De Kaboul à Jalalabad, le français en guise d’espoir

De Kaboul à Jalalabad, le français en guise d’espoir

L’Institut français d’Afghanistan et l’association Afrane
20 octobre 2019 - par Arnaud Galy 
 - © Afrane
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Madame Mastoura Azimi, vous êtes directrice du département de français de l’université de Kaboul. Pouvez-vous nous éclairer sur le fonctionnement de ce département ?

Mastoura Azimi : Personnellement, j’enseigne le français depuis 2002 à l’université de Kaboul. Nous y recevons des étudiants de tout l’Afghanistan depuis plus de cinquante ans. Autrefois, le département de français était réservé aux élèves des lycées francophones Esteqlal (garçons) et Malalaï (filles). Ce sont deux établissements financés par l’état afghan. L’ambassade de France est en soutien et, par exemple, en 2018, 10 professeurs de Malalaï sont partis en formation d’un mois à Saint-Étienne. Je reviens à l’entrée à l’université, maintenant, tous les étudiants qui ont appris le français dans n’importe quel lycée peuvent se présenter à un concours d’entrée. Tous les enseignants, en majorité des femmes, ont au minimum passé un master en France, une collègue a passé son doctorat et une autre est actuellement en France, à Rouen, pour le doctorat. Les études sont scindées en deux spécialités : la didactique et la traduction. Les étudiants sont en contact avec l’Institut Français d’Afghanistan (IFA), car ils sont obligés de venir y passer leurs diplômes DELF et DALF. Depuis 2002, les relations sont très étroites avec l’ambassade et donc l’IFA. Les projets menés avec les uns ou les autres sont différents, mais nous travaillons en commun pour l’amélioration de la formation des professeurs.

Quelle place le français a-t-il dans votre vie ?

Mastoura Azimi :Quand j’étais petite, mon père travaillait avec le roi et le français était la langue pratiquée par l’élite. Le roi et sa famille avaient appris le français en France et j’ai grandi dans ce milieu très francophone. Mes frères et sœurs fréquentaient les lycées français de Kaboul et moi-même j’ai étudié à Malalaï, puis j’ai poursuivi mes études en France, jusqu’au doctorat, à Rouen pour le master et à Nice pour le doctorat. Pour les étudiants, aujourd’hui, c’est plus difficile. À cause du peu de bourses accordées, nous essayons de nous organiser, ici, pour monter une structure qui puisse faire passer le master. Pour l’apprentissage sur place, le problème est la situation que nous vivons, que la société entière vit dans l’insécurité et que l’avenir est instable. En revanche, les moyens de notre département sont souvent meilleurs que les autres départements de l’université.

Madame Frozan Afzali, vous êtes coordonnatrice pédagogique d’AFRANE* qui est une association très influente et engagée en Afghanistan. Vous aussi, vous êtes une francophone affirmée. Quel regard portez-vous sur l’apprentissage du français en Afghanistan ?

Frozan Afzali : J’ai suivi des études à Kaboul puis une bourse m’a permis de poursuivre en master à Rouen. Je suis revenue en 2013, pour devenir professeure au lycée Malalaï. Ce lycée est francophone, mais au-delà toutes les écoles enseignent une langue étrangère. L’anglais et l’allemand dominent. La langue étrangère est enseignée dès le primaire jusqu’à la terminale. Je travaille effectivement avec l’association AFRANE qui soutient des écoles et l’apprentissage du français dans le pays, ailleurs qu’à Kaboul, à Jalalabad et Charikar. Grâce à l’association, les professeurs sont appuyés individuellement tant au niveau matériel que pédagogique ou linguistique. Évidemment, nous sommes confrontés à un problème de niveau, car souvent les professeurs sont des lycéens qui, une fois passé leur examen, viennent enseigner à leur tour dans leur lycée. En province, en dehors de Kaboul, à Jalalabad, par exemple, on ne peut pas trouver des professeurs professionnels. L’appui donné par AFRANE est donc indispensable. J’ajoute qu’AFRANE verse une indemnité en plus du salaire.


