Dieuf-Dieul de Thiès, la renaissance d’un orchestre légendaire par Charles Ayetan

Dieuf-Dieul de Thiès, la renaissance d’un orchestre légendaire par Charles Ayetan

20 décembre 2019 - par Charles Ayetan 
 - © Charles Ayetan
© Charles Ayetan

Le légendaire orchestre Dieuf-Dieul de Thiès des années 1970 est en mode renaissance. Pour immortaliser ce retour sur la scène musicale du pays de la Teranga, les musiciens membres de cet orchestre mythique sont accueillis à Saint-Louis, à 192 km de Thiès, pour une résidence de création et l’enregistrement studio d’un album.

L’orchestre Dieuf-Dieul de Thiès a animé un concert musical, le samedi 7 décembre à l’Institut Français de Saint Louis. C’était à l’occasion du 19e Festival « Africa Fête Sénégal ». Ce spectacle est le tout premier concert des Dieuf-Dieul au Sénégal, trente-six ans après l’éclatement en 1983 de cet orchestre qui a pourtant fait la fierté de Thiès. C’est dans cette petite ville située à 70 km à l’est de Dakar que ce groupe musical est né en 1979.

Dieuf-Dieul est la combinaison en wolof de deux mots qui signifie « l’on récolte ce que l’on a semé ». Cette formation musicale était en résidence de création du 2 au 14 décembre 2019 à l’Institut Français de Saint-Louis. Deux semaines de travaux intenses qui permettront l’enregistrement studio d’un album de huit titres dont la sortie officielle est annoncée pour septembre 2020.

​En attendant cet opus des vieilles gloires de la musique sénégalaise, les Dieuf-Dieul de Thiès ont fait bougé le public de Saint-Louis. En effet, des jeunes, mais aussi des adultes de la génération des anciens ont joyeusement dansé aux rythmes des sonorités créées par les sept musiciens en résidence artistique avec une équipe de production.
Pape Seck, 69 ans, est le doyen des Dieuf-Dieul. Pendant le spectacle, le musicien sénégalais, assis sur une chaise, a caressé sa guitare pendant près de deux heures, le regard illuminé d’un sourire intemporel.


Dieuf-Dieul en concert à L’Institut français de Saint-Louis - 7 décembre
© Charles Ayetan

«  La musique connaissait beaucoup de succès à Thiès et dans tout le Sénégal dans les années 1970 », se souvient ce guitariste chevronné d’une cinquantaine d’années d’expérience musicale. L’orchestre Dieuf-Dieul est né en 1979. À cette époque, « il y avait beaucoup d’orchestres et les dakarois venaient régulièrement à Thiès pour vivre cette ambiance, belle, rythmée et vivante », se souvient Seck. Malheureusement aujourd’hui, « la musique sénégalaise a régressé parce que la jeune génération a édulcoré cette musique par la cacophonie des sons et une sorte de dépravations des valeurs », regrette-t-il. « Mais actuellement la musique reprend, gagne en qualité et en valeurs identitaires sénégalaises, africaines », rassure le doyen Seck.

Bassirou Sarr (dit Bass Sarr) est le chanteur principal de Dieuf-Dieul dont il est membre fondateur. Il était le plus jeune du groupe à l’époque. « Je quittais l’école (École Escale, Ndlr) aux heures de cours pour aller regarder des musiciens en répétitions », dit-il. C’est ainsi qu’il est entré en relation avec des musiciens à Thiès.

L’orchestre a connu beaucoup de succès, mais paradoxalement cette réussite est quelque peu à l’origine de l’éclatement du groupe. « Notre succès nous a valu beaucoup de problèmes, indique Seck. On a suscité beaucoup de jalousie et de problèmes, car on était la bête noire des formations musicales. » Peu après, leur naissance, le groupe a fait plusieurs tournées, notamment en Casamance et en Gambie. La radio nationale invitait souvent les Dieuf-Dieul à enregistrer des morceaux dans son studio. « Un jour, nos bandes ont été volées au niveau de la radio », évoque Seck qui précise que « la guerre était rude, les persécutions nombreuses ».

