Carnets Vanteaux - Pour le bonheur des criminels

Carnets Vanteaux - Pour le bonheur des criminels

6 avril 2021 - par Denis Courivaud 
 - © Pixabay - Pcdazero
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La consigne : réécriture d’une microfiction de David Thomas, « Le bonheur » (Un homme à sa fenêtre, éd. Anne Carrère, Paris, 2019, p. 56-57). Voici son début :

« Le bonheur, c’est ma femme et mon fils à mes côtés. Et puis un petit bureau, même six mètres carrés ça me suffit, mais beaucoup de ciel au-dessus de ma tête, dehors, loin des murs, le plus loin possible, et puis une rivière dans les parages, avec des truites, des ombres, des perches et des chevesnes pour les jours malchanceux, une petite place bien plate pour la pétanque, devant une église éventuellement, c’est pas grave, un bistrot où l’on propose des vins de soif, pas du prétentieux à mettre le nez dedans et à faire tourner dans les verres, avec un comptoir à cent dix-huit centimètres du sol, pour ma taille c’est ce qu’il faut quand j’ai une jambe pliée et l’autre droite comme un tronc, et puis quelques copains alentour qui respirent à peu près comme moi. Et puis aussi un éditeur qui fasse pas chier avec les ventes, ça viendra en temps voulu, ou ça viendra pas, c’est pas le problème, ce qui compte, c’est que vous écriviez. (…) »


Le bonheur c’est dans l’au-delà qu’on le trouve. Là où les anges jouent de la musique sur de confortables nuages roses, là où les banquets sont interminables et sans ennui, là où notre âme n’a plus aucun trouble et nos corps non plus, là où les maux du passé sont oubliés, là où l’on pardonne tous nos ennemis. Le bonheur c’est le paradis.
Mais pour moi, ce bonheur n’existera jamais. Ses portes me sont fermées pour l’éternité car, ici-bas, j’ai vécu comme le dernier des pécheurs. J’ai déçu les anges du Ciel et les Hommes de la Terre, par ma haine, mes mensonges, mon orgueil. J’ai voulu combler le vide de mon âme par les alcools et les fumées limoneuses des pires drogues. J’ai brisé des cœurs trop purs, trompé leur naïveté, piétiné leurs ambitions. J’ai poussé aux crimes des hommes plein de haine, leur susurrant : « tu auras ta vengeance, prends ce couteau ». J’ai moi-même fait couler le sang de nombreux êtres trop faibles pour ce monde.
Laissez-moi néanmoins une minute pour me défendre. Dieu a fait des Hommes bons et des Hommes mauvais, car le monde doit être ainsi. J’ai été créé pour faire le mal et j’ai accepté ma mission. Ne suis-je pas le moins hypocrite des Hommes finalement ? Sans les gens comme moi, il n’y aurait pas d’Hommes bons, car pas d’Hommes mauvais pour faire contraste avec eux. Il n’y aurait pas de paradis non plus et donc pas de bonheur. Je vous prierais donc de nous remercier, nous autres les cruels, les affreux. Pendant que vous serez ivres d’allégresse sur les nuées du monde d’en-haut, nous brûlerons sur les rochers ardents de l’enfer. Drôle de concept : nos crimes sont votre porte d’accès au paradis ; votre bienveillance nous fait tomber aux géhennes.
Depuis ma prison de haute sécurité, j’ai réuni 25 signatures pour la pétition nommée : « Le paradis pour les damnés. » Ce n’est pas assez et j’aimerais que notre voix soit entendue. C’est pourquoi je lance cet appel international : criminels de tous les pays, unissez-vous ! Nous sommes opprimés par des lois divines irrationnelles et cela doit changer. Les criminels n’ont pas de paradis et cela aussi doit changer. L’esclavage a été aboli, les camps de concentration ont été détruits, dans la lignée de ces avancées pour l’humanité, l’enfer doit être fermé dans le respect de nos droits constitutionnels et théologiques. Priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort.
Amen.