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Selon vous, quelles sont les motivations de ces jeunes qui voient dans le français une partie de leur avenir ? N’y a-t-il pas contradiction entre ce que le français représente en tant que philosophie, laïcité ou expression et les valeurs traditionnelles afghanes ?

Mastoura Azimi  : En 2002, quand j’ai commencé à travailler à l’université, quand on demandait aux étudiants pourquoi ils avaient choisi de poursuivre des études de français, les réponses étaient très liées aux valeurs véhiculées par la France et aussi à l’idée que la France n’avait jamais été en guerre avec l’Afghanistan. Il faut se rappeler que, par exemple, les médecins français furent les premiers à venir soutenir les moudjahidines pendant la guerre contre les Soviétiques. Le français et la France avaient alors une image très positive. Aujourd’hui, la motivation première est d’obtenir une bourse d’études et d’aller en France. Mais, nous devons être vigilants, car nous recevons des étudiants de tout l’Afghanistan, avec des cultures et des coutumes différentes et pour éviter tout conflit au sein du département, nous prenons garde à ce que l’enseignement soit efficace au niveau de la langue bien entendu, mais aussi soit clair, sans malentendus sur les questions de société et de culture française. Nous, les enseignants, connaissons la France où nous avons fait nos études, mais nous nous adressons à des étudiants très différents qu’il convient de ne pas choquer. Pour le moment, nous n’avons pas reçu de menaces particulières, mais nous avons une grande responsabilité.

L’utilisation des technologies de communication est-elle un atout pour pénétrer loin de Kaboul ?

Frozan Afzali : Bien entendu ! À Kaboul, nous avons finalement beaucoup de possibilités grâce à l’IFA ou à l’université et sa bibliothèque, nous nous devons de partager cela avec nos collègues éloignés. Par exemple, Jalalabad est considéré comme un endroit très dangereux, je ne peux pas m’y rendre fréquemment. Mais grâce à l’association qui finance la connexion internet, je suis en contact avec mes collègues de façon régulière et en plus, ils peuvent échanger avec des Français du réseau AFRANE en France, ce qui ne pourrait se faire sans internet. Ils peuvent ainsi s’exprimer en français ce qui est totalement inenvisageable dans leur vie quotidienne. Même chose avec les élèves, plusieurs classes sont en contact direct avec des classes en France. On a créé une sorte de réseau pour les élèves à partir de dix ans. On essaie de trouver de jeunes Français du même âge, mais bien entendu, le niveau de langue n’est pas du tout le même ! Un exemple, à Jalalabad, nous avons un contact avec des élèves ayant un handicap en France, cela marche très bien.

Le frein à cette activité pédagogique est le climat de violence qui étouffe votre pays...

Frozan Afzali : Depuis plus d’un an, la guerre a vraiment une incidence sur le fonctionnement des écoles en Afghanistan, surtout dans les villages. On compte trois fois plus d’écoles brûlées par des gens armés qu’avant, il y a des écoles fermées, surtout des écoles pour les filles, d’autres fonctionnent par intermittence. J’ai lu récemment une étude qui soutient que deux jeunes afghans sur cinq n’ont pas accès du tout à l’éducation.

Maintenir la sécurité, est-ce une obsession pour vous, Hashem Shafaq, le responsable du Pôle coopération pour le français à l’Institut français ?

Hashem Shafaq : Ici, à l’IFA, nous sommes dans une zone protégée, à côté du lycée Esteqlal et du palais présidentiel. Nous sommes sécurisés, entre guillemets, par les gardes présidentiels.

Mastoura Azimi : Je ne suis pas d’accord avec Hashem. Nous, à l’université, nous sommes dans un quartier où se trouve le ministère de l’Intérieur, au contraire ce sont des endroits bien plus menacés...

