Danser éloigné, triste oxymore

Danser éloigné, triste oxymore

Québec
21 juin 2020 - par Marie-Anne O’Reilly 
À la nuit tombante (2005) - Interprètes : Simon Durocher Gosselin, Alice Dymburt - © François Lafrance
À la nuit tombante (2005) - Interprètes : Simon Durocher Gosselin, Alice Dymburt
© François Lafrance

C’était un vendredi 13. Étrange coïncidence il faut le dire. Depuis le début de la semaine, des échos commençaient à se propager. Le mercredi, tous les rassemblements de plus de 250 personnes étaient annulés. Les diffuseurs en danse, dont la plupart ont des petites salles d’environ 100 places, tenaient le phare en annonçant la poursuite de leur saison. Le jeudi, le stress montait un peu partout. Déjà, c’était la catastrophe pour plusieurs grandes compagnies qui voyaient en l’espace d’une journée leur calendrier de tournée s’envoler en fumée.

Et puis arrive ce fameux 13 mars. Au bureau, c’était un peu l’effervescence. La compagnie fêtait ce jour-là ses 35 ans d’existence. Au Québec, très peu d’organismes en danse peuvent se vanter d’atteindre cet âge vénérable. Nous étions absorbés par les préparatifs de notre soirée anniversaire qui devait avoir lieu le mardi suivant. Le brouhaha des spectacles annulés nous semblait bien lointain. Puis ma collègue est arrivée en trombe, nous annonçant la nouvelle : fermeture des écoles le jour même, pour deux semaines. À partir de là, tout a déboulé. Le matin, les rassemblements étaient limités à 50 personnes, le soir, on était à 20. Entre les deux, nous avons dû prendre la difficile décision de reporter nos célébrations à une date ultérieure. À la dernière minute, comme si nous n’y croyions pas. 35 ans qui seraient passés sous silence… Mais nous n’étions pas les seuls. En ce vendredi 13, c’est tout le milieu de la culture qui s’est écroulé.

Il est apparu assez rapidement que les deux semaines prévues au départ allaient se prolonger. Chaque jour, le bilan s’alourdissait. Le lundi, tous les rassemblements publics étaient interdits. Et le mardi, c’est tout le Québec qui était mis sur pause. Ce jour-là, on a mis la clé dans les portes des studios. Partout dans la province.
Depuis, plus rien. C’est le néant. Tout le monde a espéré que la vie reprendrait son cours, que les spectacles seraient joués avant la fin de la saison. En vain. Trois mois plus tard, les studios sont toujours vides et l’on se demande avec impatience quand ils pourront revenir à la vie.

C’est bien connu, les artistes ont souvent un statut précaire. Rares sont ceux qui touche un salaire régulier. Quelques-uns s’en tirent assez bien, ils sont débrouillards, polyvalents, ils cumulent plusieurs contrats. Ils travaillent durs, ça oui on peut le dire, ils sont tenaces et persévérants. Malgré tout, ils se retrouvent bien souvent sur la corde raide. Le filet de sécurité, ils ne connaissent pas trop. Heureusement, ils sont champions pour garder l’équilibre. Mais cette fois, le milieu culturel est tombé de haut. À vrai dire, personne ne semble vraiment s’inquiéter de cette chute vertigineuse qui pourrait bien, pour plusieurs, s’avérer fatale. Comment se relève-t-on d’un impact aussi brutal ? Comment continuer à créer, à croire en la culture, quand on n’a plus rien à quoi se raccrocher ? Comment regarder l’avenir quand demain est encore plus incertain qu’il ne l’a jamais été ?

La traversée de cette tempête ne laissera personne indemne. Combien vont abandonner le navire en cours de route ? Combien d’artistes, de travailleurs culturels, de concepteurs, de techniciens, devront se réorienter, faute de travail ? Quelle expertise allons-nous avoir perdue à l’issue de cette crise ? Notre milieu est résilient. Mais l’inquiétude est partout. Pour relancer la culture, encore faudra-t-il qu’il y ait des gens pour la soutenir.

