Carnets Vanteaux - « … mais moi aussi, j’ai beaucoup souffert... » (2/3)

Carnets Vanteaux - « … mais moi aussi, j’ai beaucoup souffert... » (2/3)

24 octobre 2020 - par Faustine Vidrequin 

Consigne
On a fourni aux étudiant.e.s participant à l’Atelier un extrait du livre de Nathalie Quintane, Un œil en moins (P.O.L., 2018), lequel contenait le syntagme : « Mais moi aussi j’ai beaucoup souffert… » On leur a alors demandé de considérer ce syntagme comme déclencheur du texte à écrire.


Ah ça oui, vous me l’avez assez répété. J’ai compris, à cause de moi vous souffrez. Par contre, quand il s’agit de m’expliquer, personne ne sait plus quoi me dire. Vous vous mélangez dans beaucoup de définitions pour au final ne rien dire. À vous écouter, je suis le fantasme de tous et la pire crainte de chacun. Mais vous qui souffrez, sachez que tour à tour c’est votre bouche qui m’invente. Distinction importante, pour avoir fait de moi ce que je suis aujourd’hui, vous avez utilisé une construction en deux temps. D’abord, les mots, la parole, la voix. Quand Spontanéité pointait le bout de son nez, vos mots ont bon nombre de fois dépassé votre pensée, n’est-ce pas ? Suffisamment en tout cas pour qu’en face l’imagination s’en mêle et vous surpasse. Il était question de fluidité et vous voilà chacun face à un autre, à vouloir y poser des mots sans même savoir les peser. Des petits mots doux au creux de l’oreille avant de s’endormir. Mais aussi, des grands, forts et audacieux mots, que vous ne savez pas assumer car dans le fantasme, vous savez, les fondations sont impossibles à bâtir. Interprétation facile et hâtive. Quelle belle langue vous avez en plus de cela. L’art de la nuance et l’absence de substance se rencontrent. L’oral a permis l’imagination, arrive ensuite le second temps. Il ne fallait pas m’oublier, ah ça non ! Alors de moi, vous avez su vous faire une large idée. Vous vous êtes amusés à me romancer, me décrire, me noter. Doux jeu de style qui efface l’essence même de ce que je suis. L’écrivain avec l’aide de sa plume a su vous faire m’idéaliser, m’attendre, en vous affirmant que de toute façon ce sera douloureux. Comment voulez-vous autrement ? À vous écouter, à vous lire je finis toujours par me démontrer mauvais. Dans cette fiction, je perds mon sens profond. Je deviens une marchandise, un fantasme, une utopie et je finis toujours coupable. Je suis devenu un grand tout à vos yeux. Un grand tout oui mais qui ne vaut plus rien. Vos mots prononcés ou écrits définissent un concept tel que moi. Vous avez su illustrer les sentiments, accentuer les émotions. C’est un pouvoir qu’aujourd’hui vous offrez à qui veut bien dire « mais… moi aussi j’ai beaucoup souffert ». Vous oubliez le ressenti quand vous justifiez ce que vous ressentez. Triste conception de croire que pour espérer il faille sans cesse se le représenter, le décrire parfaitement pour tout comprendre et devenir maître en la matière. Savoir de quoi vous parlez pour à l’avenir peut-être savoir m’appréhender. Je suis un concept un peu bête que vous agrémentez de douleur, que vous entachez de violence. Sachez alors que moi, Amour, je ne suis que le fruit de vos définitions, ressentez-moi si vous le souhaitez car je suis partout. Ne me décrivez plus, s’il vous plaît. À l’inverse de cela, ressentez, retrouvez ma pureté et ma légèreté. Vague pulsion ou coup de foudre, je deviens ce que vous voulez mais n’oubliez pas de vous écouter dans ce qu’il y a de mieux caché pour enfin pouvoir réellement me consommer.