EDITORIAL

EDITORIAL

« Quand on a un marteau dans la main, tout ressemble à un clou »
Mark Twain

20 octobre 2020 - par Arnaud Galy 

Ai-je le droit de citer le nom de ce tableau, peint en 1836 par Louis Gamain, aujourd’hui fièrement accroché au Musée des Beaux-Arts de La Rochelle (France) ? La question se pose. « Tu délires », me direz-vous ! Pas tant que ça. La sidérante tragédie qui met la France à genoux ne vient-elle pas d’une impossibilité croissante à montrer, dire, soumettre un fait soi-disant dérangeant ?
La récente mise à pied d’une universitaire canadienne ne vient-elle pas du fait que « l’inconsciente » ait osé prononcer le mot « nègre » lors d’un cours en ligne. S’en est suivi une bagarre par gazouillis interposés qui a conduit le recteur de l’université d’Ottawa à suspendre l’imprudente malgré le soutien de ses confrères et consœurs – j’ajoute consœurs au cas où le masculin générique soit mal interprété.
Le célébrissime « Dix petits nègres » de la non moins célébrissime Agatha Christie ne vient-il pas, en France, d’être renommé « Ils étaient dix » afin de ne pas choquer les descendants de Césaire, Senghor et Baldwin.
Je passe sur l’écrivain israélien interdit d’entrer dans une université parisienne dont des étudiants voulaient marquer leur soutien à la cause palestinienne.
Négligeons Ariane Mnouchkine et Robert Lepage empêtrés dans une affaire d’appropriation culturelle pour avoir voulu monter un spectacle sur les autochtones canadiens.
Anecdotique, sans doute, les consignes de sécurité exclusivement écrites en flamand sur une plage belge.

Fouillis, amalgame, raccourci, « tu délires » me répéterez-vous. C’est une possibilité. À moins que nous ne soyons dans une période de glaciation cérébrale. Un moment étriqué et obscur où les enseignants, les universitaires, les artistes, les journalistes, les humoristes et les quidams plaquent leurs missions, leurs envies, leurs folies ou leurs rêves sur les exigences momentanées du tribunal des Facebookiens et des Twittos !
Interdire les débats, les excès, les maladresses, les nuances, les avis contraires fera-t-il de nous de meilleurs citoyens ? De meilleurs athées, de meilleurs agnostiques, de meilleurs croyants ? De meilleurs parents ? Ne côtoyer que ses strictes semblables, tout en surveillant qu’ils le soient bien à tout instant, enrichira-t-il notre jugement ? À force de tout raciser et genrer, de tout étiqueter et d’accepter la domination des croyances dans la vie commune et publique, n’allons-nous pas illico pas dans le mur ? Nous aurions pu demander l’avis de Samuel Paty, nous aurions pu, s’il n’avait pas eu l’idée mortifère de montrer un dessin rigolo autant que sérieux à des adolescents. Un dessin, quoi !

Que deviennent les diversités culturelles, les itinéraires baroques, les rédemptions, les erreurs de parcours, que deviennent les Autres si toutes les chapelles pour ne pas dire les minarets, les GAFAM, les États fantoches et les démocratures plantent leur drapeau ici et là afin d’imposer leur vision du monde souvent rigide et inégalitaire.

Au fait, le tableau est intitulé la Bamboula. Oui, oui, la Bamboula. Louis Gamain avait-il la légitimité de le peindre ? Et moi, serais-je devenu esclavagiste pour avoir osé imposer cette toile sur vos écrans ? Oui à la première question, non à la seconde.
Fort heureusement, des voix sages s’expriment encore. Que dit Dany Laferrière au sujet de ce mot « nègre » que les journaux québécois remplacent par « le mot qui commence par n » ?

Merci cher Dany Laferrière d’avoir remisé le marteau l’espace d’un instant...