Éditorial

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Le prix des Cinq continents, en exil, loin du germanopratinisme !

17 novembre 2019 - par Arnaud Galy 

La remise d’un prix littéraire, quoi de plus plan-plan, surtout ceux qui font frémir les chics quartiers des lettres parisiennes ? La nuée de photographes suréquipés flashant frénétiquement, la forêt de micros arborant d’énormes logos distinctifs et le brouhaha ambiant fabriquent l’événement. Mais que reste-t-il quand la vague s’est retirée ? Parfois peu de matière. Vendredi, au siège de l’Organisation Internationale de la Francophonie à Paris était remis le prix des Cinq continents. Le prix de la maison. Plan-plan ? Que nenni. Disons même que l’atmosphère était facétieuse et offensive. Point trop de flash ni de micros, quelques dizaines de spectateurs-observateurs, souvent descendus des étages supérieurs et les habitués de passage.
Facétieux et offensifs, donc, les membres du jury (1), forts de leur communauté d’esprits, défouraillèrent leurs visions et leurs arguments quant à la vie littéraire en francophonie et par ricochet en France. Les membres de l’équipe de tireurs d’élite menée par Paula Jacques, sont tous des transfuges de la langue française ou venus de pays où la langue est une question politique, des combattants du quotidien en somme. Les nouveaux convertis et les militants sont, c’est bien connu, enthousiastes autant qu’intransigeants. La première pique fut une autocritique, acte salutaire s’il en est :
« Nous regrettons la faible présence des éditeurs du Sud dans notre sélection » déplore Paula Jacques.
Indéniablement les éditeurs du Nord gloutonnisent les talents. Les écrivains du Sud ne tentent-ils pas systématiquement leur chance auprès des éditeurs du Quartier Latin, Bruxelloises ou Montréalais avant de faire confiance à leurs propres maisons d’édition ? Bien entendu. Comment lutter ? Pourtant, une maison comme Elyzad en Tunisie est un exemple à suivre, comme le souligna le jury unanime.
L’autocritique passée. Lise Bissonnette ouvre le bal :
« La langue française peut innover, elle n’est pas juste une vieille langue qui remonte à des siècles, et le roman ce n’est pas juste raconter une histoire. Le style et la recherche sont une part importante de la qualité d’un roman... »
Soutenue par une Vénus Khoury-Ghata en mode piquant :
« Les jeunes écrivains français écrivent une langue orale alors que les écrivains qui métissent leur langue d’origine avec le français portent plus d’attention à l’écriture, au style... »
Avec humour, Abdourahman Waberi enfonce le clou, sourire narquois aux lèvres :
« Dans la sélection du prix des Cinq continents il n’y a pas d’autofiction... »
Jean Marc Turine, lauréat 2018 donne le coup de fouet final, tout en poésie :
« Le monde des “grands” éditeurs du Nord agit comme un bulldozer, nous, nous dansons... »
Au fait, le successeur (2) du danseur wallon est le Québécois Gilles Jobidon pour son roman Le Tranquille affligé aux éditions Leméac.
Une mention spéciale a été accordée à Alexandre Feraga pour son roman Après la mer aux éditions Flammarion, qui contredisent quelque peu le feu des critiques !


(1) Paula Jacques (France-Égypte), Lise Bissonnette (Canada-Québec), Ananda Devi (Maurice), Hubert Haddad (Tunisie-France), Monique Ilboudo (Burkina Faso), Vénus Khoury-Ghata (Liban), Jean-Marie Gustave Le Clézio (Maurice), René de Obaldia (Hong-Kong), Lyonel Trouillot (Haïti), Abdourahman Waberi (Djibouti), Jun Xu (Chine) et Jean Marc Turine (Fédération Wallonie-Bruxelles), lauréat du prix 2018.
En gras, les membres du jury présents lors de remise du prix le 15 novembre 2019.
(2) Les 10 romans de la sélection finale
Après la mer d’Alexandre Feraga (France), Flammarion (France)
Camarade papa de Gauz (Côté d’Ivoire), Le Nouvel Attila (France)
Je suis seul de Beyrouk (Mauritanie), Elyzad, (Tunisie)
Là où les chiens aboient par la queue d’Estelle Sarah Bulle (France), Liana Levi (France)
Le fil des anges d’Ester Mann & Lévon Minasian (France et Arménie) aux éditions Vents d’ailleurs (France)
Le Tranquille affligé de Gilles Jobidon (Québec Canada), Leméac (Québec–Canada)
Les yeux de Mansour de Ryad Girod (Algérie), P.O.L (France)
Maître-minuit de Makenzy Orcel (Haïti), Zulma (France)
San Perdido de David Zukerman (France), Calmann-Lévy (France)
Sans Silke de Michel Layaz (Suisse), Zoé (Suisse)