« Duni, la nature crie »

« Duni, la nature crie »

Le théâtre relie les hémisphères
Lecture publique - Espace Culturel Gambidi, Ouagadougou, Burkina Faso - janvier 2019 - © CRAC International
Lecture publique - Espace Culturel Gambidi, Ouagadougou, Burkina Faso - janvier 2019
© CRAC International

« Duni, la nature crie » est un projet théâtral porté par le CRAC International (Collectif de Recherche Artistique et Citoyenne). Rassemblant les compagnies Kala-Kala Théâtre (Burkina Faso), Danthémuz (Burkina Faso), Assiki Théâtre (Bénin), Tchô Yanm Production (Guyane) et Les Plaisirs Chiffonnés (Belgique), notre collectif se réunit autour de projets artistiques de création et de formations depuis une dizaine d’années en Europe, en Afrique et en Guyane. Grâce à un engagement commun, nous souhaitons faire vivre une parole contemporaine sur des thématiques qui nous semblent primordiales comme le changement climatique et la crise migratoire, en créant un spectacle interculturel. L’idée est d’ouvrir un espace théâtral et citoyen de débat autour de ces problématiques actuelles.

Ce projet constitue un nouveau challenge dans notre collaboration, car, après la création d’un texte classique, « Roméo et Juliette » (2014, au Bénin), nous nous aventurons ensemble dans le défi d’une écriture contemporaine de plateau. Ce projet, conçu sur plusieurs années, comprend des résidences d’écriture, des créations théâtrales ainsi que des formations en décentralisation au Burkina Faso et au Bénin. Nous avons entamé cette aventure fin 2018 en rencontrant des personnes ressources sur les thématiques de la transition écologique et des bouleversements climatiques en Belgique et au Burkina Faso. En décembre 2018 et janvier 2019, nous avons effectué la première phase du projet au Burkina Faso, permettant la réalisation d’une résidence d’écriture et d’une caravane de formation en décentralisation, dans l’est du pays. Cette résidence a donné naissance à un texte coécrit en français et en mooré par Marie Vaiana et Sidiki Yougbaré, « Duni, la nature crie ». Ce texte a fait l’objet de lectures publiques à Ouagadougou et à Saaba en janvier 2019.

La phase de création du spectacle a eu lieu à Mains du Monde (Napam Beogo) et au Théâtre Soleil, à Ouagadougou, en octobre et novembre 2019. Les 15, 16 et 17 novembre, nous avons donné les premières représentations au Théâtre Soleil. Les prochaines représentations se tiendront au Centre Culturel Pan-Taabo à Saaba le 30 novembre pour le lancement du Festival Les RITLAVES (Rencontres Internationales de Théâtre en Langues Vernaculaires) qui se déroulera fin novembre 2020.

Le Festival RITLAVES, conçu et imaginé par l’Association Kala-Kala Théâtre, entend donner la parole aux langues vernaculaires qui sont peu représentées sur les scènes de théâtre. Le Centre Culturel Pan-Taabo, à Saaba, où aura lieu le festival en 2020 est né de l’envie de trois compagnies burkinabè (Kala-Kala, Désirs Collectif et Graine d’Espoir) de développer le théâtre dans des quartiers excentrés de la capitale, où les habitants n’ont pas facilement accès au théâtre.

Le spectacle

Plusieurs pistes de recherche ont inspiré l’écriture de la pièce. La première a consisté à récolter des témoignages auprès de différentes personnes ressources en Belgique et au Burkina Faso. Ces personnes sont des citoyens qui s’organisent en collectifs, des militants pour la cause écologique, des paysans, des formateurs en permaculture, des guérisseurs traditionnels, des personnes ayant quitté leurs pays... Ces entretiens ont été l’occasion de confronter différents points de vue et de collecter des informations précieuses sur les thématiques du climat et de la migration. Le deuxième axe d’approche a été la documentation à travers la lecture d’ouvrages de référence (« Tout peut changer » de Naomi Klein, « Pour ne pas disparaître » de Wade Davis, « Une planète trop peuplée » de Ian Angus et Simon Butler...) et le visionnement de documentaires (« We feed the world », « Burkinabè Bounty », « Les Liberterres », « Au-delà des lignes rouges »...). Ces ouvrages et ces films ont constitué une entrée en matière théorique, nous offrant plus de précision sur le propos. La troisième phase de recherche a été la résidence au Burkina Faso nous permettant un travail de plateau, avec lectures et expérimentation des textes en cours d’écriture en janvier 2019.

