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EDITORIAL

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Russie/Ukraine – deux années de guerre ?

20 février 2024 - par Zenon Kowal 
 - © Patryk Jaracz
© Patryk Jaracz

Sans trop réfléchir, répondant spontanément à cette question, on dirait effectivement deux ans ! C’est bien le 24 février 2022 que la Russie lança son « opération spéciale » en lançant l’invasion de l’Ukraine par le Nord (vers Kyiv et Kharkiv), le Sud (via la Crimée) et l’Est (via le Donbass).
Si on réfléchit un peu, on dira plutôt dix ans ! Car c’est en 2014 que les « petits bonshommes verts » (hommes armés sans signes distinctifs) envahirent la Crimée et que les troupes russes « vinrent au secours » de soi-disant républiques autoproclamées à Donetsk et Louhansk…
Si on réfléchit encore quelque peu, on se souviendra que cette guerre fut précédée sur l’ancien territoire de l’URSS par deux guerres en Tchétchénie de 1994 à 1996 et de 1999 à 2000…puis d’une guerre en Géorgie en 2008.

A l’époque, toutes ces guerres n’avaient pas suscité de grande émotion au niveau international…on s’est un peu agité pour la Géorgie qui a néanmoins été amputée d’un tiers de son territoire… A part quelques condamnations et paquets de sanctions, on n’a pas fait grand-chose pour la Crimée et le Donbass… Quant à la Tchétchénie, n’en parlons même pas, c’était considéré comme une affaire interne et propre à la Russie. Ce manque de réaction n’aura pas manqué d’inciter la Russie à poursuivre sur sa lancée.

Mais de quelle « lancée » s’agit-il ?
Comme nous le constatons, la Russie n’a pas abdiqué de ses positions impérialistes…selon Poutine, « la chute de l’URSS est la plus grande tragédie du 20e siècle »…
Pourquoi ? Parce que l’URSS maintenait alors sous son contrôle la quasi-totalité des territoires de la Russie impériale…avec une domination au profit de Moscou et du « monde russe » (langue, religion, etc.). La chute de l’URSS a donc mené à un démembrement de la Russie impériale…et cela, aux yeux de Poutine, est inadmissible…il faut donc coûte que coûte reconquérir cet espace.

Parallèlement, il convient de justifier cela par rapport aux partenaires internationaux et à sa propre population. Poutine s’instaure donc en tant qu’historien en chef de la Russie et se met à réécrire l’histoire. L’Ukraine est pour lui un pays néo-nazi inspiré par une Europe elle-même porteuse du même virus. Il faut donc l’éliminer…Selon Poutine, l’Ukraine n’est pas un Etat, elle ne l’a jamais été et elle ne peut que se développer au sein de la Russie en étant pleinement assimilée par elle…et en étant éradiquée avec tout ce qui fait sa spécificité (langue, culture, histoire, etc.). Rien de bien neuf dans le chef de la Russie, puisque déjà en 1863, sous Alexandre II, le ministre de l’intérieur, Piotr Valouïev, avait promulgué un décret (oukaze – 18 juillet) interdisant la publication en langue ukrainienne (petit russien) de livres religieux et pédagogiques recommandés pour l’alphabétisation primaire. Selon Valouïev, « une langue ukrainienne n’a jamais existé, n’existe pas et n’existera pas. »

Mais revenons-en au 24 février 2022. Quand la Russie envahit l’Ukraine, dans le monde occidental, à part quelques personnes ou quelques services de renseignements, personne n’y croyait…malgré tous les signes avant-coureurs, tels que l’accumulation de troupes et d’armement aux frontières de l’Ukraine.
Au départ, la Russie pensait effectuer une petite promenade de santé en Ukraine et défiler quelques jours plus tard en uniformes de parade sur le boulevard Khrechtchatyk à Kyiv… Mal leur en prit, car l’Ukraine de 2024 n’était plus celle de 2014 qui avait assisté quasi impuissante à l’occupation de la Crimée.
En 2024, l’Ukraine surprit tout le monde par sa résistance, son courage et son inventivité…une coalition se forma progressivement pour soutenir l’Ukraine. En effet, la Russie venait de violer toutes les règles du droit international et commençait à dévoiler un visage criminel que bon nombre de pays démocratiques ne voulaient pas lui voir.

