Carnets Vanteaux - Souvenir II

Carnets Vanteaux - Souvenir II

22 novembre 2022 - par Inou Nawar 

CONSIGNE :

"(Auto)portrait en "je" ou en "il/elle", en souvenir de ces lignes de Jean-Paul Sartre dans "La Nausée" : « À présent, quand je dis « je », ça me semble creux. Je n’arrive plus très bien à me sentir, tellement je suis oublié. Tout ce qui reste de réel, en moi, c’est de l’existence qui se sent exister. Je bâille doucement, longuement. Personne. Pour Personne, Antoine Roquentin n’existe. Ça m’amuse. Et qu’est-ce que c’est que ça, Antoine Roquentin ? C’est de l’abstrait. Un pâle petit souvenir de moi vacille dans ma conscience. Antoine Roquentin… Et soudain le Je pâlit, pâlit et c’en est fait, il s’éteint. »


Je parcourais chaque rayon. L’index frôlant la rangée de livres. Le regard, quant à lui, effleurait leurs dos. Je récitai l’alphabet dans mon esprit. E, F, G… H. Hosseini. J’attrapai Mille Soleils Splendides. On m’avait déconseillé de lire la quatrième de couverture. Ça gâcherait l’excursion, paraît-il. Je fis mine de feuilleter. Puis je le laissai rejoindre les autres dans mon cabas en jute.

Et c’est un titre de coché ! J’avais en effet dressé une liste. Une suite de noms de livres et d’auteurs écrits au stylo. Alternant entre le Bic bleu et le gel pailleté. Le tout enfermé dans un cahier pourpre. J’avais baptisé ce dernier « wish book ». Je l’ai même tailladé de sorte que cela devienne un répertoire. J’ai toujours aimé maltraiter - ou customiser, au choix - tout ce qui me passait sous la main.

Le carnet était donc divisé en catégories. Des thématiques, des genres ou parfois un mélange des deux. Ma préférée était : Escapade livresque. C’est exactement là que je me retrouvais.
Je passais donc au prochain titre. J’aspirais à un autre voyage. C’était Lisa See que je cherchais. Il me fallait me faufiler entre les rayons. J’étais face à une table visiblement occupée. Les deux individus affalés sur leurs chaises me semblaient être des collégiens. Tout comme je l’étais. Ils préparaient certainement un exposé. Sans vraiment prêter attention à leurs rires, je m’accroupis pour atteindre l’étagère du dessous. Je m’emparai du roman de Lisa See en pensant à la chroniqueuse qui encensait sa plume.

C’est de cette façon-là que j’ai pris goût à la lecture. Un roman de De Vigan a un jour ouvert le bal. Puis j’avais soif. Très soif. Je peinais à l’étancher. J’ai croisé Booktube, la grande librairie et d’autres. Je prenais et refusais. Je notais. Je remplissais cette interminable liste.

Mon cabas s’alourdit. L’inscription « BFM de Limoges » était brodée à la surface. Comme pour indiquer où j’étais. Où nous étions. J’étais arrivée à la limite des vingt livres autorisés. J’avais encore un peu de temps devant moi. Je traversai en diagonal tout le rez-de-chaussée. Les yeux rivés sur un lieu précis, un des coins du fauteuil doré. Je déposai délicatement mon sac. Mon pauvre dos en était soulagé. J’adossai le cabas au mur blanc de la bibliothèque. Puis, dans un geste mécanique, je tendis le bras vers le rayon d’à côté. Je me munis d’un des mangas qui se trouvaient au sommet. Me voilà engouffrée dans un autre univers. À partir de cet instant, je ne voyais plus les heures passer. C’est ainsi que se déroulaient tous mes étés.