Un cocktail de sonorités afro-mandingue

L’orchestre Dieuf-Dieul crée un cocktail de sonorités. « Pendant nos tournées en Casamance et en Gambie, nous avions enrichi notre style avec quelques couleurs musicales dont l’afro-mandingue qui est devenue la base musicale des Dieuf-Dieul », explique Sarr. Ce chanteur est également compositeur et propose souvent des textes accessibles en langues wolof, joola (diola), mandingue, etc. En plus de ces sonorités, le groupe joue aussi de la musique afro-cubaine et afro-jazz, mais souvent en fusion avec le mbalax qui est la principale identité musicale du Sénégal. Le public a savouré une partie de cette richesse musicale lors du concert de Saint-Louis.

L’éclatement du groupe, un mystère

« À l’époque, nous pensions que l’éclatement de notre groupe était mystique (à des sorts jetés, Ndlr). Mais actuellement, je trouve que c’était la volonté du Bon Dieu », confie le doyen de Dieuf-Dieul qui insiste sur la convoitise et les problèmes qui ont entraîné la dislocation. Mais cette triste situation n’a pas tué en eux l’amour de la musique. En effet, chacun a continué à jouer ou chanter dans différents groupes. Bassirou a ainsi continué à chanter avec les groupes Djaloré, Retro Sound, Silar production, Africando et dans son propre groupe Bass Sarr. Pendant ce temps, Pape Seck a joué dans plusieurs orchestres, dont le djalowé et est souvent sollicité par des artistes ou groupes sénégalais et africains.


En répétition au cours de la résidence de création
© Charles Ayetan

L’extase de la renaissance

En 2014, un disquaire découvre et nettoie les bandes des volumes de Dieuf-Dieul enregistrées par le mélomane Moussa Dialo entre 1979 et 1983. La restauration de ces bandes a permis de récupérer deux volumes des morceaux composés en 1982-1983 dont les morceaux « Aw Sa Yorne » (emprunte ton chemin) et « Nabinta » en l’honneur des femmes.

Les deux volumes récupérés ont valu une grande tournée en Europe en 2015 dans plusieurs villes de France (Lyon, Toulouse, Bordeaux, Montpellier, Paris, au Musée du Quai Branly - Jacques Chirac), en Belgique et en Hollande.

L’écoute des chansons récupérées et la tournée européenne motivent la reconstitution de cet orchestre historique. « Cette reprise nous a apporté beaucoup de bonheur, se réjouit le guitariste Seck. On s’est retrouvé et nous revivons notre jeunesse. Les retrouvailles se passent dans la simplicité, dans l’humilité, dans l’amour de l’autre, nous vivons comme des frères, à l’écoute l’un de l’autre. » Les deux rescapés des Dieuf-Dieul essaient en ce moment de « maintenir l’identité, les spécificités musicales et éthiques du groupe » qui compte aujourd’hui en son sein de jeunes musiciens talentueux.

Cette reprise est possible grâce à l’accompagnement de Sylvain Dartoy, directeur de production de « L’Afrique dans les Oreilles », qui coordonne cette résidence de création de Dieuf-Dieul à Saint-Louis. Objectif : produire un album, le tout premier voulu et consenti par tous les musiciens, après tant d’années de labeur. En perspective, une tournée nationale avant première au Sénégal entre mars et avril 2020, puis une première tournée européenne en octobre de la même année.

En guise d’hommage, « nous allons aussi reprendre des chansons de nos confrères musiciens qui nous ont quittés comme Assane Camara, Gora Mbaye… », indique Pape Seck. Séduit par leurs sonorités et talents, Sylvain Dartoy est « tombé amoureux des Dieuf-Dieul » et s’engage à faire avec eux cette aventure musicale dans un « esprit bienveillant et de collaboration ».

Concert du Musée du Quai Branly - 2017