HAITI - Quand il faut braver le danger pour le pain de l’instruction

HAITI - Quand il faut braver le danger pour le pain de l’instruction

15 mars 2022 - par Eberline Nicolas 
 - © Joseph Odelyn
© Joseph Odelyn

Le 7 juillet 2021, Jovenel Moïse, président en fin de pouvoir, est assassiné dans sa résidence. Avec cet assassinat, la criminalité qui sévit depuis un bon nombre d’années en Haïti a éclaté en pleine face de la communauté internationale. Un crime, qui pour certains prédisait la goutte d’eau qui allait faire déborder la vase, n’en fut pas le cas. Les crimes continuent à fuser. A chaque jour, son lot de kidnapping et de tuerie. Dans la liste des victimes figurent : professeurs-res, directeurs-trices d’école, élèves et citoyens lambda.

Des villes sont coupées du pays par une frontière invisible gardée par des hommes armés qui rançonnent, kidnappent et tuent dans la quasi indifférence de l’État haïtien. Les écoles qui se trouvent dans les parages de ces gangs sont forcées à mettre la clé sous la porte.

Le professeur Eliassaint Jean vit à Carrefour et enseigne au Lycée national de Carrefour-feuille. Il doit parcourir environ 9 kilomètres de route pour arriver sur son lieu de travail, au cœur de la capitale. Ces quelques kilomètres lui coûtent une petite fortune, 10 fois le prix du trajet de la voie normale. Un trajet semé d’embûches sur lequel il frôle le pire. Tué d’une balle perdue ou kidnappé.

« La route principale passe par Martissant, mais le stress, le risque d’être atteint d’une balle ou être kidnappé m’ont poussé à l’éviter. Dorénavant, j’emprunte le circuit partant de Fontamara 43 à la rue de Mgr Guilloux, bloc cimetière de P-au-Prince. Il s’agit d’un détour aménagé en partie par les riverains. Il y a deux autres circuits. L’un passant par Saint Jude et l’autre par Laboule. Les frais sont plus élevés pour ces deux là. Il me faut 30 à 40 minutes pour arriver en cours, ce qui fait que je suis obligé de réduire mon temps de travail au lycée.  », explique le professeur d’histoire.
Monsieur Eliassaint Jean, enseigne depuis plus de 16 ans à des élèves de la 9e jusqu’à la terminale. Dans la douleur, il demande à être transféré dans une autre école publique. Pour lui, c’est la seule solution qui lui reste, « on fait ce qu’on peut, ce que la situation nous permet de faire. Je dois vous dire que depuis le congé de Noël, je n’ai pas encore repris mes cours au lycée et je ne compte pas le faire », ajoute-t-il dans une fois cassée et catégorique.

Des élèves quittent l’école et s’auto-éduquent

«  Ils sont assez motivés parce qu’ils sont lycéens, je pense. Ils sont habitués à gérer des situations difficiles », c’est en ces termes bienveillants que le professeur a tenté de décrire la réalité de ces milliers d’élèves qui suivent les cours dans la terreur d’un dérapage à tout moment.

Nous avons discuté avec Laura, élève de la NS4 (classe terminale). Laura est âgée de 19 ans, et fréquente le Lycée Jacques 1er à Croix-des-Bouquets, une commune qui depuis quelque temps sombre sous le joug d’un puissant gang, les 400 marozo.

Face à la montée de l’insécurité, des élèves de cette institution paralysée par la présence des bandits, ont fait le serment de ne plus affronter la mort, nous a raconté la jeune fille. Ils s’organisent et créent un groupe de travail et font appel à la bonne volonté de quelques professeurs.

« La situation n’allait plus à Croix-des-Bouquets, moi et quelques autres élèves avons décidé de ne plus nous rendre au lycée et de monter un groupe de travail. Il nous restait beaucoup de chapitres a voir donc nous n’étions pas au niveau. C’est pour cela qu’on a abordé des professeurs pour nous aider. Un professeur des mathématiques a accepté et d’autres ont refusé. Ils veulent qu’on les paie et ce sont des jeunes qui sont à l’université, ils ont réellement besoin d’argent. », détaille l’écolière qui se souvient avoir fait face à un épisode assez contrariant où elle était coincée à l’intérieur du lycée.
«  Le 19 janvier dernier, il y avait des tirs nourris pas loin de l’école et nous avons attendu très tard avant de pouvoir regagner nos maisons. Après cet épisode, nous avons mis du temps à y retourner et quand nous nous sommes décidés-es en février, cela a recommencé. Donc avons pas d’autres choix que de nous organiser en dehors de l’école, qui ne fonctionne presque pas ».

Une solution qui se dresse en défi pour ces jeunes, qui doivent non seulement donner une compensation à certains professeurs, mais aussi trouver un local pouvant les accueillir au moins cinq jours par semaine. À défaut de le trouver, ils se contentent de la bonne grâce de ce pasteur qui les autorise à travailler dans l’une des salles de son église trois par semaine. « Il nous faut plus de jours », se lamente Laura, qui doit subir les examens officiels dans moins de trois mois, et qui s’apprête à y retourner, car depuis le début de ce mois l’école a rouvert timidement ces portes.

« Réouverture des écoles, une décision isolée de la MENFP sans le soutien total de l’état »

Depuis son installation, en novembre dernier, le nouveau ministre de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP), Nesmy Manigat s’est montré concerné par la situation chaotique de certains élèves, professeurs et parents.
Le locataire de ce ministère a lancé, un mois après sa prise de fonctions, le programme « Lekòl pa ka tann », traduit en français « L’école ne peut pas attendre », en vue de permettre un retour dans les classes. Un programme qui est applaudi avec réserve, car pour certains la faisabilité voire la pérennité restent floues.
Le coordonnateur national de l’Union nationale des normaliens-nes et éducateurs-trices d’Haïti (UNNOEH), Kenson Délice ne goûte pas trop le programme. « Au sein de l’UNNOEH, nous pensons que le gouvernement haïtien doit assumer ses responsabilités surtout au niveau de la sécurité. C’est le seul moyen qui puisse garantir un retour des élèves en salle de classe dans ces quartiers contrôlés par les bandits. », a-t-il affirmé.
Délice Kensone, exhorte le gouvernement, le MENFP en particulier, a éviter « toute compromission avec les bandits pour ne pas exposer davantage les élèves et les enseignants/tes déjà traumatisés ». Pour lui, « ce programme risque d’échouer parce que ce n’est pas l’État haïtien dans sa globalité qui embrasse cette question, mais c’est plutôt le MENFP qui se lance dans une tentative isolée », appui t-il.

En attendant, l’exécution de ce retour à la normale fait par MENFP, le professeur Jean joint par téléphone, nous confie avoir obtenir la permutation qu’il demandait. Il n’aura plus besoin de faire cette descente aux enfers.
Le ministère quant à lui, a annoncé la réouverture de deux écoles publiques, les écoles nationales de la Saline et celle de Cité-soleil fermées depuis 2019.


Laura et Eliassaint Jean sont des noms d’emprunt.



Article écrit dans le cadre de la création d’un réseau international de jeunes journalistes enquêtant sur les Objectifs de développement durable afin de sensibiliser les populations au respect de ceux-ci.
Organisation Internationale de la Francophonie ; Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (France) ; Ministère de la Francophonie (Québec) : Principauté d’Andorre.
Avec le soutien de l’École supérieure de journalisme de Lille (France) et de l’Institut francophone du Développement durable (Québec).

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