Hashem Shafaq : J’ai dit entre guillemets, car même le palais présidentiel ne peut être sécurisé vraiment. Bien sûr il y a des policiers pour garder université, mais finalement, on ne sait pas ce qui peut arriver... Les quartiers où sont situés les établissements étrangers et les militaires sont plus stratégiques et potentiellement ciblés... Mais dans les autres quartiers, on a peur des voleurs... alors ! Souvenez-vous quand même qu’en décembre 2014, une explosion a soufflé l’auditorium de l’Institut français malgré beaucoup de précautions. À la suite à cet événement, pendant deux années, l’IFA a proposé moins d’activités culturelles et le nombre d’apprenants a diminué. Les gens hésitent à fréquenter un établissement ciblé par les talibans. Peu à peu, les activités ont repris et aujourd’hui, nous avons 200 apprenants qui au-delà des cours participent à des ateliers de conversation. Les activités culturelles tournent autour du théâtre ou de la projection de films et aussi des conférences données sur des sujets tels que la démocratie et les sciences sociales.

Il faut être hyper motivé pour braver ce climat de terreur ! Qu’est-ce qui attire l’apprenant ?

Hashem Shafaq : Le premier point est la bourse qui permet d’étudier en France. Les élèves de Esteqlal et de Malalaï sont très motivés pour cette raison tout comme ceux qui apprennent à l’IFA. Mais, d’autres, je ne sais pas si c’est un cliché, mais ils ont entendu dire que la langue française était une langue de culture, de diplomatie, de philosophie et même celle de l’amour ! C’est motivant ! Ensuite, nous avons aussi les cas de familles qui cherchent un regroupement familial. Des familles qui ont un membre, père ou fils, par exemple, déjà en France et ils savent qu’ils ne pourront à leur tour tenter leur chance que s’ils maîtrisent le français. D’autres ont été fiancés à distance et souhaitent que la jeune fille puisse les rejoindre. C’est un cas très fréquent aussi avec l’Allemagne et la langue allemande. Beaucoup de jeunes hommes afghans résident en Allemagne et sont demandeurs d’asile par exemple, et le processus est le même.

 :Concernant la motivation, je voudrais ajouter que les jeunes de la province de Jalalabad voient vraiment la langue française comme un moyen de réveiller leur curiosité, d’ouvrir leur esprit, de sortir du quotidien et de recueillir des informations. À Jalalabad, nous ne parvenons pas à satisfaire tous les besoins. Nous avons de plus en plus d’élèves. Savez-vous que cette année, dans un lycée de Jalalabad nous avons célébré et travaillé sur la Journée internationale des femmes ? Une province proche du Pakistan où l’éducation des filles est très difficile, minoritaire. Dans la ville de Jalalabad encore ça va... mais dans les villages les jeunes filles ne vont pas à l’école après 12 ou 13 ans, alors célébrer la Journée internationale des femmes...

Mastoura Azimi : En tant qu’enseignante au lycée Malalaï, je suis optimiste pour les générations qui viennent. J’ai vraiment à cœur d’accroître le niveau de langue de mes élèves et aussi de réfléchir avec elles à leur avenir. Bien sûr, cet avenir est sombre pour des tas de raisons, mais c’est pourquoi je veux absolument transmettre mes connaissances, celles que j’ai apprises en France.

Personnellement, comptez-vous revenir en France ?

Frozan Afzali : Depuis 2012, et mon retour de France je n’ai pas eu de possibilités de revenir en France. C’est dommage, car je sais que j’ai besoin de mieux me former et de mettre à jour mes connaissances, mais... Mais le travail, ici, avec AFRANE et l’ambassade de France est vraiment motivant. J’ai la chance d’avoir un mari francophone qui a aussi fait des études en France et je n’aurais aucun problème d’autorisation si je pouvais y retourner...

* AFRANE : Amitié franco-afghane


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