Comment l’Alliance française a résisté à la Covid-19 chez Confucius

Comment l’Alliance française a résisté à la Covid-19 chez Confucius

Chine
21 juillet 2020 - par Maud Miquau 
 - © Aimablement prêtée par Maud Miquau
© Aimablement prêtée par Maud Miquau

Si tout le monde connait Confucius, peu ont entendu parler de la capitale qui jouxte la ville natale du célèbre philosophe : Jinan.

Se balançant entre tradition et modernité, Jinan est peuplée d’environ 7 millions d’habitants et est réputée pour ses sources vieilles de 3500 ans, pour ses 九转大肠 (1) (jiu zhuan da chang), pour le 糖酥鲤鱼 (2) (tang cu li yu) et pour un confucianisme colorant la moralité des résidents.


Maud Miquau, directrice de l’AF de Jinan
© Aimablement prêtée par Maud Miquau

C’est en 2006 que cette ville de taille moyenne, au regard de la croissance chinoise, vit naitre l’Alliance française à la demande du président de l’Université du Shandong alors en place qui y voyait une opportunité pour développer des coopérations avec l’Hexagone. Un partenariat toujours d’actualité quatorze ans plus tard et qui implique le versement de frais de gestion en retour d’une prise en charge administrative des visas de travail des employés français.
Dans ce contexte, quelques 700 inscriptions annuelles et 40 000 heures ont été vendues essentiellement à un public étudiant souhaitant poursuivre ses études en France et dont les particularités sont bien discernables.

La culture de l’écrit imprègne les esprits, fidèles à un avenir professionnel précis. « Le principal souci pour les apprenants chinois, c’est la culture d’apprentissage. Les élèves sont habitués à tout apprendre par cœur et à ressortir des phrases-clef. Dans d’autres pays où j’ai eu la chance d’enseigner, le français est perçu comme une langue ancienne et riche de sa culture, comme une langue influente. Une langue que ses étudiants prennent plaisir à parler. En Chine, d’après ce que j’ai constaté la langue étrangère est en général considérée comme un outil. La culture n’est pas « utile » à l’apprentissage de la langue. Mais il est aussi possible que les cultures française et chinoise soient si différentes que les apprenants y voient un gouffre infranchissable. Une autre différence est que l’oralisation est beaucoup plus difficile pour les apprenants chinois, en cause la prononciation bien entendu mais aussi la peur de la faute. En revanche le niveau d’écrit des élèves chinois est souvent meilleur que ce que j’ai pu observer ailleurs, probablement car ils sont plus à l’aise un stylo à la main.  » précise Victor, l’un des dix enseignants de l’Alliance.


© Aimablement prêtée par Maud Miquau

L’ébauche d’un avenir professionnel est tracée bien avant l’heure de rejoindre les amphithéâtres : des cris d’enfants parsèment de plus en plus les couloirs de l’Alliance dans le but de maitriser une deuxième voire une troisième langue étrangère que l’on qualifie de « petite » dans l’Empire du Milieu. Malgré la proximité géographique du Japon et de la Corée du sud ainsi que la concurrence omniprésente de l’anglais, de l’allemand et de l’espagnol, le français attire un public chaque fois plus jeune. « Pourquoi j’apprends le français ? Il y a deux raisons. Premièrement, je veux aller voyager en Europe et aussi au Québec. Deuxièmement, le français est très proche de l’anglais vous savez et aussi de l’espagnol donc c’est facile à apprendre. Mon objectif, c’est d’étudier en France ou peut-être au Québec et de chercher un travail et de vivre là-bas » nous dit Jules (Luo Jingxi) 11 ans, l’un des plus « vieux » apprenants de l’Alliance malgré son âge.

Pourtant, cette tendance s’est considérablement amenuisée lorsque la contamination à la Covid-19 a été publiquement signalée et que les entreprises, les écoles, les établissements de tous types ont fermé leur porte dès février. Restant devant un écran en moyenne 5 heures par jour, les écoliers ont dû suivre, non seulement les cours généraux proposés par leur établissement, mais aussi des « ateliers  » de disciplines variées tendant à offrir un éventail de connaissances suffisantes pour faire face à la compétition sociale. L’apprentissage du français n’étant pas toujours considéré comme prioritaire, il s’est trouvé momentanément délaissé par les moins de dix ans.

Au-delà de la désertification temporaire d’un certain type d’apprenants, l’équipe a dû se confronter à la réorganisation complète des pratiques habituelles en l’espace de quelques jours. Comme partout, il a fallu se réinventer : passer des cours «  en présentiel  » à ceux en ligne dont les contours étaient à peine esquissés au début de l’année, des réunions hebdomadaires à celles conjuguant différents fuseaux horaires et coupures de connexion, d’une cohabitation diurne à une solitude complète pour les uns ou à un rapprochement familial absolu pour les autres. Victor témoigne : « La crise de la COVID-19 a été ressentie comme un choc au niveau professionnel car l’Alliance étant fermée au public, il nous a fallu continuer à dispenser nos cours en ligne. Le rapport avec les élèves s’en est trouvé changé, moins de promiscuité, moins de discussion entre élèves ainsi qu’entre eux et leurs professeurs, ce qui a nui à l’ambiance détendue à laquelle j’étais habitué ; naguère, nous pouvions déjeuner avec les élèves ou parler dans les couloirs. Quant à l’équipe de travail, la communication a été assurée intégralement via Wechat ou la plateforme de cours, rendant nos rapports exclusivement professionnels mais aussi très distants. Avant la crise, l’Alliance était un lieu confortable et chaleureux où je ne m’y rendais pas que pour faire mon travail mais aussi pour retrouver des personnes, élèves et collègues. »

Les événements culturels ont également manqué : le premier trimestre de l’année était usuellement consacré à la préparation de « Mars en Folie », un concert où entre deux et quatre groupes de pays francophones – France, Belgique, Suisse, Canada - secouaient la salle de concert de l’Université du Shandong, devant environ 600 étudiants. Des concours, des ateliers, des conférences accessibles à tous ont pallié le manque de culture francophone que l’Alliance habituellement pourvoit à une ville où le nombre de Français et de francophones n’est guère important.

La crise sanitaire a engendré une diminution compréhensible et attendue du nombre d’inscriptions et d’heures vendues entre février et juin comparativement à la même période l’année précédente. Mais elle a démontré combien les équipes sont soudées et réactives devant l’imprévu et combien l’Alliance reste une référence dans l’enseignement du français et la diffusion des cultures francophones. « Pour moi l’Alliance française, c’est très bien parce que c’est là où j’ai rencontré beaucoup d’amis et où j’ai appris la culture française et aussi d’autres pays. Deuxièmement, c’est là où j’ai lu beaucoup beaucoup de BD, par exemple « Les aventures de Tintin  » et « Le Petit Nicolas » » ajoute Jules.
La date de réouverture des portes de l’Alliance est encore inconnue, les 3 règles sanitaires ont été établies et sont prêtes à être mises en application. « Avec du temps et de la patience, la feuille du mûrier devient de la soie », dit le proverbe chinois.

(1) Abats de porc braisés à la sauce soja.
(2) Poisson à la sauce aigre-douce, servi dans une position bien caractéristique.


© Aimablement prêtée par Maud Miquau

La rédaction d’Agora francophone remercie vivement Jean-Noël Cuenod pour son aimable participation à la fabrication de ce MAG#08.

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