HAITI - Le cancer tue en silence

HAITI - Le cancer tue en silence

10 mai 2022 - par Eberline Nicolas 
A l’Hôpital Bernard Mevs, à Port-au-Prince - ©Nektarios Markogiannis - UN/MINUSTAH
A l’Hôpital Bernard Mevs, à Port-au-Prince
©Nektarios Markogiannis - UN/MINUSTAH

Les cancers du sein et du col de l’utérus sont les plus fréquents chez la femme haïtienne, représentant environ 75 pour cent des cas. Ces cancers font de plus en plus de victimes. La plupart du temps, les patientes se font diagnostiquer très tard et dans des centres non adaptés à leurs besoins.
C’est le cas de Kettia Marcellus, qui lutte depuis deux ans contre un cancer du col de l’utérus.
« J’avais l’habitude de fréquenter l’Église de Saint Antoine au Poste Marchand. J’avais appris que des médecins offraient gratuitement des séances de scanners aux fidèles de l’église et j’ai décidé d’en faire un. Un médecin expérimenté a pris connaissance des résultats de mon scanner et m’a demandé de passer à sa clinique. À ce qu’il paraissait, selon lui, le résultat n’était pas normal », nous raconte madame Marcellus qui accepta des semaines plus tard, que ce médecin lui fasse une biopsie. Ce médecin lui déchira la matrice sans qu’elle le sache de suite.

«  J’étais atteinte d’un cancer du col de l’utérus, m’apprend le médecin. Après cette biopsie, j’ai maigri et j’avais des douleurs énormes et un écoulement de trois mois que je prenais pour des irrégularités menstruelles. Ce qui s’est révélé faux quand des médecins à Cuba m’ont appris que c’était un déchirement de la matrice, survenu au moment de la biopsie. Il a fallu trois jours pour arrêter ce sang », dit-elle.

En Haïti, les centres de traitement du cancer sont peu nombreux, nous pouvons citer : le centre Innovaniting Health Institute ; l’Hôpital de Mirebalais ; l’Institut haïtien de diagnostic oncologique ; le centre de traitement de cancer et de chirurgie générale ; le service d’oncologie de l’hôpital pédiatrique Saint Damien Nos Petits Frères et Sœurs ; l’Hôpital Saint François de Sales et le service d’oncologie de l’Hôpital Général, fermé depuis 2020 suite au décès subit de sa directrice et fondatrice, la docteure Elsie Chalumeau.
Un faible nombre que que le docteur Joseph Bernard, chef du département d’oncologie de l’Hôpital Saint François de Sales, trouve malheureux, compte tenu du taux de mortalité chez les patients souffrant du cancer.

« Le taux de mortalité élevé chez les patients atteints de cancer s’explique principalement par l’absence de programme national de dépistage et par un manque de sensibilisation sur le cancer. Par conséquent les patients sont diagnostiqués à un stade avancé de la maladie. Le manque d’accès aux soins, pour des raisons économiques ou par manque de centres spécialisés, le manque d’éducation ainsi que les croyances magico-religieuses sont également des causes à ne pas à négliger. », indique le docteur Joseph Bernard.

Jessica Jean Pierre avait 21 ans en 2012 quand sa mère s’est fait diagnostiquer d’un cancer, un diagnostique pour le moins tardif, car son cancer était déjà de type 2. Elle se souvient que sa mère se déshabillait quand elle a attiré son attention sur une bosse sur son sein.
« Le premier médecin que ma mère a consulté avait déclaré qu’il s’agissait d’un kyste et lui a proposé une opération pour l’enlever. Ce n’est qu’après qu’il nous a demandé d’aller faire analyser la masse dans un laboratoire. Cette dernière a révélé un cancer du sein de type 2 », indique la jeune femme.

Selon la jeune femme, tout ceci était arrivé par manque d’informations sur cette maladie et peut-être aussi par les manigances de certains médecins. « Si c’était aujourd’hui, nous n’aurions pas été chez un chirurgien et encore moins accepté qu’il opère ma mère sans même avoir réalisé une analyse. Je ne voudrais pas dire que ce médecin a fait exprès de faire cette opération à ma mère par contre sa méthode n’était pas sensée. Quand on est arrivées dans un centre spécialisé pour le traitement du cancer, les oncologues qui nous ont reçus étaient choqués. Ils ont mis ma mère sous chimio puis lui ont enlevé le sein » lance-t-elle.

La précarité financière, barrière à la guérison

«  Après mon diagnostic, je me suis dit que j’allais mourir. Je suis certes employée de l’État, mais comme vous le savez, on peut vous donner votre salaire après huit mois. J’avais un contrat dans une ONG qui n’a pas été renouvelé. J’étais les bras ballants avec une autre maladie qui s’ajoutait sur mes deux autres, l’anémie falciforme et l’asthme. Ce sont des collègues journalistes et le PDG d’un média Monsieur Patrick Moussignac qui m’ont permis d’aller chercher du soin à Cuba. », témoigne l’ancienne journaliste, Marcellus.

Tout n’était pas fini pour la survivante, pour ne pas rechuter, elle doit retourner tous les trois mois à Cuba. Un dilemme très difficile parce que son opération qui a coûté 25 000 dollars américains a été un geste de samaritain. Pour elle, ce n’est pas envisageable de solliciter de l’aide à nouveau.

« Il n’était pas question que je demande encore de l’argent à tous ces gens qui m’ont déjà sauvé. Je suis un docteur en Haïti dont je fais confiance. Mais les coûts des visites et des médicaments sont de plus en plus inabordables. »

Si madame Marcellus, pouvait compter sur sa communauté de journalistes d’autres n’ont pas eu cette possibilité et les conséquences furent néfastes : « Les médicaments étaient très coûteux, une plaquette de comprimés pouvait se vendre à neuf cents gourdes, et ce, malgré la subvention du centre. Étant l’ainée, je me devais de prendre soin de ma mère même si elle a été la plus forte de nous. J’ai arrêté mes études à l’Université, ma petite sœur, elle, était en secondaire, elle a continué. » détaille la jeune femme qui reprit entre temps ses études et qui espère obtenir bientôt son diplôme en science de la communication.

Pour le docteur Bernard, habitué dans la prise en charge des patients atteints du cancer, puisqu’il a été directeur médical du centre du traitement du cancer d’Innovating Health International et occupe ce même poste dans un autre hôpital de la capitale, les médicaments de chimiothérapie ne sont pas si exorbitants à la base, «  c’est plutôt les profits indécents réalisés dans le secteur privé sur ces médicaments qui les rendent inaccessibles. Il faudrait donc la mise en place d’un programme national de lutte contre le cancer afin que l’État haïtien amortisse leur coût (via le programme des médicaments essentiels) et ainsi soulage les patients atteints de cancer. Malheureusement pour l’heure, la prise en charge des cancers n’est pas une priorité pour le ministère haïtien de la Santé. », déclare-t-il.

En attendant que cette heure sonne, Madame Kettia Marcellus et Madame Jose Lundy, mère de Jessica continuent à faire leur possible pour éviter une rechute.


A l’Hôpital Bernard Mevs, à Port-au-Prince
© Nektarios Markogiannis - UN/MINUSTAH

Article écrit dans le cadre de la création d’un réseau international de jeunes journalistes enquêtant sur les Objectifs de développement durable afin de sensibiliser les populations au respect de ceux-ci.
Organisation Internationale de la Francophonie ; Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (France) ; Ministère de la Francophonie (Québec) : Principauté d’Andorre.
Avec le soutien de l’École supérieure de journalisme de Lille (France) et de l’Institut francophone du Développement durable (Québec).

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