Emmy Wybran, belge expatriée à Tel-Aviv

Emmy Wybran, belge expatriée à Tel-Aviv

Israël - Belgique
21 octobre 2020 - par Anne-Françoise Counet 
 - © Flickr - Ine © Edgar Fonck
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Pouvez-vous nous expliquer vos origines ?

Ma mère était originaire de Katowice en Silésie qui, à cette époque, faisait partie de l’Allemagne avant de devenir plus tard une région de Pologne. Pendant la guerre, elle et sa famille ont erré en Europe à la recherche d’un endroit où s’établir. Ma grand-mère est décédée de faim à Budapest et mon grand-père a fini par s’installer à Vienne, après la guerre. Ma mère, qui avait des amis à Liège, est partie s’installer en Belgique.

Et du côté de votre père ?

Mon père est né à Łódź, en Pologne aussi. Lui, il a été déporté dans les camps de concentration  : deux ans à Dachau et puis trois ans à Auschwitz. Il n’a jamais voulu parler de cette époque sauf à la fin de sa vie où il a commencé à « avouer » quelque chose qui paraissait comme une honte pour lui : dans les camps, pour éviter la chambre à gaz, il fabriquait des képis pour les Allemands. Après la guerre, mon père a aussi décidé de partir en Belgique. Il n’avait plus rien et a dû se débrouiller pour survivre. Il s’est installé dans une cave et comme il était bon couturier, il a commencé à confectionner des manteaux. Peu à peu, son petit commerce s’est développé. Ses manteaux et tailleurs qui étaient de très bonne facture, ont eu beaucoup de succès. Mon père les vendait dans de très beaux magasins. L’entreprise a compté jusqu’à 160 employés.

Vous avez toujours vécu en Belgique ?

Oui, mes parents se sont rencontrés en Belgique. Ma famille s’est installée à Bruxelles. J’ai fait mes études à l’école communale des filles à Schaerbeek et mon frère à l’école communale des garçons. Nous n’avons donc pas été élevés dans la religion mais dans le respect de la tradition. Nous fêtions la Pâque et d’autres fêtes juives mais sans plus. Je me suis mariée assez jeune, à 20 ans et j’ai eu trois enfants mais mon mariage n’a pas tenu. J’ai divorcé et je me suis remariée avec Joseph Wybran.

Votre mari était quelqu’un de connu ?

C’était un médecin spécialisé en immunologie et en hématologie, chef de service à l’hôpital Érasme. Il était aussi directeur du service de transfusion sanguine de la Croix-Rouge. Joseph avait été éduqué dans une famille très religieuse, originaire de Lituanie. Sa famille était très modeste. Il a fait ses études en travaillant sur un coin de table dans la cuisine. Pendant la guerre, il a été un enfant caché. Il a vécu dans une famille dans les Ardennes. Pendant toute sa vie, il est retourné tous les 15 jours voir le monsieur qui l’avait caché. C’était aussi un grand sioniste. Il a beaucoup aidé l’État d’Israël, en récoltant des fonds pour améliorer les services de transfusion sanguine ou d’autres nécessités médicales.

Joseph Wibran s’impliquait aussi pour la communauté juive de Belgique ?

Oui, il est devenu président en Belgique, du B’nai B’rith « Les fils de l’Alliance », la plus vieille organisation juive, fondée à New York, en 1843, par des juifs émigrés d’Allemagne qui voulaient fonder un système d’entraide pour les juifs. Ensuite, mon mari est devenu également président du CCOJB, l’association qui regroupe toutes les associations juives de Belgique. Il assumait donc ces deux présidences. Il était très actif. Il a mené différentes actions comme par exemple, à Auschwitz. Des Carmélites voulaient ouvrir un supermarché sur le site du camp de concentration. Les juifs se sont, bien entendu, indignés. Joseph qui était connu comme médecin et comme leader juif influent, est parti rencontrer un cardinal en Pologne. A son retour, les juifs de Belgique ont organisé une manifestation devant l’ambassade de Pologne. Quelques jours plus tard, le 3 octobre 1989, Joseph a été assassiné. Après sa journée de travail, il a été abattu de 2 balles dans la tête alors qu’il s’apprêtait à rentrer dans sa voiture qui était garée sur le parking de l’hôpital Erasme.

Quelle a été la réaction en Belgique ?

Suite à cet assassinat, beaucoup de personnalités politiques belges ont fait de grandes déclarations. Il y avait 5.000 personnes à son enterrement. Par contre, l’enquête policière n’avançait pas. Au départ, on a cherché à savoir si mon mari ou moi-même avions une maîtresse ou un amant. L’enquête s’est perdue au lieu de se tourner vers l’assassinat antisémite. Je n’ai été mise au courant de rien. Jamais personne ne s’est tourné vers moi. C’est seulement 20 ans plus tard que j’ai appris par un journaliste, qu’un certain Abdelkader Belliraj avait été arrêté au Maroc. Il a été condamné deux ans plus tard, à Rabat, à la réclusion à perpétuité pour appartenance à une organisation visant à déstabiliser le régime marocain.

