HAITI - La dure réalité des ouvrières du secteur textile

HAITI - La dure réalité des ouvrières du secteur textile

10 mai 2022 - par Lucille Bonté  
Dans une usine de production de textiles - © Pierre Michel Jean
Dans une usine de production de textiles
© Pierre Michel Jean

« J’avais 18 ans et un enfant sous les bras. Voici, ce qui m’a conduit aux usines en 2008. Ça fait plus d’une dizaine d’années que je suis ouvrière ».
Rose Mirtha Louis a aujourd’hui 33 ans et deux enfants. Elle travaille dans le secteur textile, dans une usine de sous-traitance se trouvant à la SONAPI (Société Nationale des Parcs Industriels), un organisme autonome de droit public à caractère commercial et industriel qui a été créé par décret en 1981. Ce sont plusieurs centaines de personnes, dont la plupart des femmes qui font tourner cette usine de sous-traitance. De six heures trente du matin jusqu’à quatre heures et demie du soir.

Son travail commence tôt le matin. Elle est mère de deux enfants en bas âges, et en Haïti, c’est à elle de s’occuper de ses enfants : faire à manger et les déposer à l’école pour ensuite arriver aux portes de l’usine à l’heure exacte. Le challenge, faire 3600 unités de t-shirts soit 300 douzaines pour la journée, si elle veut gagner plus que le salaire minimum. Une utopie, pour ces ouvriers-res.
« Les patrons nous demandent de produire 300 douzaines de t-shirts contre 800 gourdes pour la journée. Ce qu’ils rendent impossible, car chaque machine à coudre n’est capable d’exécuter qu’une seule opération dans un maillot. Par exemple toutes les machines ne peuvent pas faire les manches. Autres difficultés c’est que ces machines sont lentes et se bloquent. Donc, gagner 800 gourdes n’est qu’un rêve même si on est en groupe de 17 personnes », se lamente madame Louis.


Dans une usine de production de textiles
© Pierre Michel Jean

Le salaire minimum de ces ouvrières et ouvriers est fixé à 685 gourdes par le Conseil Supérieur des Salaires (1 dollars = 106 gourdes). Un réajustement de 37 %, après des semaines de manifestations, au cours du mois de février dernier leur a été accordé. Des mobilisations que les syndicats ouvriers ne comptent pas abandonner selon Rose Mirtha Louis qui a intégré depuis un an, le CNOHA (Coordination nationale des ouvriers haïtiens), un syndicat du secteur textile. « Je ne vais pas rester silencieuse, ce sont mes droits qui sont bafoués. Cette cause est la mienne. On exige 1500 gourdes de salaire minimum et non 685 gourdes. Nous continuerons à fouler le pavé. »

Dans ces revendications d’autres organisations les rejoignent comme l’organisation féministe « Dantò  » qui dénonce les mauvais traitements des femmes dans ces usines. Comme les salaires qui ne répondent pas à leurs besoins et le rapport de pouvoir dans les usines. Ce dernier, selon Denise Charles, travailleuse sociale et membre de cette organisation féministe est utilisé par les hommes pour « harceler et faire du chantage sexuel aux employées ».

« Nous ne proposons pas de solution toute faite face à ces problèmes, par contre nous soutenons leurs revendications et continuerons à leur apporter notre solidarité sur le terrain. La question du réajustement du salaire minimum fait partie de nos préoccupations. Et ceci, il doit être fait en rapport avec leur réalité sociale », défend la représentante de « Dantò ».

« Nous payons des taxes et une assurance santé dont on ne bénéficie pas. »

« Pas plus tard que ce jeudi 5 mai, un collègue souffrant s’est rendu avec sa carte d’assurance à l’hôpital de l’OFATMA et les responsables lui ont demandé de ne plus y remettre les pieds, car l’usine n’a pas payé l’assurance depuis plusieurs mois », explique la syndicaliste Rose Mirtha Louis.

Sur chaque salaire, la société prélève quatre cent onze gourdes pour l’assurance de santé et mille gourdes environ pour l’ONA (Office National d’Assurance Vieillesse), mais en réalité d’après le témoignage des syndicalistes, le personnel ne bénéficie d’aucun avantage. « Nous payons des taxes et une assurance santé dont on ne bénéficie pas », lance Madame Louis qui poursuit que « pour être reçus à l’OFATMA, il faut un papier écrit par les responsables de l’entreprise et après il nous revient d’acheter les médicaments ». Elle affirme, qu’elle et ses collègues n’ont pas d’autres choix que de faire des emprunts au FONCÉ, un fonds mis en place pour les ouvriers lorsqu’ils-elles veulent payer leur logement et la scolarité de leurs enfants.

« Parfois on les supplie de nous accorder certains montants d’argents. S’il nous prête vingt mille gourdes alors on remboursera vingt-trois mille gourdes. Ils nous mettent dans la situation de toujours emprunter. Car on croule constamment sous les dettes, il faut manger tous les jours au travail et c’est à crédit que certaines nous vendent la nourriture. », souligne-t-elle rageusement.

Selon l’expert en développement, Rubson Brimaire, « l’ouvrier fait face à un dilemme. D’une part, au niveau de son emploi, la condition de travail de l’ouvrier dans les parcs industriels est caractérisée par une position d’infériorité sociale, du salaire le plus bas dans tous les niveaux de salaire, dans toutes les sphères d’activité de l’économie nationale et une exclusion du le système de protection sociale. »

Cette exclusion se traduit par un salaire non proportionné à ses dépenses de consommation. « Considérant ces indicateurs, je dirais que la vie de l’ouvrier est assimilable à des conditions exécrables, de misère et pénibilité. D’autre part, au niveau des pouvoirs publics, il souffre d’un manque d’accompagnement, d’aucun support substantiel et de l’absence totale d’un programme social de l’État. »

« Face à ces situations, il n’a que deux options. Soit, la résignation c’est-à-dire rester au sein de l’usine parce qu’il n’a pas d’autres alternatives d’emploi. Ou encore, partir en s’asseyant sur la spiritualité qui domine son imaginaire avec toutes les conséquences sociales subséquentes. Parmi les deux options, il choisit de rester tout simplement en espérant un lendemain meilleur qui semble de plus en plus à des années de lumière de lui. » conclut, Rubson Brimaire qui prépare sa thèse de maîtrise sur les conditions ouvrières dans les pays du Sud avec pour cas Haïti.

Joint par téléphone dans la nuit, après une journée de travail, Madame Louis nous rappelle qu’elle n’est pas prête à faire un trait sur le travail du tissu. « Je ne suis pas satisfaite de mon travail, mais au moins pour payer ma maison, je peux espérer trouver un prêt à la caisse de l’usine ou entre les mains d’un particulier, mais quand vous ne faites rien c’est impossible. J’ai déjà connu la faillite dans un commerce et je ne pense pas refaire l’expérience même si j’ai un mari qui me soutient tant bien que mal parce lui aussi vit une chose similaire que moi, dans une autre entreprise dirigée par les bourgeois  ».


Dans une usine de production de textiles
© Pierre Michel Jean

Article écrit dans le cadre de la création d’un réseau international de jeunes journalistes enquêtant sur les Objectifs de développement durable afin de sensibiliser les populations au respect de ceux-ci.
Organisation Internationale de la Francophonie ; Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (France) ; Ministère de la Francophonie (Québec) : Principauté d’Andorre.
Avec le soutien de l’École supérieure de journalisme de Lille (France) et de l’Institut francophone du Développement durable (Québec).

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