Carnets Vanteaux - "Le mépris" II

Carnets Vanteaux - "Le mépris" II

20 octobre 2021 - par Julie Mougenot 

Consigne : Ecrire une page (au maximum une page A4) "inspirée" par la scène inaugurale du film "Le mépris" de Jean-Luc Godard.


Elle est sûre d’elle, confiante. Elle passe en revue chaque membre de son corps, chaque parcelle de sa peau. Elle me les énumère comme on récite une liste une course ou un vieux poème de mauvais goût. L’inventaire est consciencieux, rien ne manque à l’appel et le pire dans tout cela, c’est qu’elle me croit amoureux.
Elle veut que je lui dise oui. Oui, amen à tout. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que je m’en fiche. Je la regarde mais je ne l’écoute déjà plus. Elle se prélasse, je me lasse. Je m’ennuie de tout, d’elle, de cette chambre d’hôtel. Je rêve déjà d’ailleurs, de nouvelles saveurs.
Je la trouve plus vieille que la veille, plus ridée, la peau fripée. Sa jeunesse l’a quittée à l’instant même où les feux de la nuit ont commencé à se consumer. Tu vois mes pieds dans la glace, tu les trouves jolis ? Oui. En réalité, ils étaient trop gonflés d’avoir dansé et ses chevilles trop enflées d’avoir pu supporter ses escarpins de catin. Tu les aimes mes genoux aussi ? Oui. Non, depuis trop longtemps ils supportent le poids d’un corps malmené par l’écoulement des années. Et mes cuisses ? Aussi, même si je les trouve potelées. Et son derrière puisqu’on en parle, c’est bien le seul atout avec les seins qu’on se sent toujours obligé d’évoquer. L’un comme l’autre sont dénués de sensualité, sont flasques et tombent comme des fruits trop mûrs qu’on aurait oublié de cueillir avant la date de péremption. Les abominations. Et mes épaules, tu les aimes ? Oui. Elles sont carrées, loin d’être suffisamment fines, probablement parce qu’elle les a beaucoup travaillées… ou peut-être pas assez. Et mon visage ? Aussi, malgré ses traits fatigués et les ridules matérialisées.
Nouvelle liste de course qui s’étend de sa bouche jusqu’à ses oreilles. J’opine distraitement.
Donc tu m’aimes totalement ? Je me redresse, c’en est assez, je ne peux plus le supporter. Elle le devine, tente de m’amadouer avec des yeux de chaton abandonné. Unique espoir que je balais d’un signe de tête. Je ne t’aime pas, ni ton corps, ni toi. Elle me colle une gifle, je m’amuse de sa rébellion qui contraste avec sa précédente soumission.
Au revoir, bonne continuation.