Français écrit, français parlé : deux langues étrangères ?

Français écrit, français parlé : deux langues étrangères ?

"Partenariat Agora francophone / Nouvelles de Flandre"
13 avril 2021 - par Robert Massart 

La notion de « langue parlée » n’est pas très claire pour ceux qui l’utilisent pourtant tous les jours : quand on pense à « la langue », c’est presque toujours à sa forme écrite.

Un intitulé provocateur
Bien sûr, il ne s’agit pas de deux langues étrangères l’une à l’autre comme le seraient, par exemple, le russe et l’anglais. Plus exactement, le parlé et l’écrit sont un double système linguistique à l’intérieur d’une même langue, chacun avec sa personnalité propre, ses usages, son fonctionnement. En français coexistent donc deux codes différents : l’écrit et le parlé (on dit aussi l’oral). On ne parle pas comme on écrit, on n’écrit pas comme on parle.

L’oral a prédominé pendant le Moyen Âge
Au cours du Moyen Âge, la langue française était essentiellement une langue parlée, c’était « la langue vulgaire ». L’écrit prestigieux se faisait en latin, « la langue savante », par exemple, les textes sacrés. Bien sûr, on pourrait faire état de l’abondante littérature médiévale en ancien français, mais il s’agissait le plus souvent d’une sorte de langue orale mise par écrit. C’est en 1539, avec la publication de l’Ordonnance de Villers-Cotterêts, en pleine Renaissance, que la France a commencé à s’occuper de sa langue... écrite. Ce qui a donné un français très normé, une langue un peu sèche quelquefois mais apte à exprimer les plus grandes idées abstraites. Simultanément, une autre langue, beaucoup plus libre, a continué à vivre : le français parlé. Aujourd’hui encore il est courant d’entendre des remarques du genre « ce n’est pas correct, c’est du français parlé ». Il fut un temps où,
moi-même, je refusais que mes étudiants emploient le mot « bouquin » dans leurs fiches de lecture. Jusqu’à l’instauration de l’enseignement public, à la fin du dix-neuvième siècle, le français oral a réellement vécu sa vie dans l’ignorance à peu près totale de la norme écrite, ce qui explique l’expression « français populaire » à propos du français parlé, ou encore français familier. En général, les dictionnaires signalent ce qui relève de la langue parlée,
au moyen d’une abréviation : fam.

Une langue plus directe
Comparée à la langue écrite, la langue parlée est plus directe, plus vive : elle dispose de propriétés particulières, en premier lieu les ressources sonores : le rythme, les intonations, les liaisons. Examinons la phrase suivante en français écrit : Claude et Dominique étaient arrivées trop tôt. Ces deux prénoms sont à la fois masculins et féminins, seule la terminaison du participe passé indique qu’il s’agit de deux personnes de sexe féminin. En français parlé, la terminaison « -ées  » ne se distingue pas du « -é  » masculin singulier, dès lors on tournera la difficulté au moyen d’une reprise pronominale et en faisant la liaison : Claude et Dominique, elles (z’)étaient arrivées trop tôt.

La loi du moindre effort
Le français parlé comporte encore d’autres grandes caractéristiques, comme ce qu’on appelle « l’économie de langage ». La langue parlée se contente d’un système verbal réduit. Les seuls temps de l’indicatif sont le présent, le passé composé, l’imparfait. Le futur proche, d’emploi facile, remplace le futur dit « simple » dont les formes sont parfois compliquées : « Je vais aller » plutôt que « J’irai  ». « Vous allez vous assoir » au lieu de « Vous vous assiérez ».

Très souvent aussi, le français parlé ignore l’accord du participe passé avec avoir. La lettre qu’elle m’a écrite. Les portes que j’ai ouvertes, sont des formes presque entièrement sorties de l’usage. Des personnes même très éduquées diront couramment : « J’ai bien apprécié les prouesses qu’il a fait. » Toutes les langues ont tendance à se débarrasser de ce qui est rare et peu utile. Or l’écrasante majorité des verbes français appartient à la conjugaison en « -er  », avec un participe passé en « é  », et beaucoup d’autres ont des participes passés finissant en « -i  » ou en « -u  » : malgré les accords, on n’entend jamais que la voyelle : « Les montagnes que tu as vues sont les plus belles » sonne comme si on disait « Les montagnes que tu as vu sont les plus belles ». Peu à peu, l’invariabilité s’est transmise aux autres participes passés, ceux finissant par une consonne (pris, ouvert...).

L’interrogation utilise exclusivement l’intonation ascendante : la construction « inversion du verbe et du sujet » comme Viendront-elles avec nous ? est presque toujours remplacée par Elles vont venir avec nous ? « avec nous » étant prononcé sur un ton montant, plus élevé. Le pronom impersonnel « on  » prend la valeur de « nous  » : « Ma femme et moi, on préfère la montagne ». « On va se libérer dimanche prochain, on va pouvoir aller chez vous. »

Une syntaxe simplifiée
Prenons un exemple en français écrit : « Si je voyais la personne dont tu m’as parlé hier, ça me ferait plaisir. » En français parlé, cela donnera souvent la phrase suivante : « Je verrais
la personne que tu m’as parlé hier, ça me ferait plaisir
. »
Le pronom relatif « dont  », d’emploi assez complexe, a tendance à être remplacé dans tous les cas par « que  ». Un conditionnel sans « si  » (sous-entendu) se substitue à la forme de l’imparfait conjectural précédé de « si  ».
Des hésitations, des inachevés, des suspensions prennent la place d’un discours entièrement élaboré : une intonation spéciale, des mimiques, un geste, remplacent les mots, et l’interlocuteur aura compris. La mère, pressée de se mettre en route, devant ses enfants qui ne sont pas prêts, prend un air sévère en s’écriant : Eh ben, alors  ? À l’issue d’une rencontre de football décevante, on dira : L’arbitre aussi peut se tromper, mais, bon... : soit, on se plie au règlement.

Le sens prend le pas sur la grammaire
Une phrase qui n’est pas rare : J’ai appelé la police, mais ils ne sont pas encore arrivés. On s’attendrait à « Elle n’est pas encore arrivée ». Le locuteur a fait un accord selon le sens,
non grammatical, ça s’appelle une syllepse. La langue orale établit des rapports instantanés entre les idées : ici, la personne pensait à de nombreux individus plutôt qu’à une entité
abstraite comme « la police ».
Il arrive aussi que l’écrit influence la langue parlée. L’école, en répandant l’apprentissage de la lecture, a fait découvrir au public le visage écrit du français et son orthographe souvent éloignée des formes orales. Prenons l’exemple des mots qui finissent en « -il  » : persil, fusil, péril... La prononciation traditionnelle a toujours été en « i » (pas de « l »), jusqu’à
l’apprentissage de l’orthographe. Aujourd’hui les usages divergent. On dit, sans « l  » sonore, un fusil, un outil, un fournil, mais on hésite pour le persil, le nombril, le grésil, les sourcils...


Ce texte est écrit en orthographe recommandée.