Given M’Baya Noungoussi : Les pères dans l’ombre
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Given M’Baya Noungoussi : Les pères dans l’ombre

19 juin 2019 - par Given M’Baya Noungoussi 
 - © Flickr - Ivan Constantin
© Flickr - Ivan Constantin

 D’emblée, la présence des parents est primordiale pour le développement d’un enfant, surtout en bas âge. Plusieurs obstacles peuvent limiter la parentalité et finir par compromettre le développement de l’enfant. Lorsqu’il est question de parentalité en contexte de vulnérabilité, en général, on pense aux mamans et même dans le domaine de la recherche, il est facile de constater l’invisibilité des pères.

Annie Devault et Diane Dubeau, professeures à l’Université du Québec en Outaouais, en intervention auprès des pères, peuvent témoigner des recherches des 30 dernières années sur le sujet. Dans leur communication intitulée « Et le papa dans tout cela, un facteur de risque ou de protection ! », elles nous font part de la situation de la paternité en vulnérabilité. Ce sujet est d’autant plus intéressant, qu’il y a, depuis quelques années, une complexification et une diversification des rôles parentaux. Autant d’enjeux qui viennent affecter la relation père-enfant, et, faut-il le rappeler, une présence paternelle est également nécessaire au bon développement de l’enfant.

Cet article présentera d’abord le cadre théorique pour ensuite aborder la méthodologie utilisée dans le cadre du projet de recherche effectué par Mmes Devault et Dubeau sur cette problématique. Finalement, les résultats de la recherche, ainsi que les interventions préconisées pour traiter les problématiques, seront exposés.
 
Les professeures chercheuses conçoivent la paternité comme un état qui ne se limite pas aux habiletés du parent. Cette conception s’inspire du modèle écologique, au sein duquel la paternité se vit aussi dans les sphères politique, sociale, économique, et familiale. Ce qui signifie que le parent doit être en mesure d’être présent dans tous les domaines de vie de son enfant et, cela, de façon constante. La présence paternelle ne se limite donc pas qu’à un rôle de pourvoyeur, pour l’enfant et pour la famille.

La professeure Annie Devault précise qu’il y a une distinction à faire entre la vulnérabilité des pères et le contexte de vulnérabilité dans lequel ils se trouvent. Quand on parle de vulnérabilité, à quoi cela fait-il référence ? Selon Mme Devault, la vulnérabilité implique l’aspect de la pauvreté. La vulnérabilité comprend également tout ce qui viendrait en obstacle à la paternité, notamment les ruptures amoureuses, la violence, l’immigration, des parcours de délinquances, etc.
 
L’étude effectuée a été rendue possible grâce à la participation de jeunes pères en contextes de vulnérabilité exclus du marché du travail et, en quelque sorte, d’une certaine vie sociale. Ceux-ci ont été sollicités par l’entremise d’entreprises d’insertion. Ces entreprises ont été des alliés incontournables dans la réalisation de cette étude. À ce sujet, il faut comprendre que l’autonomie est un enjeu très important à prendre en considération dans le cas de ces pères. Selon Mme Devault : « La question de l’autonomie est vraiment fondamentale, beaucoup plus fondamentale dans l’attitude des hommes par rapport au soutien (…) ça crée des fois des situations qui font que ça complique les services entre les hommes et les intervenants ». Le rapport qu’ont les hommes à l’aide diffère de celui des femmes, comme le démontrent les recherches. La réception de l’aide peut être perçue comme un signe de faiblesse ou d’incompétence par les pères comme, par exemple, lors de l’achat d’ameublement à bas prix. Par conséquent, cela peut contribuer à affecter la capacité du père à recevoir de l’aide.

Au plan méthodologique, l’étude s’est inscrite dans une dynamique qualitative afin de comprendre la réalité des pères en contexte de vulnérabilité. Grâce à des récits de vie, les chercheuses ont tenté de comprendre les vécus de ces pères pour dresser un portrait des pères en contexte de vulnérabilité.
 
Selon les données recueillies par la recherche, 40 % des pères sont devenus papa à moins de 20 ans, 88 % possèdent moins de 11 ans de scolarité, 30 % sont nés hors du pays, 76 % ne vivent plus avec la mère de l’enfant tandis que dans 82 % des cas il y a un contact régulier avec les enfants. Ces résultats mettent à l’avant-plan des enjeux qui peuvent avoir un impact néfaste sur la relation père-enfant. Notamment, un jeune père peut être jugé inapte à élever un enfant par la famille de la mère ainsi la famille peut donc jouer un rôle dans la dynamique de la relation père-enfant.

Un des résultats cruciaux de cette recherche révèle que plusieurs des pères en contexte de vulnérabilité ont exprimé que la paternité a été une expérience rédemptrice, inspirante et responsabilisante dans leurs parcours de vie. « Ils nous ont dit, de façon très claire, que la paternité était une étape fondamentale dans leurs vies » indique Annie Devault. « Pour eux devenir père, c’était devenir une personne responsable (…) une responsabilité par rapport à soi, mais une responsabilité aussi par rapport à l’enfant. ». En effet, plusieurs ont indiqué leurs désirs de se réinsérer tant financièrement, personnellement, socialement que scolairement, dans le but de devenir responsable et être des modèles pour leurs progénitures. De ce fait, l’entrée dans la paternité pour ces jeunes papas est devenue une motivation pour changer le cours de leur vie, en quelque sorte.


Diane Dubeau et Annie Devault
© Nindorera Jonathan Nkubito

Alors, quoi faire de ces informations ? Diane Dubeau a répondu à cette question en présentant l’approche de « Relais-pères » (1). Relais-pères est un programme d’intervention pour les pères en contexte de vulnérabilité de tout âge, ayant des enfants âgés entre 0 et 18 ans. Relais-pères a pour objectif de rejoindre les pères là où ils sont tout en les aidant dans leur paternité afin d’optimiser autant le développement de leur enfant que le bien-être de la famille.

En ce qui a trait à l’intervention elle-même, l’emphase est mise davantage sur les points forts des papas afin de les motiver à en faire davantage. Ces interventions s’inscrivent au sein d’une dynamique communautaire visant à bâtir des liens de confiances et de soutien aux papas en contexte de vulnérabilité. Les interventions peuvent varier de l’accompagnement dans des services d’employabilité jusqu’à de l’accompagnement communautaire, par exemple. Les accompagnateurs masculins proviennent de différents horizons et ils se basent sur leurs propres expériences de père afin d’intervenir. Relais-pères offre 11 jours de formations aux intervenants. Une étude de cas présentée lors de ce colloque montre que ce programme porte ses fruits puisque certains pères ont fait l’éloge des interventions. Selon ceux-ci, les interventions ont eu des effets bénéfiques dans toutes les sphères de leurs vies, entre autres, celles parentale, personnelle et conjugale. En revanche, même si les pères sont aux centres des interventions, il n’en demeure pas moins que les interventions favorisent le bon intérêt de toute la famille.

En résumé, même si rejoindre les pères en contexte de vulnérabilité représente un certain défi, il n’en demeure pas moins que les besoins sont présents. Diane Dubeau tenait à briser ce stéréotype de l’inaccessibilité des pères : « C’est possible de rejoindre les pères, ils sont intéressés à participer. » Leur participation est nécessaire pour le bien-être de l’enfant et de la famille également.

(1) L’approche « Relais-pères », mise en place depuis 2005, est implantée dans cinq quartiers de Montréal, dans la municipalité de la Haute-Cote-Nord ainsi que présente partout au Québec dans des ressources d’hébergements « père-enfant ».