Carnets Vanteaux - Mais moi aussi, j’ai beaucoup souffert (1/3)

Carnets Vanteaux - Mais moi aussi, j’ai beaucoup souffert (1/3)

24 octobre 2020 - par Morgane Raul 

Consigne
On a fourni aux étudiant.e.s participant à l’Atelier un extrait du livre de Nathalie Quintane, Un œil en moins (P.O.L., 2018), lequel contenait le syntagme : « Mais moi aussi j’ai beaucoup souffert… » On leur a alors demandé de considérer ce syntagme comme déclencheur du texte à écrire.

« Ouvrez les volets, voyez-vous le paysage ? Je me suis faite frapper par l’orage et par la rage, par la vie et par moi-même. Parfois je me sentais forte, invincible même.
Parfois je me sentais transparente. Invisible même. Ni triste ni marrante, ni petite ni grande, ni sombre ni lumineuse, c’est toujours mieux que de se sentir hideuse. Je ne parlais pas, je régurgitais mes mots.
De toute manière, c’était la seule chose à faire pour qu’on m’entende.
J’avais l’impression que ce que je disais n’avait aucune importance. Je restais là, loin des autres ; leur regard m’étouffait, leurs remarques étoffaient ma honte et la haine montait jusque dans mon esprit. Mon âme voulait fuir mon corps, mais comment ?
J’étais obligée d’habiter ce lieu froid et sinistre. J’aurais préféré vivre chez une autre ; chez tout le monde, chez eux, chez personne, j’aurais préféré vivre ailleurs, vivre nulle part ou ne pas vivre d’ailleurs, j’aurais préféré partir.
J’ai voulu prendre mon envol et, comme cet oiseau là-bas, j’ai voulu voler à m’en donner le vertige, vestiges d’une ambition trop grande ; j’aurais voulu avoir du prestige, de la prestance, de l’élégance et de la reconnaissance ; du savoir, des connaissances et dans tout ça, voyez, j’ai saigné comme la sève qui s’écoule des branches du cerisier, j’ai souffert comme le bois qui ne cesse de se ronger, j’ai pleuré comme l’averse, j’ai crié comme la tempête, j’ai suffoqué comme le vent, j’ai succombé au temps, ma peau s’est plissée, mes cheveux sont tombés, et si je me retrouve devant vous, c’est simplement pour que vous sachiez, moi aussi j’ai beaucoup souffert, je vous en prie, ne m’emmenez pas en enfer. »

Le juge s’approcha de la vieille femme.

« Madame, comme il est inutile de vous plaindre de cette manière ! L’homme convoqué juste avant vous s’est fait assassiner à la sortie du métro. Son fils est venu parmi nous il y a quelques années pour noyade accidentelle.
- Incroyable ! Je me souviens, cette histoire était passée aux infos… Est-ce que je peux prendre un petit selfie avec lui ? C’est pour ma petite fille, quand elle…
- La jeune femme qui attend derrière vous a pris trop de somnifères. Vous voyez cet homme ? Il vient de se faire étrangler par sa propre sœur. Les passagers du vol 441 à destination de Berlin ne devraient pas tarder. Le crash est prévu pour 23h50…
Nous avons tous souffert ici, alors vos belles paroles, vous auriez mieux fait de les écrire. Votre enterrement aura lieu demain soir, et aucun de vos chers fils n’a su aligner trois mots pour leur discours.
- Ah bon, mais qu’ont-ils écrit ?
- Je ne sais pas madame. Laissez-moi regarder… Quelque chose du style… Ah, voilà : "Maman on t’aimait." Signé Henri. "Oui on t’aimait bien." Signé Jean. "Tu étais la femme la plus magnifique de la terre, du monde et de l’univers, comme un diamant éclatant de joie et de tendresse" Signé… Ah non, pardon… ça, c’est pour l’enterrement de ma belle mère. Je me disais bien aussi…
- Et Louis, qu’a-t-il à me dire ?
- Ah Louis, le voilà. "Maman, je t’aimais bien aussi, mais je n’ai toujours pas compris pourquoi j’ai mauvaise haleine comme toi, et pas mes frères. J’espère que ce n’est pas ma seule part de l’héritage." Signé Louis. Un rigolo celui-là.
- Et mon mari, qu’a-t-il écrit ?
- Votre cher mari… Le voici. "Anne-Marie, tu étais et resteras la plus belle de toutes les épouses. Sache que je ne t’oublierai jamais, Mélanie. Dans mon coeur, tu demeureras Stéphanie."
- Mais je m’appelle Eugénie !
- Eh bien votre mari a du génie ! Toujours est-il que la cour a rendu sa décision. Vous êtes déclarée…
- Attendez ! Est-ce que Claude François a purgé sa peine ? Jimi Hendrix n’est-il pas allé en enfer ? Quoiqu’il ait peut-être bien été incarcéré… Non, parce que si les autographes sont autorisés, j’aimerais en obtenir quelques-uns. C’est pour ma petite fille, quand elle… »
Le juge éleva la voix.
« Toujours est-il que la cour a rendu sa décision. Comme je m’apprêtais à le dire, Madame, vous êtes déclarée non coupable de péchés ; vous êtes ainsi déclarée admise au paradis. »