Carnets Vanteaux - Métagramme II

Carnets Vanteaux - Métagramme II

7 décembre 2021 - par Isabelle PERE-FAM 

Consigne : Écrire une page (au maximum un feuillet A4) en usant du procédé décrit par Raymond Roussel dans Comment j’ai écrit certains de mes livres :

« Je me suis toujours proposé d’expliquer de quelle façon j’avais écrit certains de mes livres (Impressions d’Afrique, Locus Solus, l’Étoile au Front et la Poussière de Soleils).
Il s’agit d’un procédé très spécial. Et, ce procédé, il me semble qu’il est de mon devoir de le révéler, car j’ai l’impression que des écrivains de l’avenir pourraient peut-être l’exploiter avec fruit.
Très jeune j’écrivais déjà des contes de quelques pages en employant ce procédé.
Je choisissais deux mots presque semblables (faisant penser aux métagrammes). Par exemple billard  et pillard. Puis j’y ajoutais des mots pareils mais pris dans deux sens différents, et j’obtenais ainsi deux phrases presque identiques.
En ce qui concerne billard  et pillard  les deux phrases que j’obtins furent celles-ci :
1° Les lettres du blanc sur les bandes du vieux billard
2° Les lettres du blanc sur les bandes du vieux pillard.
Dans la première, « lettres » était pris dans le sens de « signes typographiques », « blanc » dans le sens de « cube de craie » et « bandes » dans le sens de « bordures ».
Dans la seconde, « lettres » était pris dans le sens de « missives », « blanc » dans le sens d’ « homme blanc » et « bandes » dans le sens de « hordes guerrières ».
Les deux phrases trouvées, il s’agissait d’écrire un conte pouvant commencer par la première et finir par la seconde.
Or c’était dans la résolution de ce problème que je puisais tous mes matériaux. »

Le rose de la vie qui vacille. L’instant d’avant n’était que paix, l’instant d’après était tourment. Que de tristesse dans mon âme et que d’émotion dans mes larmes, ce souvenir, pour toujours, hantera mon cœur.

Puisque la vie m’a faite enfant et puisqu’enfant je suis en vie, jamais je n’oublierai ce moment. C’est à n’en point douter l’essentielle tonalité du ciel et du soleil couchants. Par-delà la brume de ces sombres événements, je m’imagine pourtant m’élever au rang des étoiles. Je me revois encore rêvant de ces doux moments d’avril, quand la faune et la flore s’animent pour en faire un merveilleux instant. Intouchable.

Intouchable et pourtant touchée par cette morne fatalité qui arrive dans une vie sur dix – et que pourtant je n’accepte pas –, lui qui m’a prise pour une complice. Il ne m’a rien demandé, je n’ai donc pas pu refuser les gestes et les mots qui disent que je suis une gourmandise pour son palais intéressé. Prière.

Prière pour moi, pour mes frères et sœurs souillé.e.s comme moi qui n’auront jamais de répit dans cette existence à demie et qui se souviendront toujours de ces mots et de ces mains lourds comme autant de coups martelés par des millions d’humains coupables. Je revois le silence palpable, comme ma peau et mes bras nu.e.s, ce silence profond et lourd qui m’empêche de vivre le jour et de rejoindre Morphée la nuit. La nuit.

La nuit avide et longue qui fait tourner dans ma tête toutes les images de l’inceste qui m’envahissent et me torturent comme un millier d’aiguilles dures sans qu’on ne me les retire jamais. L’oubli, j’en rêve si souvent mais on dirait que dans son élan la vie ne cherche qu’à me nuire, à rendre chaque instant houleux et à m’empêcher de la fuir. Fuir.

La fuir ? En voilà une bonne idée – pourquoi n’y avais-je pas pensé – vous avez d’autres choses à m’apprendre ? Comment la fuir, par exemple ?

Le sang qui coule n’est pas le mien, c’est celui de mon funeste destin qui s’est introduit dans mon corps. Mon cœur bat si faiblement qu’à tout moment je m’attends à ce qu’il s’arrête enfin. Les secondes s’écoulent lentement – je pense toujours à CE moment – et j’attends qu’autour de moi tout s’éteigne. Je sens alors à cet instant que j’ai fait le bon choix ; vivre, je ne le leur dois pas.

Le corps qui repose, inerte. La rose de la vie qui vacille.