Le spectacle est composé d’une succession de tableaux scéniques exprimant des points de vue ou des questionnements sur ces thématiques. Nous abordons plus spécifiquement les sujets de l’injustice climatique, des rapports entre les pays de Sud et du Nord, et de l’héritage de la colonisation. La mise en scène mêle un univers inspiré du théâtre documentaire et une atmosphère plus poétique et symbolique. L’aspect réaliste de la proposition est exprimé par les textes tirés des témoignages recueillis lors de nos entretiens ou inspirés de lectures sur le sujet. En parallèle, le texte développe des prises de parole plus symboliques, en personnifiant, par exemple, le vent ou une goutte d’eau. La mise en scène de Marie Vaiana propose des images amenant le spectateur à interroger de grands archétypes de notre époque : le milliardaire, le paysan, le migrant, le militant... Le texte est porté par quatre comédien. ne. s sur scène qui alternent entre les différents rôles : Ezéchiel Franck Dakpo, Gaëlle Gourvennec, Hypolitte Kanga et Sidiki Yougbaré.

Sidiki Yougbaré a traduit l’ensemble des textes, du français vers le mooré et du mooré vers le français. La parole sur scène voyage entre ces deux langues avec des traductions orales simultanées en français ou projetées sur un écran. Ce travail de traduction rend le texte complètement accessible à un public francophone et mooréophone.


Viugo
(version française en bas de page)

Rooga paa viigo
Piinda
Yibeeogin
Zuug n tuk-a niin n tii liik rooga puga

Tansb n tansé
Wa yii ka
Fo ka ne ti soonra zeinkam laa

Kuimdaalé
M wiingf yii-goonga la
M kien n kiit tf ruud la wagmaasré

Viigo
Boe n yii
Miik yuung taansa yiilé
N taans boolé
Zamaana sein wa n gien n koorda lipiko wa zuga tii teed sagdam
Zukuk ka kuk yuungin

Tuubr ka tabnd zukuk yuungin yé
Kiena
Kien wooko
Loogré
Zué n pug yaanga
Kien n seeg soonré
Teinb kalem
Tein n koongé
Puga ra woeoda sura
Ta wulmdin
N dukdin
Wulmd wa siilmandé
Yuung yuung faa sein siing al aal n wa ti taang yung kanga
Siiga ra ka le mumd niifr yé
Sùsaamsé
Puga ra ka le rogd ti ka siir yé
Tags kidga
Suk zeinrenga
La m san loogé
Boe yiing tm na loogé
Paa
Paabo
Kiéngré
Baas-baasé
Viugo
Viug ka reeld yé
Woto n yii gomda al yuum haaaa

Gomda kiétin yans-a goang zug al ne ruunda
Viug ka reeld yé
Bao teegr n teegé

Ti baala viug ka reeld yé
Rooga paa viugo

La scénographie de Issa Ouédraogo a été imaginée à partir de deux axes principaux : d’un côté les matériaux non biodégradables issus des poubelles, de l’autre les matières vivantes et organiques. Nous évoquons le plastique, son accumulation, son aspect invasif et non biodégradable. En opposition, nous souhaitons faire vivre les sensations des éléments naturels comme le bois, l’eau et la terre. La scénographie constituée de trois grilles mobiles déplacées par les comédiens au fil de la pièce sont les supports de tous ces éléments qui au final viennent constituer le tableau de nos « restes », de nos « dégâts » écologiques, le reflet de notre humanité...

Par ailleurs, la musique joue un rôle important dans le spectacle. Composée par le saxophoniste belge Pierre Vaiana, la composition musicale met l’accent sur certaines parties du texte relatives aux éléments, à travers, par exemple, la chanson de l’eau et celle du vent. La création lumière a été réalisée par Gouem Mohamadi. Les sculptures et marionnettes sont de Romain Ilboudo.