Où en est-on maintenant sur le front…deux ans après le début de cette invasion à grande échelle ?
Près d’un cinquième du territoire de l’Ukraine est occupé. La Crimée et quatre oblasts ukrainiennes ont été annexées par la Russie…alors qu’elles ne sont même pas totalement occupées par l’armée russe. L’Ukraine a subi d’énormes pertes avec des millions de personnes déplacées, des dizaines de milliers de victimes civiles…violées, déportées (enfants), mutilées… des centaines de milliards de dégâts matériels, économiques, écologiques…

Des combats acharnés se poursuivent sur différents points stratégiques d’une ligne de front de près de 2000 km de longueur.

Cette guerre aurait pu être terminée beaucoup plus rapidement si les partenaires de l’Ukraine l’avaient soutenue massivement, dès le départ, avec un armement adéquat. Malheureusement ces mêmes partenaires ont souvent cédé au chantage de Moscou en évitant de livrer des missiles, des chars, des avions…alors de la Russie ne se privait pas d’utiliser de son côté ce type d’armes contre l’Ukraine.
Ce que les alliés de l’Ukraine paient en matériel et en devises, l’Ukraine le paie de son sang…et cela n’a pas de prix !

L’année 2024 s’annonce comme une année particulièrement difficile avec les tergiversations inadmissibles du Congrès américain, une série d’élections dans des pays clés comme les Etats-Unis, des élections régionales en Allemagne, des élections européennes…difficile aussi avec une Union Européenne qui n’arrive pas à tenir ses engagements de livraison d’armes ou de munitions à l’Ukraine, puisque son industrie peine à monter en puissance, alors que la Russie est déjà en économie de guerre.
Depuis peu, des partenaires de l’Ukraine aident celle-ci à convertir et développer sa propre industrie de défense. Mais là aussi, et l’Ukraine et ses partenaires ont besoin de temps…l’année 2024, verra donc sans doute l’armée ukrainienne dans une position plus défensive avant de pouvoir espérer reprendre l’initiative en 2025.

Peut-il y avoir des négociations entre la Russie et l’Ukraine ? C’est pratiquement impossible.

1/ L’Ukraine ne pourrait négocier avec la Russie que si celle-ci quitte les territoires qu’elle occupe illégalement depuis 2014 et que l’Ukraine retrouve son territoire dans ses frontières reconnues au niveau international. La Russie quant à elle n’envisage de négocier une armistice éventuelle que sur base des territoires qu’elle occupe déjà. Si on accepte cela, qui équivaut purement et simplement à un ultimatum, on ouvre la porte à toute une série d’agressions potentielles au niveau international…

2/ Si l’Ukraine perd son soutien au niveau international et ne parvient pas à développer une industrie de défense appropriée, elle pourrait être amenée à négocier. Mais elle n’aurait aucune garantie que la Russie ne relancerait pas une invasion ou une vassalisation de l’Ukraine (déstabilisation avec prise de contrôle politique) et sans doute même au-delà de l’Ukraine.

A ce jour, la seule inconnue de notre équation reste la Russie. En effet, qui aurait pu prévoir le scénario invraisemblable qui s’est déroulé avec Prigogine ? Même les scénaristes les plus fous d’Hollywood n’auraient pas osé plancher sur un tel scénario. Personne ne peut prévoir aujourd’hui les processus internes qui pourraient (ou sont en train de) se développer en Russie. Quel type de réactions y aura-t-il suite à la disparition de Navalny ? Comment réagira l’entourage de Poutine si cette guerre perdure, s’intensifie et commence à toucher plus durement la partie européenne de la Russie et sa population ? Seul un renversement de la situation en Russie pourrait permettre d’envisager une évolution, mais pour cela il faudrait mettre fin à une guerre que l’Ukraine ne peut pas perdre au risque de disparaître, avec tous les dangers que cela entrainerait pour son proche voisinage et toute la région.
L’Ukraine ne peut pas déménager…elle est condamnée à vivre avec la Russie à ses frontières. Avec l’aide de ses alliés, elle doit trouver les moyens pour contraindre la Russie à arrêter cette guerre.

Ce n’est pas l’Ukraine qui a envahi la Russie. Ce sera donc à la Russie qu’il reviendra de changer – de gré ou de force - et de s’engager dans une nouvelle voie qui ne menacera plus ses voisins et le monde.

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