Nous avons attendu longtemps le plan de déconfinement pour la culture. Un plan qui a mis bien du temps à arriver. Un plan qui finalement n’en était pas un. Des annonces qui ont laissé tout le monde dans le plus grand flou. De l’argent, oui c’est bien, mais encore faut-il savoir comment il sera utilisé afin de s’assurer que personne ne sera laissé derrière. Ce qui a été appelé un « premier pas » démontre en fait une incompréhension du travail même de la création en arts vivants. Présenter des spectacles en salle, devant un auditoire réduit, c’est fantastique, sauf que ça demande des répétitions. Les créations ne naissent pas toutes seules, elles sont le fruit de plusieurs mois de travail. Ce que les artistes attendent, c’est avant tout une date qui va leur permettre de retourner en studio. Leur chez-soi. Le lieu de tous les possibles. Mais de cela, pas de mention nulle part…

La cigale et la fourmi (2013) - Interprète : Mami Hata
© François Lafrance

Et puis la danse a ceci de particulier qu’elle travaille avec le corps. Pire encore, avec la proximité des corps. Ces corps, objets de contagion, qu’il faut tenir à distance. Au moins 2 mètres s’il vous plaît. De cette situation exceptionnelle, il naîtra probablement beaucoup de solos. Est-ce signer la mort des pièces de groupes ? Combien de temps faudra-t-il contraindre l’art et lui interdire d’exister pour ce qu’il est ? Est-ce que les créateurs devront répudier leur authenticité pour se plier aux exigences de la distanciation sociale ? Est-ce qu’on ne se dirige pas vers une production artistique aseptisée ? Le contraire de ce qu’est l’art finalement…

Pendant le confinement, la danse a été de toute sorte. Les initiatives numériques se sont multipliées. Les classes offertes en ligne, pour les professionnels ou pour le grand public, ont été légion. Les captations de spectacles ont été abondamment partagées. Les vidéos improvisées dans son salon ont pris toutes les formes possibles. Danser, c’est un signe que l’on est en vie, c’est un pied de nez à la morosité, c’est un plaidoyer pour la joie. De cette vitalité, on avait bien besoin pour traverser la pandémie. Ces initiatives improvisées dans toutes les disciplines démontrent la créativité de tous pour continuer à exercer son art, même lorsque c’est devenu impossible.

Mais le numérique a vite affiché ses limites. L’art est une rencontre entre le créateur et son public. En danse, voir perler la sueur des danseurs fait partie de l’expérience chorégraphique. Sentir le souffle court des interprètes et ressentir avec eux l’effort physique, le mouvement qui vient s’incarner dans nos corps de spectateurs. Une expérience que l’écran ne peut pas partager. Devant le raz-de-marée qui invite à se transformer tous en artistes du numérique, il est bon de se rappeler que dans « arts vivants » il y a le terme « vivant » et que le virtuel ne peut en aucun cas entièrement le remplacer.

De ce confinement de la danse, il aura toutefois émergé une certaine réflexion. Il faut dire que la pause était bienvenue. Plusieurs étaient sans s’en rendre compte au bord de l’épuisement. Après le chaos du départ, une fois passé le deuil des projets effondrés, la prise de conscience s’est installée. De la rencontre tous se sont ennuyés, car c’est souvent de cette étincelle d’humanité que naissent les idées. Mais cette nécessité de toujours produire, produire encore plus, comme un travail d’usine à la chaîne, personne n’a envie d’y retourner. Ce temps d’arrêt a permis de remettre en question ce qui était pris pour acquis : le rythme effréné des tournées, la course autour du monde, les productions qui se succèdent, parce qu’il faut bien paraître dans sa prochaine demande de subvention. Le désir de ralentir était déjà là, la pandémie aura mis de l’avant ce besoin inhérent de laisser le temps au processus de création, pour remettre l’œuvre artistique au centre des préoccupations. Ce vœu du milieu artistique et culturel sera-t-il entendu ? Puisque tout est à refaire, le moment est bien choisi pour rebâtir autrement.

Alors quel avenir pour les arts et la culture au Québec ? Personne ne peut le dire. Mais les artistes (ceux qui resteront) seront à n’en pas douter au cœur du processus de guérison et de reconstruction post covid-19. L’art est l’âme d’une population. Il a traversé les pires atrocités de l’histoire, il survivra également à ce virus. Pour peu qu’on veuille lui faire une place.

« Si nous ne pouvons plus rêver, nous ne sortirons jamais de ce cauchemar. » (1)

Au moment de publier cet article, l’annonce que tout le monde attendait est tombée : ouverture des studios à partir du 22 juin. Les interprètes pourront recommencer à s’entraîner, seuls. Les répétitions pourront reprendre, mais dans des conditions que peu d’organismes sont capables de réunir. Un premier départ, mais nous sommes encore loin de la ligne d’arrivée.

(1) Lettre ouverte « Pour les arts vivants », https://www.facebook.com/notes/pour-les-arts-vivants/pour-les-arts-vivants/107729070959027/


Échos (en création) - Interprètes : Julien Derradj, Stéphanie Brochard, Flora Spang
© Emmanuelle Roberge

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