Nous avons choisi de travailler sur des thématiques actuelles et universelles qui nous semblent cruciales pour l’avenir de l’être humain. L’humanité fait face à une crise climatique et à des changements majeurs qui sont autant de défis pour nos sociétés humaines. Que l’on vive au nord, au sud, à l’est ou à l’ouest, nous serons tous impactés à un moment ou à un autre par ces changements qui s’accélèrent. Nous souhaitons questionner ensemble cette thématique en confrontant nos points de vue. Un autre grand défi du moment concerne les flux migratoires de par le monde. Cette crise migratoire, assaisonnée à toutes les sauces politiques, ne constitue une crise que face à l’ingérence des états, en particulier occidentaux, qui refusent de mettre en place des solutions constructives à ces déplacements de population. L’être humain est toujours parti de chez lui, à la découverte de nouveaux horizons : quelle autorité pourrait se défendre comme légitime en le privant de ce droit ou en ne l’accordant qu’à une partie de la population mondiale ? Nous vivons aujourd’hui dans un système d’interdépendance au niveau planétaire. Pouvons-nous rêver une société de justice environnementale et humaine ? Le théâtre est un lieu privilégié pour refléter et interroger la cité, le pays, la planète et nous faire imaginer d’autres mondes possibles.

« Duni, la nature crie » se veut clairement engagé dans la lutte contre le réchauffement climatique. Nous désirons questionner et sensibiliser le public sur cette problématique et mettre en perspective les solutions pour une transition écologique et énergétique en organisant des rencontres, à l’issue des représentations, avec des personnes spécialisées sur ces questions.

Le projet est soutenu par Wallonie-Bruxelles International dans le cadre de la coopération bilatérale entre la Fédération Wallonie-Bruxelles et le Burkina Faso, et la FWB et le Bénin. Il est également soutenu par la Commision Internationale de Théâtre Francophone, le Bureau Burkinabè du Droit d’Auteur, la Mairie de Saaba et le Centre Culturel Pan-Taabo. Il a été accompagné par Napam Beogo et le Théâtre Soleil pour la création du spectacle et par l’Espace Culturel Gambidi pour la lecture publique. Nous profitons de cet article pour les remercier et remercier toutes les personnes qui nous ont inspirées pour l’élaboration de ce projet : Géry de Broqueville de Pas à Pas-Permaculture, Amaury Ghijselings militant Greenpeace, Gilles Wurtz chamane celtique, Aldo Bongiovanni guérisseur à San Giovanni Gemini, Odile Bury et Laurent Hachouche de la ferme du Chant des Cailles à Watermael-Boitsfort à Bruxelles, Ali Tapsoba de Terre à vie, Lassane Ouédraogo et Michel Gnada de Napam Bio (Napam Beogo), Elise Sodere de Women Forever à Saaba, Blandine Sankara de Yelemani, Art Mélody musicien, Jean-Marie Koalga de Slow Food et Terra Madre. Merci à Koné Seydou dit Alpha pour son témoignage. Merci aux Mairies de Mogtédo, de Zorgho, de Koupéla et de Tenkodogo. Merci aussi à Yacouba, Solo, Dayon, Rakieta, Florence, Mady, Omar et Fayçal.


Vide

La case est restée vide
Tôt ce matin
A l’aube
Une tête a porté ses yeux dans le fond noir de la case
Une voix s’est faufilée et a tonné :
« Sors de là
Ne vois-tu pas que le soleil s’attelle à se porter haut sur les cimes des ronces ?
Gros paresseux
Veux-tu que je te chauffe la peau ?
De rentrer te faire uriner, serpent dormeur ? »
Vide
Que s’est-il passé ?
La nuit a entonné un chant
Lancé un appel
Les affaires ont été emballées, le monde roupillait sur son transat
La tête cette nuit ne s’est pas couchée sur son coussin
L’oreille ne s’est pas collée à son oreiller
La marche
Une marche longue
Partir
Courir derrière l’horizon
Marcher à la rencontre du soleil
Absence d’espoir
Espérer en vain
Le ventre froissait le cœur qui se gonflait

Qui tourbillonnait comme un tourbillon
Depuis les nuits d’avant jusqu’à cette nuit

L’âme ne fermait plus les yeux
Lamentation
Le ventre n’accouchait plus que de soupirs
Une pensée toute petite
Une anodine question
Et si je pars ?
Pourquoi devrais-je partir ?
Rester
Demeurer
Durcissement
Dureté
Vide
Le vide ne s’adosse pas
Tel fut le proverbe, il y a un monceau d’années déjà
Ce proverbe se tient toujours de nos jours debout, droit sur son épine
Le vide ne s’adosse pas
Alors il faut bien s’adosser à quelque chose
Car on ne s’adosse pas au vide
La case est restée vide


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