Carnets Vanteaux - Récit -

Carnets Vanteaux - Récit -

15 février 2022 - par Denis Courivaud 
 - © Pixabay - mohamed _hassan
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Jusqu’à une date peu éloignée de la nôtre, les habitants du village se demandaient encore quelle était l’identité de ce cycliste qui refaisait sans cesse la même boucle à travers le bourg et ses alentours. Déguisé jusqu’au moindre détail en coureur professionnel — il allait jusqu’à faire passer les branches de ses lunettes de soleil entre les deux lanières de son casque — on ne pouvait pas le reconnaître si facilement. D’autant qu’il filait à une allure qu’on n’aurait pas pardonnée à un automobiliste.
Un des indices qui permirent à quelques habitants de lever le voile sur l’identité du sportif était qu’il démarrait ses chevauchées au niveau du rond-point de la mairie puis prenait la sortie qui menait à la Route de l’Étoile. Une longue descente sinueuse que ce fou du guidon abordait sans se soucier de qui pouvait bien l’emprunter dans le sens de la montée. Dans la longue ligne droite finale, il s’asseyait sur son cadre et posait son torse sur son guidon, une position qui, selon les experts du journal L’Équipe, permettait un gain aérodynamique de 15 %. Une fois les 80 km/h atteints, il reprenait la position académique afin de tourner à gauche et se lancer dans la montée du stade. « Les mêmes pourcentages de pente que le mont Ventoux, mais en douze fois moins long », selon les cyclotouristes du coin.
Cela ne créait pas d’anxiété chez le forçat de la route qui avalait les premiers hectomètres sur le grand plateau, « en écrasant les pédales » aurait dit Laurent Jalabert sur les ondes de France 2. C’est pourtant en s’imaginant la voix de Gérard Holtz commentant ses exploits qu’il entamait la partie difficile de l’ascension, laquelle il gravissait en danseuse presque du début à la fin comme l’idole de sa jeunesse : Marco Pantani.
Après le passage au sommet, il ne restait plus qu’une portion de plat dans les rues du bourg. Une partie avec de nombreux virages et durant laquelle il fallait parfois slalomer entre piétons et conducteurs pour se frayer un chemin. Le tout à une allure toujours illégale, Monsieur le Maire ayant fait passer la vitesse du centre à 30 km/h pour des raisons sécuritaires, écologistes, démocratiques et sociales ; autrement dit pour le bien-être général de la cité.
Enfin, la boucle était bouclée et il ne restait plus qu’à la reboucler jusqu’à la fin de l’après-midi.
Ce cirque infernal pris fin un soir d’octobre. La gendarmerie locale, excédée par toutes les plaintes contre ce mystérieux cycliste, mit en place une opération de grande envergure. Surveillance par drone, caméras camouflées dans les feuillages, agents en civil, herses... En tout, 65 agents étaient sur l’affaire. On attendait patiemment l’arrivée du criminel sur le rond-point de la mairie alors que la population du village avait été confinée en cas d’échange de coups de feu.
Un bruit de dérailleur dans le lointain et toute la brigade retint son souffle. Au moment opportun, une douzaine de voitures de la gendarmerie se positionna sur le rond-point pour faire barrage. C’en était terminé pour ce voyou. Les habitants qui avaient la chance de voir la scène depuis leur fenêtre fixaient la scène, d’autres bravaient l’interdiction de sortir pour assister à cela. Le lieutenant s’approcha lentement du cycliste et lui jeta : « Vous êtes en état d’arrestation, Monsieur le Maire ».