Quel rapport avec l’assassinat de Joseph Wibran ?

Après son arrestation, Belliraj est passé aux aveux devant les policiers marocains. Il a évoqué «  l’opération de liquidation de Belges d’origine juive  » qu’il menait, avec ses complices, pour le compte des « Soldats du droit », un groupe lié à l’organisation palestinienne Abou Nidal. Il évoquait six assassinats et expliquait notamment comment il avait organisé, le 3 octobre 1989, sur le parking d’un hôpital de Bruxelles, celui qui visait mon mari. Je me suis constituée partie civile pour éviter que cette affaire ne soit oubliée mais le magistrat fédéral a, non seulement, estimé que ma démarche était irrecevable, mais qu’il n’y avait pas de charge à l’encontre de Belliraj. Le parquet se retranchait derrière le fait que les aveux de Belliraj avaient pu être obtenus sous la torture, ce qui les rendait inutilisables. En fait, Beeliraj était un informateur de l’État belge. Il a notamment donné des informations à la Belgique concernant un attentat en Grande-Bretagne. L’État belge a donc refusé l’extradition de Belliraj. Il n’a jamais été jugé en Belgique et il n’y a jamais eu de procès suite à l’assassinat de Joseph Wibran.

Quand et pourquoi avez-vous décidé de quitter la Belgique ?

En 2011, mon fils a retrouvé une inscription peinte sur la grille d’entrée de notre immeuble : « Emmy Wibran assassin de Joseph Wibran ». Mon fils et mon avocate sont allés à l’ambassade d’Israël qui nous a mis sous protection. Mais pour moi, cela a été la goutte qui a fait déborder le vase. J’ai décidé de quitter Bruxelles pour vivre tranquillement. En Belgique, il n’y a pas eu de justice. Je n’ai jamais reçu une seule lettre d’un quelconque membre de la justice pour me donner une explication ou simplement un mot gentil, une simple attention. J’estime que par respect, par considération, on aurait pu me convoquer pour, au minimum, reconnaître qu’il s’agissait d’un dossier délicat. Je ne veux pas m’opposer à l’État car je suis reconnaissante à la Belgique d’avoir accueilli mes parents juifs après la guerre. Cependant, je me suis sentie abandonnée en tant que belge. Mon mari n’a pas été reconnu alors qu’il avait beaucoup oeuvré pour la Belgique notamment au niveau médical. Il a toujours été un homme honnête et droit. Un contact humain de la part de la justice aurait eu sa place...

La vie en Israël, c’est un fameux défi...

À 62 ans, j’ai décidé de recommencer une nouvelle vie en quittant la Belgique. C’est effectivement tout un changement. J’ai dû apprendre l’hébreu, en suivant des cours 4h30 par jour, quatre fois par semaine. Il est indispensable de comprendre la langue, autrement on est incapable de se débrouiller en Israël. J’ai dû m’adapter à un nouveau système médical, un nouveau système judiciaire, un nouveau style de vie. A l’Oulpan, l’école d’hébreu pour les immigrants, j’ai fait connaissance avec d’autres personnes dans la même situation. Je fais du bénévolat. Je suis très heureuse ici mais je regrette l’éloignement de mes enfants et petits-enfants.

Au cours de votre vie, avez-vous perçu de l’antisémitisme ?

Dans ma jeunesse, je n’ai jamais senti d’antisémitisme. Par contre, j’ai conservé un souvenir qui m’a beaucoup marquée  : mon petit garçon de six ans voulait inviter un copain de classe. À plusieurs reprises, j’ai fait une demande à la maman du copain mais il y avait toujours une raison de refuser, jusqu’au jour où mon fils m’a dit : « tu sais maman il ne viendra jamais, il est palestinien ». J’étais choquée que les adultes puissent faire porter ce poids à des enfants. Peu à peu, il y a eu des incidents de plus en plus fréquents, un antisémitisme latent porté par l’extrême droite. Mais à cela s’est ajouté le problème des musulmans endoctrinés qui sont devenus de plus en plus nombreux en Belgique. Un de mes enfants a mis son fils dans une école juive à cause des actes antisémites, alors que moi je ne me suis jamais posé cette question pour mes propres enfants. Quand j’ai quitté la Belgique, j’étais en rage et dans l’avion, j’étais triste. J’ai pensé à mes parents. Je me suis rendu compte qu’en fait, je devais faire comme eux. Je devais fuir mon pays d’origine à cause de cette haine des juifs. Je me pose une question : pourquoi une telle haine ? …

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