurez rejointe demain au milieu des cendres.
(…)
On n’écrit pas dans la tristesse, dans l’accablement, on écrit comme une arme aveugle, joyeuse de tirer ses rafales dans le gras de l’humanité, comme un bombardier ivre de bombes incendiaires qui lâche sa gerbe au-dessus des capitales, des ports, et même des villages peuplés de retraités endormis, afin de semer la panique et que nul ne se croie à l’abri.
— L’écriture me monte à la tête.
Elle perce des galeries dans mon cerveau comme des termites dans une poutre.

Je suis là pour vous détruire.
Et je le fais à dessein
Nul besoin d’un coup de main
Car je sais ce que j’ai à faire.

Je prends la plume
Et je la dirige
Droit sur vos cœurs
Pour qu’elle s’y enfonce
Et libère son venin.

Je suis écrivain dangereux
Et je veux que vous souffriez ;
Je veux voir dans vos yeux la douleur,
Votre détresse palpable et vos prières instantes.

Je me bats contre la censure
Parce que j’aime vous mutiler
La littérature est cruelle
Et j’aime vous voir agoniser.

Quand bien même vous brûleriez mes mots
Je continuerai à hanter votre esprit
Je ne vous laisserai aucun répit
Jusqu’à ce que vous en creviez.