Filmer contre le "à quoi bon" !

Filmer contre le "à quoi bon" !

Nadine Asmar - Liban

Nadine Asmar est attachée viscéralement à son pays, elle est en doctorat de cinéma en France à l’Université de Bretagne occidentale, à Brest. Éloignée pour un temps du fracas de « son » Liban, la vision de son avenir professionnel et de son parcours de vie est parfois confortée, parfois bousculée. Comme au cinéma, changer d’angle de vue, apporte un nouveau regard sur la scène !

22 juin 2021 - par Arnaud Galy 
Sur le tournage de
Sur le tournage de "Peut-être aujourd’hui"
© Marie-Josée Salameh

« Plus jeune, jamais je ne pensais intégrer le milieu du cinéma », et pourtant, aujourd’hui Nadine Asmar est immergée dans le 7e art. Elle qui, un temps se voyait journaliste... « Quand j’étais adolescente ou plus jeune, je ne voyais pas de films de cinéma. Les chaînes de télévision libanaises ne programmaient pas de films de qualité. Ce n’est qu’avec l’arrivée d’internet que j’ai pu voir des films, de plus en plus pointus et enfin avoir accès à tout ce pan de la culture mondiale. J’ai même découvert les coulisses du cinéma en regardant des making-off.  » Cette ouverture sur un monde nouveau l’a chamboulée. Fini le journalisme. Quoi que, sa vision du cinéma soit tellement guidée par l’envie de témoigner que le journalisme n’est pas très loin... (nous y reviendrons !).

À l’université libanaise, Nadine Asmar a étudié l’histoire du cinéma, délaissant peu à peu le côté télévision. Elle a bien essayé de travailler pour le petit écran, mais le grand la rattrapait toujours. Tout s’est enchaîné sans failles, « j’aime réaliser, mais aussi écrire, monter, produire... je m’intéresse beaucoup à la diffusion aussi. » Fichtre, la boulimie n’est pas loin ! « Je n’ai pas encore touché à l’animation... » Quand même !

Mais pour montrer quoi ? Car maîtriser la technique et les tuyaux est indispensable, mais pour montrer quoi ? « Mon doctorat porte sur la place du cinéma de l’Orient arabe au 21e siècle. La réflexion porte également sur le cinéma militant, politique et social. » Le Liban et les pays voisins ne sont-ils pas un terrain idéal pour construire des histoires où la fiction et le réel s’entremêlent sans relâche ? « Pour le moment, je profite de ce moment d’études à Paris pour le master et à Brest pour le doctorat. Un moment d’éloignement fructueux, mais qui ne m’empêche pas d’être liée au Liban et de vouloir en être un élément actif dans mon domaine. Et puis, parler du Liban dans un film n’est-il pas parler de l’universel ? Je souhaite être une réalisatrice libanaise et universelle. Ne pas être limitée... »

Pour cela, Nadine Asmar, n’a pas peur de mettre la barre très - très - haute. « J’aimerais réaliser des films qui soient le reflet de la société libanaise, témoigner, porter une parole et aussi avoir de bonnes relations avec le public quel qu’il soit, libanais ou non. Toujours revenir au local et à l’universel. Mais je veux que mon origine, l’origine du cinéaste, se voie. Comme Chloé Zhao qui vient de réaliser Nomadland et de remporter un Oscar, elle est chinoise même si son film est américain. Elle tourne avec sa propre inspiration, son identité cinématographique. Quand on voit un film iranien, italien ou sud-coréen, on sait d’où il vient. Je crois qu’on peut être créatif sans perdre son identité cinématographique.  » Les codes d’Hollywood ne seraient-ils pas les « Tables de la Loi universelle » ! Chic alors !


Sur le tournage de "Peut-être aujourd’hui..."
© Marie-Josée Salameh

Depuis Brest ou Paris, quid du Liban ?
« Au Liban, un artiste ou une personne connue peut influencer, mais à la marge... La grande majorité des gens est attachée à des croyances, qu’elles soient politiques, religieuses ou autres et la peur de ne pas appartenir à un groupe est un frein au changement. Même si de nombreuses personnes ont participé aux manifestations, il y a une perte d’espoir, une nonchalance certaine. Même demander des droits basiques comme un salaire, de l’électricité ou une assurance sociale est presque inutile. Comme si, on ne pouvait rien changer, nous sommes habitués à nous débrouiller, à nous arranger. Et puis, la guerre civile effraye encore... »
L’explosion du 4 août ? « Le gouvernement n’a rien fait ! Le peuple a tout géré. Il a nettoyé et s’est arrangé - comme toujours – pour reloger les gens qui avaient tout perdu. Les réseaux sociaux et les gens de terrain ont tout organisé à la place du gouvernement. Mais il faut reconnaître que la méfiance et le "à quoi bon" dominent. Il faut bien se rendre compte que les Libanais de moins de 45 ans n’ont connu que la guerre ou ses répercussions, les réfugiés palestiniens ou syriens, le Covid et l’explosion. Pas un jour de vie normale ne s’est passé. » Alors, pourquoi rester ? «  C’est de plus en plus difficile. Même à 70 ans, des personnes intègrent les mouvements de jeunes pour participer au changement. Pourtant l’amour pour le pays est indéfectible, les exceptions sont rarissimes. La diaspora est toujours mobilisée pour le pays. La nostalgie est toujours là. Mais si on habite au Liban, on est impuissant. Pour la première fois, après l’explosion, j’ai entendu ma famille dire que si je trouvais une opportunité ailleurs qu’au Liban, je devais la saisir. Ce n’est pas par conviction, juste le principe de réalité. Ils ne veulent pas perdre leur enfant, mais... le système tue l’espoir. »

Cinéma, témoignage, lien avec le pays, journalisme... les mots de cet entretien résonnent sans fin. Comment produire un cinéma dénué de sens doté de l’héritage libanais ? Comment ne pas témoigner ? Comment inventer un mode de résistance à soi ? Tout est là. Nadine est sur le chemin de son propre engagement, de la manière de l’exprimer...


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